Editorial : Veni, vidi, vinci?…

L’Afrique est de nouveau à l’ordre du jour. Alors que les esprits sont encore en état de choc face au drame de déshumanisation orchestrée en Libye, le pays des hommes intègres ouvre ses portes et dresse le tapis rouge devant le Président Français. Grand ménage! Ce n’est pas n’importe qui, disent-ils, que nous accueillons. C’est quand même, M… Et pour cela, on peut fermer les classes, mettre une pause aux activités académiques. C’est le signe d’une indépendance exquise. C’est la preuve concrète de la souveraineté de l’Etat. Et pourtant, l’on ne pourrait voir la pareille se produire de l’autre côté de la Méditerranée. Là-bas, c’est le menu ménage : deux valets suffisent pour rencontrer et discuter avec ces gens du Sud, qui se disent eux aussi présidents. Mais en terre africaine, ils sont reçus même au-delà des honneurs dus aux hôtes de leur acabit. Ainsi Macron atterrit en Afrique, au pays de Thomas Sankara. Le premier citoyen français, à la suite de ses prédécesseurs débarque aux pays des hommes “en tigre” qui, les mains nues, ont opéré une révolution spectaculaire en boutant dehors un géant des forêts tropicales. Malédiction? Assurément pas! De toute façon, la raison du plus fort est toujours la terreur. Et pourtant, une petite rétrospection, un devoir de mémoire aurait suffit pour qu’on se rappelle qu’au pays du chantre de la francophonie (cacophonie?), Sarkozy disait que  » l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » C’était le 26 juillet 2007. Dix ans après Sarkozy, dans l’Aula magna Kadhafi de l’université de Ouagadougou, Macron ridiculise Kaboré,son homologue carburé et désabusé : » Vous me parlez comme si j’étais une puissance coloniale ! Mais moi, je ne veux pas m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina Faso. C’est le travail du président !« , avant d’ajouter :  » Du coup il s’en va. Reste là ! Du coup il est parti réparer la climatisation « . Dans quel ordre cataloguer une telle déclaration? Incident diplomatique? Arrogance juvénile du descendant de colons en balade au Burkina comme en territoire conquis? Belle leçon de gouvernance à Kaboré?

De toutes les façons, Allah n’est pas obligé d’en vouloir à qui que ce soit ni d’être juge de toutes ces causes, pour paraphraser Amadou Kourouma. Mais, à la vérité, c’est l’Afrique qui est invitée à un sursaut de patriotisme. C’est l’Afrique tout entière qui est appelée, non pas à réagir, mais à agir pour se faire respecter. Et cela passe par l’éducation. Cela passe par l’enseignement à nos fils de notre histoire comme le font les Juifs. Pour l’éternité, ces derniers se souviendront toujours de la Shoa. Mais combien de nos enfants savent véritablement ce que sont l’esclavage et la Traite des Noirs. Combien parmi eux sauront que le sang qui a servi à pétrir la glaise du développement du Nouveau Monde et du Vieux Continent, est le même qui est incapable de bâtir le développement du Continent Noir? Comme le dit un proverbe du Bénin, “la honte du caïman est aussi celle du varan”. Kaboré humilié, c’est en principe toute la race noire humiliée, du moins tous ses homologues chefs d’Etat– “ A chacun son rôle!” dixit Macron – puisque ce qui lui est reproché est aussi valable pour la plupart. En entendant ces paroles du chef d’Etat français, on s’attendait à ce qu’il réagisse. Mais, tout le monde n’est pas comme Dadis Camara. Assurément, Sankara devait se retourner dans sa tombe. Aussi des voix s’élèvent-elles pour s’indigner : « Comment peut-on faire une pareille rencontre dans une salle non climatisée? Puis l’on remarque une non-préparation préalable de la rencontre avec les étudiants. Des protagonistes du développement burkinabé qui, sans tenue ni retenue, bavardaient, murmuraient, rigolaient et acclamaient à tout bout de champ comme sous le baobab du village. Ils n’ont pas considéré que le monde entier les observait. Ces étudiants, avenir de toute une nation, n’ont pas démenti L. S. Senghor : La « négralité » de l’émotion est au rendez-vous. »

Il faut l’avouer, la jeunesse noire a un grand rôle à jouer dans l’éveil et le réveil de l’Afrique. Il nous faut une Afrique debout, consciente de son histoire, de ses limites, de ses tares et défis. Une voix jeune au cœur de cette Afrique hilare crie et donne le ton, répondant à tous ceux qui voient en la race noire des pantins ou des animaux bons pour le zoo comme naguère:« Que l’on cesse de voir en nous cette figue d’avant-saison dont parle le prophète, et qui l’aperçoit, la cueille, et sitôt prise, sitôt gobée« . Ainsi Parlait Patrice Lumuba dans « Une Saison au Congo ». C’est à l’enfant du pauvre du village qui n’a personne que tout le monde manque de respect. C’est le soûlard impénitent du quartier que les enfants chansonnent impunément. Mais un homme fort, qui se respecte et sait traiter d’égal à égal, personne ne lui manque de respect. « Les acnés, dit la sagesse fon, ne prolifèrent que sur un visage à peau frêle. » Tant que nous n’allons pas mettre à la tête de nos Etats des hommes d’Etat, tous les jeunes viendront nous narguer puis remuer la queue en signe de triomphe et s’exclamer : « veni, vidi, vinci »: je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.

Destin Mahulolo



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