Il faut oser se le demander: la colonisation est-elle un mal nécessaire pour l’Afrique? Qu’on choisisse de prêter l’oreille aux propos de ceux qui y voient une mission salvatrice et civilisatrice, et de déclarer à la fin que la colonisation n’a jamais eu pour  conséquences désastreuses l’expansion du racisme, l’acculturation, la corruption, le sous-développement et le pillage des ressources africaines, n’est-ce pas accepter volontairement de reconnaître avec Aimé Césaire que : « L’entreprise coloniale est au monde moderne, ce que l’impérialisme romain  fut  au monde antique: préparateur du désastre et fourrier de la catastrophe« ? (Cf. Discours sur le colonialisme).  Mais quand on décide de l’analyser avec honnêteté, sincérité et responsabilité, l’on se rend compte que les questions raciales ne sont pas aussi simples qu’on le pense. Qu’on applique aux humains des terminologies « zoologiques », qu’en fonction des clivages établis au nom de la suprématie d’une certaine frange de l’humanité sur les autres, l’on méprise ces derniers,  et qu’à la fin on légitime une telle aberration qui fait honte à la raison et à l’intelligence, le fait est là, têtu, implacable, que devant les appétits de la chair et les aspirations du cœur, les barrières tombent et laissent émerger l’humain dans toute sa sauvagerie. Eugène KPADE, en publiant «Facture de sang », entend faire résonner aux quatre coins du monde que la seule race qui soit, est celle humaine.

De l’auteur

Né le 12 juillet 1948 à Grand Popo plus précisément à Gblangbéhoué, Eugène Codjo KPADE est issu d’une famille paysanne. Malgré ses 11 ans révolus, sa mère assoiffée du savoir, s’opiniâtre à lui assurer une éducation formelle. Ses études primaire et secondaire sanctionnées des différents diplômes requis à cet effet lui permettront d’avoir accès à celles supérieures en journalisme et en sciences sociales. Après avoir occupé plusieurs fonctions de journaliste et attaché de presse pendant vingt années, il devient consultant en information, éducation et communication auprès de diverse institutions béninoises et internationales. Après un tour à l’Institut Régional de Santé Publique (OMS-Université Nationale du Bénin) à Cotonou en qualité d’enseignant chargé du module IEC, il devient première personnalité de la municipalité de Grand Popo.

Toutes ces fonctions n’ont pas empêché Eugène KPADE, grand humaniste de son état, de répondre à sa vocation de s’attacher à la Plume et de transcrire ses opinions, ses états d’âmes. Admirateur de ses aînés Machiavel et Marx, et amoureux de la Bible et des écrits anciens, il remporte divers prix nationaux et internationaux de roman, de poésie et de théâtre. Un seul de ses manuscrits, «Mêhinto ou les dieux étranglés », a été publié en 1988. Ecrivain prolifique et polyvalent, bénéficiaire d’une résidence d’écriture à Limoges (France) de juillet à septembre 1998, sa flamme vitale s’éteint le 26 juin 2007.

 

De la trame du livre

Publié aux éditions «Flamboyant » en 2000 et 2ème prix aux premiers concours nationaux des Arts et Lettres du Bénin, «Facture de sang », (195 pages) loin de transformer le « Maitre de la vie »(Dieu) en un décompteur de flux sanguin, s’intéresse à l’instar de tant d’autres œuvres, à  cette fameuse période ayant marqué de son sceau le Continent Noir : l’ère coloniale. Cette œuvre, empreinte d’un style assez osé, nous plonge dans la période d’avant les années 1960, période contrastée où dans un Monde Noir est maitre l’Homme Blanc en complicité avec quelques « Noirs traitres ».

En effet, monsieur Alexandre Boasson, époux de la mère de sa fille et nommé administrateur colonial à la tête de plusieurs colonies en Afrique, se voit épris d’une « fleur » issue du peuple que le sien traite de sauvage «…dans ces contrées sauvages…» (P.77). Cette gazelle, prototype de ce que doit être une jeune fille digne de ses origines, et adepte du Vodoun a pour nom Bêwi ou Hounsikpokpo— »épouse du Vodoun, la promise du Vodoun« . Monsieur l’illustre gouverneur ne pouvant pas assouvir ses désirs gourmands pendant que madame est présente, toute lucide et éveillée, s’est résolu d’expédier à la métropole cette dernière et sa fille ; chanceuse, hasardeuse ou coïncidente raison : elle devrait aller se soigner de sa vaginite. Ce fut alors le moment idéal pour monsieur Alexandre Boasson de se confier à son interprète noir qui, en complicité avec d’autres hommes noirs, échafaudera le plan de l’enlèvement de la belle Bêwi : traîtrise !

Livrée comme une marchandise au gouverneur, elle oppose maintes fois une fin de non-recevoir aux désirs fougueux de celui-ci qui passera à l’étape de menaces à l’égard de sa « Ousipopo« . Mais que pouvait, en réalité, une jeune fille de son rang face à la toute autorité coloniale ? Elle finit par capituler : c’en fut ! Et comme la cerise sur le gâteau, ce « viol métis » fut greffé au compte de l’innocent orphelin, le bouc émissaire Houndaglo, torturé à en faire l’aveu. Peut on se permettre de ravir au Vodoun sa « promise » et pire d’en accuser un innocent sans en payer la « facture » ?

Malgré tous les actes ignobles, manigances et sévices dont ont fait preuve les complices noirs de monsieur Alexandre Boasson pour camoufler leur « œuvre« , le colon qui a toujours voulu assumer ses responsabilités finira par se donner la mort à la naissance du fruit du « viol métis » ; collision entre deux mondes diamétralement opposés par leur positions de colonisateur et colonisé ; «premier produit humain, issu de la collision entre l’Afrique et l’Europe » (cf.4ème de couverture).

Cet enfant, longtemps vu par son entourage comme le fruit de la traitrise, le «piteux déchet d’un métropolitain… » (P.103), grandira sans ses géniteurs et s’imposera à tous de par son travail et son intelligence qui feront de lui l’une des personnalités les plus importantes des Jeunes Républiques : «il fut ainsi nommé par décret Haut Conseiller Spécial du Président de la République… » (P.151), avec une brillante et fulgurante carrière. Mais comme un prolongement de la même « facture« , les interrogations sur ses origines, sa provenance, perturberont l’existence de Richard Alexandre Boasson. Son épouse, mère de ses enfants, dans la même quête que lui, finira par s’attacher plus qu’il n’en faut à l’endogène. Comme par une justice sans nom, elle tombera folle amoureuse de Roland Hounssouvê, un indigène avec qui elle entretiendra une relation amoureuse, et qui sera tué par Richard, jaloux : crime passionnel ! Crime ayant donné une autre tournure à l’émaillage de notre histoire qui incite à vite en connaitre le dénouement.

D’Alexandre Boasson à Roland Hounssouvê en passant par Richard et Sylviane, l’auteur retrace dans cette œuvre une histoire de métissage, la «collision de la Grande Civilisation et des sauvages » (P. 104).

Des personnages de l’œuvre

Alexandre Boasson : Gouverneur des colonies, métropolitain de pur sang, époux de Joëlle, et père de Richard; il était surnommé «Osron» par les indigènes ce qui voulait dire «crabe d’eau» (P.20). Il fut d’abord un commis colonial,ensuite conseiller de gouverneur avant d’être gouverneur à son tour. Homme de caractère et de rigueur qui dirigera la colonie avec zèle, il sera le premier de sa « race » à commettre une « infamie », celle de s’éprendre d’une négresse ; brisant ainsi une barrière, une ligne infranchissable  pour ses semblables. Il est la première personne qui fragilisera l’édifice longtemps bâti par ses ancêtres sur « leurs valeurs ». Il se donnera la mort à la naissance de son fils du fruit de la passion, Richard.

Bêwi ou Hounsikpokpo : Jeune initiée, belle comme l’aurore dont le charme et la beauté en faisaient une créature troublante. Sa beauté, laquelle ayant eu raison du gouverneur, ne manquait pas d’attirer tous les regards. Victime du « viol métis« , elle enc oncevra et enfantera quelques mois plus tard d’un garçon. Mère de Richard, elle ne connaîtra jamais la joie de voir son fils qui lui a été enlevé dès sa naissance.

L’Interprète : Homme de main du gouverneur dans cette affaire, il ne voulait que servir son maître, lui prouver sa soumission, sa collaboration et son dévouement à lui et à la colonie. Indigène très habile, il échafaudera un plan avec la complicité de quelques autres personnes y compris un oncle de Bêwi pour l’enlèvement de cette dernière. Il sera le confident fidèle du gouverneur dans cette affaire. Il a assuré les arrières de ce dernier ; mais il ne pourra empêcher la naissance du fruit de l’acte posé.

Richard Alexandre : Fils d’Alexandre Boasson, gouverneur des colonies et de Bêwi, la féticheuse ; né de la colision de deux mondes, fruit du viol. En raison de ses traits physiques légèrement différents de ceux des autres métropolitains, les indigènes de Diakha le qualifièrent de «cocon de mer »(P.19). Il est le « trait d’union » entre l’Europe et l’Afrique. Objet de diverses opinons, il est considéré par les uns comme la preuve vivante d’une trahison et par les autres comme le point de départ vers un nouveau monde, un monde sans préjugés raciaux. Il était méprisé par certains. Il occupera de hautes fonctions dans les colonies. Epoux de Sylviane, il est le symbole d’une union longtemps prohibée.

Sylviane Aubrey : Métropolitaine, issue de famille riche aux idées peu conformistes, son charme ne laissait pas indifférent. Epouse de Richard, elle est très appréciée par les indigènes qu’elle admire beaucoup d’ailleurs. Grande passionnée de la culture indigène et des gens de Diakha en particulier, elle tomba amoureuse de Roland Hounssouvê avec qui elle vivra une aventure idyllique. Elle se veut être le symbole, du bouleversement et de la réconciliation des deux monde, et s’en affirme le « tocsin« .

 

Roland Hounssouvê : Jeune indigène, très brillant avec un avenir prometteur, il fut l’amant de Sylviane à qui il su donner une passion sans nom de sa culture. Il sera tué par Richard, jaloux.

Des thématiques abordées

L’ »omniscient » de «Facture de sang » à travers le croisement et la salade de la vie voire du destin de ces différents personnages, aussi significatifs qu’ils soient, nous mène dans un voyage thématique non négligeable en insistant sur les thèmes les plus poignants de l’œuvre qui, ici, s’étalent.

Le métissage

«Métissage » ! Ce mot semble familier à plus d’un. Du moins, nous en avons entendu parler au moins une fois. Mais, il se révèle la plupart du temps insaisissable quant au contenu  à lui donner.

En effet, comme d’aucuns l’auraient conçu, le métissage s’entend généralement par le brassage génétique résultant de l’union de deux êtres vivants de « races » diverses. Ainsi, se manifeste le métissage à travers l’être hybride que donne l’union de deux animaux ou végétaux de « races » différentes.

Autrement dit, c’est le mélange et la fusion de deux réalités distinctement différentes ; donnant ainsi plusieurs dimensions au concept à l’instar de celles culturelle, sociale, et même celle humaine qui se révèle la plus préoccupante. Comment peut on entrevoir du contenu à une telle dimension du métissage alors qu’il n’existe qu’une sule et unique race humaine ?

Pour tenter de descendre les tensions et les écœurements, Eugène KPADE entreprend donner vie à un tel exemple de « métis »qui, tout humain qu’il fût, est la risée de la majorité de ceux là qui ignorent tout de la vie, le traitant de «l’infamant acte d’oblitération de notre Race » (P.104), et qui, visiblement, ignorent aussi tout d’eux-mêmes. N’ayant pas choisi au hasard ses thèmes ni ses mots, l’auteur ne se contente pas du simple métissage de la couleur de peau ; il le mêle à celui des cultures des deux mondes qui se croisent dans l’œuvre«…la collision de la Grande Civilisation et des sauvages » (P.104). Et comme pour lever le voile sur ce qui est perçu comme  une différence de race, il met en scène colon et colonisée et les féconde afin de rendre claires les floues conceptions longtemps nourries à ce propos et de montrer en quoi la réconciliation et même l’union entre les deux mondes apparemment opposés, seraient chose possible malgré les haines et les hostilités entretenues les uns envers les autres.

Mais quelle réconciliation et quelle union peuvent-elles naître d’un acte ignoble, souillant, pire, réalisé en complicité avec des enfants du peuple supposé victime ?

Le racisme

Evident est-il d’en avoir au «Racisme » là où pose problème le métissage péjorativement conçu. Ce thème n’échappe à personne. Tous les êtres humains à partir de l’âge de la raison l’appréhendent déjà comme l’existence d’une hiérarchie entre divers peuples. Le racisme est cette vision selon laquelle un groupe humain se voit supérieur à un autre et se démarque de lui à travers les ségrégations et les affinités de tous genres. Et dans notre contexte, le thème se circonscrit autour des agissements, des comportements des métropolitains vis-à-vis des peuples colonisés surtout noirs qu’ils traitent de sous hommes et indignes des mêmes privilèges que les Blancs. Ces noirs ne sont-ils pas appelés par les colons « pauvres indigènes superstitieux et cannibales,[…] d’absurdes mœurs » (P.20)? Ce peuple en position de force se voit ainsi capable de dominer l’autre et de lui dicter ses lois ; ce qui pourrait très facilement conduire à l’esclavage. Si Eugène KPADE a senti le besoin d’aller le cueillir parmi tant d’autres, c’est sans doute parce que le problème se révèle endémique et continue de perdurer. Et le meilleur combat mené jusque là contre cet état de chose reste sa permanente dénonciation qui pourtant se confond à un « morceau de sucre jeté à la mer« . Mais est-ce à dire qu’il n’y faut plus rien ?

La Médecine traditionnelle

Serait-ce un langage approprié que de continuer à dire «médecine traditionnelle » ? Est-ce la tradition qui l’a inventée ? N’est-elle pas plutôt africaine tout simplement ? La médecine reste et demeure ce qu’on entend par là ; la science, l’ensemble des procédés, techniques adoptés par les hommes pour l’entretien et la sauvegarde de leur santé. Les réalités étant différentes dans les diverses régions de la Planète Bleue, ces procédés et techniques se doivent de s’accorder, du moins d’être en harmonie avec le milieu concerné. Ainsi, la diversité entre les formes de médecines se révèle inévitable et indéniable ; médecine asiatique se distinguant de celle africaine, et celle-ci de celle occidentale qui, aveuglée par ses avancées techniques et technologiques, se voit capable de tout contrôler, ce qui pousse même les Occidentaux à taxer les autres formes de traditionnelles, caduques.

Mais comme toute exception à une règle, il est de ces situations qui échappent royalement à la médecine « moderne » et que seule ladite « traditionnelle » arrive  à contrôler avec autorité. C’est donc à cette facette de la situation que s’attèle l’écrivain béninois quand il « gratifie » Sylviane d’une maladie impossible à diagnostiquer par les médecins « modernes ». Par conséquent, aucune guérison ne saurait être entrevue. Et pourtant, elle sera guérie par un guérisseur de Diakha, non par un procédé moderne, mais par une simple poudre issue de plantes médicinales retrouvées nulle autre part qu’en Afrique ; «les médecins finirent par se rendre à l’évidence que Sylviane était bel et bien guérie de sa longue, mystérieuse et incurable maladie »(P.143)

Ceci vise à montrer aux Africains qu’ils sont les premiers facteurs de leur propre envol dans tous les domaines, et  les inciter au travail pour s’améliorer, se « mettre à jour » par rapport aux réalités contemporaines.

 

Conclusion

En mettant en scène dans son roman «  Facture de sang   » des personnages aussi bien blancs que noirs dans un climat métissé, sommé de racisme, à l’ère coloniale, l’auteur s’inscrit sur la même longueur d’onde que nombre de ses pairs, surtout ses prédécesseurs Olympe Quenum et Jean Pliya, pour non seulement juger le colon mais aussi et surtout sonner ses semblables Noirs. En effet, ces derniers ont aussi, pour une part, cautionné les méfaits, exactions et séquelles de la colonisation. Mais ils s’éternisent à n’accuser que l’Occident des maux qui minent ou plutôt torturent l’Afrique, au lieu de prendre conscience du potentiel mis à leur disposition par la nature et de s’auto-relever.

Mon coup de cœur pour «  Facture de sang « , est sa particularité et son originalité empreintes d’un style osé qui se déploie dans un ton à la fois pathétique et lyrique. Il faut l’avouer, cette œuvre nous replonge dans notre histoire, celle du Continent Ebène, non pour raviver les plaies du passé, mais pour nous la faire revisiter afin d’en tirer des leçons pour mieux comprendre l’aujourd’hui de nos patries, et de prendre des résolutions pour mieux leur construire un lendemain meilleur.

 

Djoka Christiane Nestorine GENOU

 

 

Originaire de Porto-Novo, Djoka Christiane Nestorine GBENOU a vu le jour le 26 février 2000 à Parakou. Elle y a fait ses études maternelle et primaires à l’école privée EBEN-EZER et celles secondaires aux 1er et 2nd cycles du Collège Catholique « LES HIBISCUS ».Elle poursuit ses études universitaires à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature en Administration Générale, à l’Université d’Abomey-Calavi. Outre sa passion pour la littérature, elle est amoureuse des Arts en général, surtout ceux théâtral, musical et culinaire.

 

    • Merci cher KOUAGOU,pour le commentaire. Aussi bien à l’auteur qu’au présentateur, nous adressons nos vives félicitations