« Le canard de la mort

20h. Des éclats de rires chez les voisins, c’est-à-dire les colocataires. Joyeux cliquetis de fourchettes. Senteurs odoriférantes de repas des grands jours. Xubi-lanmabi était surpris du fait qu’ils se soient enfermés pour le dîner. Il trouva le geste suspect et intrigante la spontanéité de la joie chez les voisins qui la veille encore s’étaient battus et mutuellement insultés en déballant dans la cour devant les yeux et les oreilles de tous, ce qui se vivait d’intime dans leur couple. Kongolo et sa femme ont révélé qu’ils étaient vraiment nés sous le signe du tonnerre. D’où alors qu’ils se soient si vite réconciliés? Il était davantage sensible à l’odeur de volaille fumée qui se répandait dehors. Son flair de canidé conduisit ses pas au seuil de la porte. Il approcha son œil gauche. A travers les interstices de la porte, il accéda à l’univers festif qui se mouvait à l’intérieur. Il ferma davantage son œil droit. Non, ce n’est pas croyable! Nom d’une viande. Il fit deux pas en arrière et s’assit sur un tabouret qui traînait dehors, dépité, le cœur battant un tambour de guerre et de vengeance. Après un moment, il se leva de nouveau et colla son oreille à la porte. Il entendit alors le benjamin des voisins crier à son père : « Papa, je veux encore un morceau de canard ». Xubi-lanmabi eut des frissons »

– Viande de canard? Ai-je bien entendu? se disait-il.

Il est hors de question de Kongolo pourvoie une telle viande à sa famille. Il n’est ni éleveur de canard, ni chasseur. Et puis, son état de chômage ne peut lui en offrir le loisir. Tout le monde le connaît dans le quartier. Il est très pauvre, et n’eussent été les efforts de sa femme, la famille serait déjà dans la rue. Où a-t-il pu trouver cet animal? Il toqua. Le maître de famille ouvrit, après un instant. En entrant dans la chambre, Xubi-lanmabi sentit l’odeur d’insecticide vaporisé certainement pour dissimuler la senteur de la viande. En outre, il lut la nervosité dans les gestes de Kongolo et les siens. Il vit la tête d’un canard dans l’assiette du benjamin tapi dans un coin de la pièce. Sans autre formalité, il leur fit savoir l’objet de sa présence:

– Mon canard que vous connaissez bien a disparu. Et depuis le matin, je suis à sa recherche. Peut-être que…

– Ah, je suis désolé, fit Kongolo

– Merci pour la compassion. On ne sait jamais, peut-être que vos pas ont croisé ceux de mon canard. – Votre canard…

– Oui, mon canard, et à ce que je remarque, votre festin de ce soir s’anime autour de la viande de canard. – C’est ce que je voulais vous expliquer.

– Alors, je vous écoute.

– Voilà. Votre canard, quel est son sexe, Xubi-lanamabi?

– C’est un canard « garçon ».

– Ah ok, je vois. Je reconnais que nous mangeons cette nuit la viande de canard, comme vous l’avez dû constater. Mais c’est un canard « femme » que nous avons tué.

– Quoi?…

– Ce que vous avez entendu. Et puis si vous ne me croyez pas, regardez dans l’assiette du gamin. Il y a la tête de l’animal, et vous voyez qu’elle est sans crête.

– Pardon. Je ne comprends pas.

– Et puis, regardez, dit-il, les pattes de la bête. Elles sont fines, ce sont des pattes femelles, vous convenez avec moi que je dis vrai, vous qui connaissez bien les caractéristiques de cette bête qui vous est si familière. Désolé, Xubi-lanmabi, il n’en reste que quelques morceaux. Si vous êtes intéressé, ma femme peut toujours vous servir.

Il déclina l’offre et sortit tout confus. Kongolo ferma sa porte et la fête reprit de plus belle. Il lui dit qu’il ne comprenait pas comment Xubi-lanmabi, lui qui a échappé belle à la vindicte populaire, se soit permis de venir l’enquiquiner pour une histoire de canard. Cette nuit-là, Xubi-lanmabi dormit à jeun, affecté par la disparition de son canard « garçon ». En défilant dans sa mémoire le film de la journée, l’émotion lui arracha deux grosses larmes. Il se plaignit à sa femme de sa mésaventure. Cette dernière le consola comme elle put, arguant que ce n’était rien, et que tant que ses dix doigts à lui étaient encore en place, il achètera d’autres volailles. Et pendant que son mari commençait à ronfler et à péter, elle se rappelait les nombreux doux moments qu’elle avait passés avec Kongolo resté souvent à la maison pendant que sa femme se démenait aux champs et au marché pour faire vivre la famille. L’infidélité n’est pas un délire pour la femme de Xubi-lanmabi. Elle jurait intérieurement sur la tête de Tolègba qu’elle ne faisait rien de mal en cachant l’autre infirmité de son mari qui ne sait que dormir la nuit.

 

Destin Mahulolo




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Enter Captcha Here : *

Reload Image