INTERVIEW AVEC AUGUSTINO AGBEMAVO (AA)

« Un monde où l’éducation n’intègre pas la lecture et le livre, c’est un tel monde qu’on appelle « désert de compétences ». C’est un monde où les habitants ne seront pas créatifs, ouverts d’esprit et productifs. . Il faut l’avouer, le premier support du savoir c’est encore le livre. »

 

 

BL: Bonjour Monsieur Augustino Agbemavo. Merci pour cette interview que vous nous accordez. Avant tout propos, nous voudrions vous demander de bien vouloir vous présenter.

AA : Je suis Augustino AGBEMAVO, jeune entrepreneur âgé de 25 ans et titulaire d’un diplôme du 1er cycle obtenu en Administration Générale et Territoriale à l’ENAM. Je suis l’actuel Président de l’Association des Anciens Boursiers du Programme Yali. Ex-Président du comité local AIESEC Université d’Abomey-Calavi, je suis lauréat du Programme d’Entrepreneuriat Tony Elumelu, du programme Jeune Leader du BENIN. Dynamique, bilingue, ouvert d’esprit, je suis passionné par l’entrepreneuriat social.

BL: De l’ENAM à une Bibliothèque « ambulante »: Qu’est-ce qui s’est passé entre temps?

AA : J’avais créé une Bibliothèque scolaire à Womey-Yénadjro, commune d’Abomey-Calavi, à 17 ans en 2010, année d’obtention de mon 1er BAC. Avec mon 2ème BAC, j’ai bénéficié d’une Bourse d’entrée à l’ENAM en 2011. Pendant ma formation, je continuais par gérer la Bibliothèque à travers plusieurs activités. Avec les résultats atteints, j’ai constaté qu’il y avait un vrai besoin d’accès au livre auprès des élèves. Mes recherches pour mieux comprendre le problème m’ont révélé que moins d’un tiers de nos écoles disposent de Bibliothèques selon le rapport du Plan Décennal de développement de l’Education. Parallèlement aux cours et à la Bibliothèque, j’ai adhéré à AIESEC, une organisation internationale de jeunes présente dans plus de 120 pays, à travers sa branche locale de l’Université d’Abomey-Calavi. J’ai pris goût au volontariat car il me permettait d’acquérir des expériences professionnelles, de développer mon réseau de contacts et d’améliorer mon niveau en anglais et j’y ai découvert ma passion pour l’entrepreneuriat social. Après ma licence en 2014, j’ai donc passé deux années à servir AIESEC UAC à diverses postes de responsabilité. C’est au cours de cette période que j’ai eu l’idée de la Bibliothèque Mobile et je l’ai implémentée. Les résultats étaient satisfaisants et montraient qu’on répondait à un problème. Après AIESEC, j’ai alors continué avec la Bibliothèque Mobile (www.facebook.com/Bibliobus ReadingPower).

BL: Parlez-nous de la Bibliothèque P. Honorat Aguessy de Womey

AA : J’ai effectué tout mon cursus scolaire dans une école privée à Womey Yénadjro, commune d’Abomey-Calavi. Nous n’avions pas de bibliothèque dans l’école ni dans la localité. La plus proche était l’Institut Français (ex CCF), situé à Cotonou à plus de 30km. Amoureux de la recherche documentaire, je fréquentais régulièrement la médiathèque de l’Institut Français et parfois faisait de l’auto-stop pour rentrer chez moi. Voulant éviter cette situation aux autres élèves, j’ai eu l’idée de construire une Bibliothèque scolaire afin de rapprocher le livre des élèves de ma localité. C’était en 2008 et j’étais en 2nde. J’ai passé 2 ans à taper aux portes de diverses institutions avec le projet rédigé grâce à l’aide d’un de mes professeurs et imprimé avec l’argent de mon petit déjeuner. C’est en 2010 que j’ai été mis en contact avec Mme Caroll MOUDACHIROU de l’ONG Respaix International qui nous a offert 50 livres. Le fondateur de mon école de provenance a mis un local à notre disposition. J’y ai ajouté 30 livres personnels et la Bibliothèque ouvrit ses portes le 30 août 2010. A l’occasion de notre 1ère bougie, nous avions organisé des journées portes ouvertes avec diverses activités de promotion du livre et de la lecture et avions décidé de nommer la Bibliothèque : Bibliothèque Pr. Honorat AGUESSY. Nous voulions juste rendre hommage au Professeur AGUESSY pour ses nombreuses contributions à notre système éducatif.

 

 

BL: Quelles sont les conditions à remplir pour bénéficier des services de la Bibliothèque P. Honorat Aguessy de Womey?

AA : Il suffisait juste d’être élève, étudiant ou jeune aimant la lecture.
BL: Comment la Bibliothèque P. Honorat Aguessy de Womey fonctionne-t-elle?

AA : La consultation sur place était gratuite mais les prêts à domicile étaient soumis à un abonnement annuel de 1000f pour un élève du Collège Elitaire et de 1500f pour un élève externe. Nous avions mené une campagne de sensibilisation dans les collèges environnants afin d’informer les élèves de notre existence. De 80 livres en 2010, nous étions passés à plus de 2000 livres en 2015, ceci grâce aux dons reçus de divers partenaires que nous ne cesserons de remercier pour leur confiance en nous. Nous avions l’ONG Respaix International qui a renouvelé son appui à maintes reprises ; la Fondation Zinsou, le plus grand donateur ; l’Institut Français, diverses structures et les amis. Nous avions organisé sur fonds propres deux éditions d’un concours d’orthographe (2011 et 2012) qui a couvert plusieurs écoles de la localité et organisé des séances d’initiation à l’informatique au profit des élèves.

BL: Avez-vous l’intention de faire bénéficier à tous les enfants du Bénin de vos prestations? Quelles dispositions prenez-vous pour que le petit élève du Bénin profond puisse aussi avoir la joie de toucher l’un de vos livres?

AA : Notre objectif est de couvrir tous les départements du pays avec notre bibliothèque mobile et notre site web WWW.BOOKCONEKT.COM. Notre stratégie principale est de travailler avec les mairies, afin d’avoir des bibliothèques mobiles municipales. Nous profitons donc de ce canal, pour lancer un appel aux différentes mairies pour établir un partenariat. Notre expérience du bibliobus nous prouve que la mobilité est plus économique avec un impact plus grand qu’une bibliothèque physique.

BL: Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre fonction de « bibliothécaire ambulant »?

AA : La Bibliothèque Pr. Honorat AGUESSY est devenue une bibliothèque Mobile qui visite les écoles chaque deux semaines avec divers que les élèves empruntent en payant 100f (pour un élève du 1er cycle) ou 150f (pour un élève du 2nd cycle) pour 2 semaines de lecture. Débuté avec ma moto en Janvier 2016 comme moyen de déplacement, nous avons acquis un tricycle aujourd’hui qui nous permet de déplacer plus de matériels et de couvrir plus d’écoles.

Nous parlerons plutôt en termes de challenges. Tout d’abord, il y a le renouvellement du fonds documentaire car si nous n’avons pas de nouveaux livres régulièrement, nous risquons de perdre la clientèle. Pour remédier à cela, nous bénéficions de divers dons de nos nouveaux partenaires notamment le Bureau du Représentant Spécial du Chef de l’Etat à la Francophonie (SHERPA) que nous remercions pour son appui permanent au cours de ces 2 dernières années. Ensuite, nous avons besoin de plus de ressources humaines. Nous travaillons avec des étudiants Documentaliste de l’ENAM afin de leur permettre d’appliquer les notions apprises et par ricochet nous permettre de structurer notre travail. Enfin, nous avons le retour des livres de la part des élèves. Certains prennent du temps avant de ramener les livres. Nous travaillons donc en étroite collaboration avec l’administration des écoles pour récupérer les livres en retard. Par ailleurs, nous n’avons pas un matériel informatique dédié à la Bibliothèque Mobile. Nous utilisons des cahiers pour enregistrer les informations sur les élèves et les livres empruntés alors que nous gérons plus de 100 élèves par mois. Nous utilisons le logiciel Microsoft-Excel actuellement mais le travail reste pénible. Avoir un ordinateur avec un Système Intégré de Gestion de Bibliothèques installé est l’idéal surtout que nous sommes dans la perspective d’une extension.

BL: Vous éprouvez aussi de la joie…. Certainement.

AA : J’éprouve une joie indescriptible quand je vois les élèves se ruer vers nos livres. Nous avons même des élèves du cours primaire qui viennent emprunter des livres. Nous savons tous que la lecture est importante au regard de ses nombreux bienfaits. Imaginez à présent qu’un élève du CE2 au CM2 lise au moins 1 livre par mois pendant l’année scolaire ou encore imaginez qu’un élève de la 6ème en 3ème, lise au moins 2 livres par mois pendant l’année scolaire. Ces élèves auront un bon niveau intellectuel et feront la différence autour d’eux. Quand je pense à cela, je ne peux que persévérer avec joie dans cette activité.

BL: On dit que les jeunes ne lisent pas. Que vous inspire un tel adage?

AA : On m’a dit la même chose lorsque j’ai voulu implémenter le projet en Janvier 2016. En Avril 2017, nous avions évalué un échantillon d’abonnés des 7 écoles que nous visitions. Les statistiques récoltées nous ont montré que 90% des élèves payaient les 100f ou 150f par eux-mêmes avec leur petit déjeuner. Ils n’informaient pas leurs parents. Certains élèves prenaient 2 à 3 livres et les finissaient avant les 2 semaines. L’adage selon lequel les jeunes ne lisent pas n’est pas tout à fait fondé. Il y a quand même une partie des jeunes qui aiment lire et faute de facilités d’accès à ce premier outil du savoir qu’est le livre, ils s’adonnent à d’autres activités. De la même manière où la technologie évolue, nos initiatives de ramener les élèves et les jeunes à la lecture doivent évoluer, être originales chaque fois afin d’espérer un changement de comportement.

BL: Vous êtes aussi l’instigateur de la campagne « Un élève, un livre ». De quoi s’agit-il au juste? Les résultats obtenus sont-ils à la hauteur des efforts déployés?

AA: Merci pour cette question. Je vais juste répondre que la campagne « 1Elève 1Livre »[1] a été lancé en Juillet 2017 afin de collecter des livres et de faire une levée de fonds afin d’équiper la Bibliothèque Mobile. Nous avions collecté près de 200 livres + 300.000fcfa. L’objectif était de renforcer le fonds documentaire et concevoir de nouveaux matériels comme des étagères afin d’améliorer le service offert et étendre l’activité à d’autres écoles. Je voudrais remercier à nouveau tous les donateurs et particulièrement le Professeur Valentin AGON, le professeur DOVONOU Thierry et le Professeur Honorat AGUESSY. Nous espérions plus que les résultats obtenus mais nous sommes quand même ravis d’avoir eu ces soutiens. La 2ème édition est déjà en cours de préparation et sera bientôt lancée.

BL: Vous êtes aussi membre de Yaliteam 229. Qu’est-ce que c’est? Comment cela fonctionne et quels sont ses actions et impacts au sein du peuple Béninois?

AA: Le programme Young African Leaders Initiative (YALI) est une initiative du Département d’Etat Américain institué par le Président Barack OBAMA. Elle comporte trois grandes composantes : le Mandela Washington Felllowship (MWF), les Centres Régionaux de Leadership (CRL) et le YaliNetwork. Vous pouvez visiter le www.yali.state.gov. Pour faire court, le Yali consiste à former soit aux USA pour le MWF ou à Dakar pour le CRL, les jeunes leaders Africains dans 3 domaines que sont le Business-l’entrepreneuriat, la gestion publique et le Civic leadership. En Septembre 2017, j’ai eu la chance de participer à la 2ème cohorte de formation en civic Leadership du CRL Yali dakar grâce aux résultats de l’implémentation de notre Bibliothèque Mobile. En Juin dernier, j’ai été retenu pour le MWF où j’ai effectué les 6 semaines de formation à l’université de Texas à Austin, USA dans le domaine Business-Entrepreneurship.

Nous organisons divers activités de formation sur diverses thématiques. La dernière en date a été les Ateliers de la Démocratie (ADEMO) avec près de 1000 jeunes réuni à l’Amphi Idriss Déby de l’UAC qui ont été outillé sur le fonctionnement des trois branches du pouvoir à savoir : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire et surtout à amener les participants à s’approprier le rôle que le citoyen peut jouer en termes d’interaction avec ces branches, que ce soit aux niveaux central que local. Notre prochain projet est le Cotonou Model of United Nations, une simulation de l’Assemblée Générale des Nations Unies avec les commissions PNUD et ECOSOC qui aura lieu à Ouidah du 21 au 24 Février 2019 à l’IRSP, Ouidah.

BL: Votre startup READING POWER, c’est à la fois une bibliothèque numérique puis une librairie mobile et numérique accessible via le www.bookconekt.com. Finalement, Monsieur AGBEMAVO, est-ce l’entrepreneuriat au service du livre et de la lecture?

AA: Effectivement, WWW.BOOKCONEKT.COM vous permet désormais d’acheter ou d’emprunter le livre papier depuis votre téléphone, de payer via MTN Mobile Moneyet de le recevoir à domicile. La bibliothèque et la librairie numérique sont en cours de conception. Avec la Bibliothèque numérique, vous pouvez lire un e-book sans internet et ce pour une durée bien précise. Il s’agit en fait de la technologie au service du livre et de la lecture. La question qui nous a guidé est comment utiliser la technologie pour faciliter l’accès au livre (papier comme numérique) dans un contexte où pour y accéder, d’habitude, vous devez vous déplacer voire vous promener de librairie en librairie ou de bibliothèque en bibliothèque.

 

 

BL: Quand on est jeune et talentueux comme vous, est-ce un poids trop lourd à porter? Un défi?

AA: C’est un défi permanent que je relève chaque jour. J’ai la charge de diriger l’Association des anciens boursiers du programme Yali qui comporte près de 200 jeunes leaders, très talentueux avec divers projets exécutés simultanément et divers partenaires comme l’ambassade des USA. Ensuite, je dirige ma Bibliothèque Mobile dans les écoles et je dois travailler à améliorer le site web et à communiquer là-dessus avec une ressource humaine très réduite. Et enfin, j’ai diverses sollicitations pour animer des formations. Tout ceci est organisé en 24h. Vous comprenez que le grand défi est la gestion du temps et la planification hebdomadaire et journalière. Le prix à payer très souvent est d’être productif toute la journée, de dormir très tard et de se réveiller très tôt. Pour un jeune de 25 ans, c’est un challenge permanent mais lorsque vous aimez ce que vous faites et que vous êtes convaincus de son utilité sur la base des résultats produits, ajoutés à une motivation présente chaque jour, vous arrivez à trouver la force nécessaire pour rebondir quand il le faut.

BL: Décrivez-nous un monde où l’éducation n’intègre pas la lecture et le livre.

AA:« Un monde où l’éducation n’intègre pas la lecture et le livre, c’est un tel monde qu’on appelle « désert de compétences ». C’est un monde où les habitants ne seront pas créatifs, ouverts d’esprit et productifs. . Il faut l’avouer, le premier support du savoir c’est en core le livre. » Les écrits permettent « d’immortaliser » les paroles et ceci sert pour les générations futures. Le livre est primordial pour tout système éducatif car elle facilite l’acquisition et la compréhension du savoir enseigné, stimule la curiosité de l’apprenant et l’enrichit. Un tel monde ne connaîtra alors aucune croissance durable car les mêmes problèmes subsisteraient. On ne saurait alors parler d’éducation car elle ne serait pas de bonne qualité.

BL: Si vous devez lancer un appel aux instances en charge de la culture et du livre, que diriez-vous?

AA: Je voudrais d’abord saluer les efforts déployés par les instances en charge de la culture et du livre. L’on dit souvent tant qu’il reste à faire, rien n’est encore fait. Je dirai simplement à nos autorités d’associer les initiatives privées à leur politique publique de promotion du livre. Le gouvernement ne peut tout faire car il n’en pas les moyens. Alors qu’il y a des initiatives privées qui suppléent en l’absence de l’Etat. Si ce dernier appuie ces initiatives et les intègre dans ses stratégies, elle fera des économies et aura plus de résultats palpables. Le partenariat public-privé doit être envisagé pour une meilleure promotion du livre.

BL: Vous aimez lire, certes. Mais écrivez-vous aussi? A quand votre premier ouvrage?

AA: Ecrire un livre ! hummm. Ce sera certainement une auto biographie. Je prendrai le temps d’étoffer mes expériences actuelles afin d’écrire un ouvrage qui puisse inspirer et motiver tous les jeunes Africains à créer et innover pour le développement de l’Afrique.

BL: A présent nous allons dresser votre portrait chinois. Si vous étiez un cours d’eau, lequel serait-il :

AA: Le Nil

BL: Un livre :

AA: L’alchimiste de Paulo Coelho

BL: Une femme

AA: Angélique KIDJO

BL: Une couleur :

AA: Le rouge

BL: Monsieur est célibataire. Mais est-ce à dire que côté cœur « c’est compliqué » comme on lit souvent sur facebook? Un cœur prenable?

AA: Le cœur est disponible mais ce n’est pas encore la priorité.

BL: Vous avez certainement des projets …

AA: Nos projets sont essentiellement autour de BOOKCONEKT.COM que nous allons améliorer, le rendre plus performants et y ajouter de nouveaux services. Notre objectif d’ici 3 ans est d’être le leader dans la distribution du livre au BÉNIN.

BL: Nous sommes à la fin de notre interview. Merci de vous être prêté à nos questions. Votre mot de la fin, cher Augustino.

AA: Je vous remercie pour l’opportunité et demande aux lecteurs de visiter BOOKCONEKT.COM, de nous donner leur avis et de l’adopter désormais pour leurs achats de livres.

 

[1] (https://www.youtube.com/watch?v=LiHAv1zM99khttps://www.youtube.com/watch?v=LiHAv1zM99k)




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