« Un écrivain est un médecin de la société. Il diagnostique son mal et lui propose un remède. »HERVE EZIN OTCHOUMARE

 

 

BL : Bonjour Monsieur Hervé. Grand est notre plaisir de vous révéler à nos amis internautes. En prélude à cette interview, il serait tout de même bien que vous vous présentiez amplement, pour le bonheur de nos amis.

HEO : Bonjour. Je suis Hervé K. EZIN OTCHOUMARÉ, de nationalité béninoise. Je suis titulaire d’une licence en philosophie et étudiant en théologie au Grand Séminaire Saint Jean Baptiste de Ouagadougou au Burkina Faso. Mais parallèlement à mes études, je m’adonne à la littérature que je considère comme le lieu le plus favorable  au déploiement de la vérité qui doit viser l’épanouissement de l’humanité.

BL : Si nous comprenons bien, vous voulez devenir prêtre…

HEO : Oui. C’est exact.

BL : Un prêtre en littérature, ce n’est pas assez courant. Que chercherait-il dans ce cercle alors qu’il devrait en principe, aux yeux du monde, s’occuper des affaires de sacristie, de Dieu et ses ouailles ?

HEO : Un écrivain est un médecin de la société. Il diagnostique son mal et lui propose un remède. Et je pense que les prêtres peuvent jouer parfaitement ce rôle, vu leur profondeur d’esprit et leur haut niveau intellectuel. A mon humble avis, après 9 ans d’études supérieures, ils ont toutes les conditions requises pour aider à l’éveil et à la formation des consciences. Je sais que ceux qui sont en cheminement comme moi évitent souvent de parler (d’écrire), de peur de compromettre leur idéal sacerdotal pour un écrit qui pourrait être jugé trop osé. Le cheminement vers le sacerdoce, c’est le chemin le plus incertain. En tout cas, pour ce qui me concerne,  ça serait une perte qu’un jeune comme moi se limite aux affaires de la sacristie.

BL : Dans votre nom complet, on peut y lire EZIN. Etes-vous jumeau ?

HEO : Non. Il est vrai que dans ma culture, le prénom Ezin est porté uniquement par les jumeaux. Mais dans mon cas il s’agit plutôt d’un nom de famille. J’ai deux noms de famille : EZIN et OTCHOUMARÉ.

BL : Que signifie Otchoumaré dans votre langue maternelle ? Et quelle influence ce nom a-t-il sur votre vie ?

HEO : Dans ma langue maternelle, Otchoumaré signifie arc-en-ciel. Et dans le panthéon Idaatcha, l’arc-en-ciel est une divinité androgyne qui fait le lien entre le ciel et la terre. Hormis la fierté d’appartenir à la famille OTCHOUMARE, je ne pense pas que ce nom ait une influence directe sur ma vie, car j’évite toujours de tomber dans le piège de la superstition. Je signale par ailleurs que ce n’est pas mon nom qui m’a guidé dans le choix du titre de mon deuxième roman, Le monde arc-en-ciel. C’est juste une coïncidence.

BL : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre enfance ?

HEO : C’est une histoire trop longue pour être exposée ici. Pour vous en donner une idée, je vous demanderai tout simplement d’imaginer ce que pourrait ressentir un enfant renié dès le sein de sa mère, un enfant incapable de dire voici mon père. Un bâtard jeté dans ce monde, accueilli par le seul baiser de sa mère. Un enfant sans soutien, inquiété quotidiennement par l’incertitude du lendemain… Je n’ai pas peur des mots. S’ils existent, c’est pour traduire la réalité…

BL : Le plus beau souvenir de votre vie…

HEO : Le plus beau souvenir de ma vie, c’est en même temps ce qui m’a marqué négativement. Cela parait contradictoire, je le sais. Mais quand vous regardez derrière vous et vous voyez le grand désert que vous avez traversé sans mourir de soif et sans perdre le Nord, un sourire involontaire surprend vos lèvres. Mon plus beau souvenir, c’est aussi ma détermination. Je ne me suis pas amusé avec la vie et je ne le regrette pas.

BL : Pouvez-vous nous dire depuis quand et pourquoi –pour quoi- vous écrivez ?

HEO : J’avais commencé à écrire mon premier roman quand j’étais au Séminaire propédeutique. Mais j’avais dû le suspendre entre temps pour le reprendre avec beaucoup plus de sérieux à ma deuxième année de philosophie. A travers la littérature, j’entends apporter ma pierre pour la construction de l’humanité. J’ai beaucoup appris dans les livres et je pense que j’ai aussi le devoir de transmettre aux autres ce que mon regard attentif m’a permis de comprendre de la scène du monde.

BL : Les expériences dans les divers séminaires où vous avez étudié ont-elles été déterminantes dans votre chois de devenir écrivain ? Comment ?

HEO : En partie oui ! Sinon j’avais eu envie de devenir écrivain quand j’étais en classe de 6ème, après avoir lu L’enfant noir de Camara Laye. Et cette envie a été renforcée durant les années suivantes. J’étais un grand lecteur. Et plus je lisais, plus j’avais envie d’écrire moi aussi. Mais c’est une fois au séminaire que j’ai pu concrétiser ce projet. Mon premier écrit était destiné à mon accompagnateur spirituel qui me l’avait demandé pour mieux m’accompagner. Après l’avoir lu, il m’avait proposé de l’imprimer afin qu’il devienne plus tard un témoignage de vie, comme les écrits de Sainte Thérèse de Lisieux. Et c’est de là que l’idée d’en faire un roman est née. J’avais donc décidé de reprendre le récit à la troisième personne en respectant les règles de l’art romanesque.

BL : Dans l’une de ses interventions, Chinua Achébé écrivait ceci : « en Afrique, actuellement, il est impossible d’écrire que ce soit sans s’engager, sans lancer un message, une sorte de protestation ». Etes-vous d’avis avec lui ?

HEO : Oui ! Je dirais même qu’il est insensé d’écrire sans s’engager et sans protester. L’Afrique a plus que jamais besoins de personnes matures, averties, humainement équilibrées et intellectuellement posées pour montrer le chemin et éveiller les consciences. Il est donc insensé d’écrire pour caresser le public dans le sens des poils à une époque où il est urgent de poser des mots sur les maux qui minent notre société et de proposer des solutions.

BL : Et vous, quel est votre engagement en tant que candidat au sacerdoce et écrivain ?

HEO : Mon engagement en tant que candidat au sacerdoce est différent de mon engagement en tant qu’écrivain. Mes écrits visent l’universalité, s’adressent donc à tout homme de toutes cultures, et se focalisent sur l’homme, la culture et la religion. Mais parallèlement à mon engagement littéraire, je voudrais aussi, autant que faire se peut, soutenir les enfants abandonnés. Et j’ai déjà décidé que ce que je gagnerai comme droit d’auteur sur mes ouvrages soit investi dans ce domaine.

BL : Selon certains spécialistes, et cela semble de plus en plus se reprendre, l’Afrique est de loin le continent le plus riche du monde. Et pourtant, c’est le continent où la pauvreté a érigé le trône de son règne. Quel diagnostic l’écrivain que vous êtes fait-il de cette situation ?

HEO : C’est une situation très désolante ! Et je pense que cela est dû à trois choses. Premièrement pendant des décennies, l’Afrique a été victime d’une sorte de paupérisation anthropologique. L’Occident a réussi à déstabiliser culturellement l’homme africain. Et quand la culture d’une personne est mise à terre, ce sont tous ses repères qui se détruisent. Deuxièmement, il faut reconnaitre qu’il y a un manque d’engagement de notre part (nous Africains). Nous aimons trop justifier notre situation actuelle par notre passé. Ce n’est pas totalement faux, parce que le digne fils d’aujourd’hui doit monter sur les épaules du passé pour contempler l’avenir. L’analyse de notre histoire passée est donc déterminante dans la recherche de nouvelles perspectives pour le développement de notre chère Afrique. Mais nous devons passer à l’action. Nous devons nous faire respecter à travers des actions concrètes. Troisièmement, il y a un manque de sérieux de la part de nos dirigeants. La plupart ne pensent qu’à eux. Ils sont un îlot de nantis dans un océan de misère, une oasis dans un désert. Aujourd’hui, la balle est dans notre camp. L’avenir de l’Afrique dépend des Africains eux-mêmes.

BL : Vous êtes auteur de deux romans. Le premier, intitulé Yekine, l’enfant héros a été publié aux Editions Harmattan Burkina. Le deuxième, intitulé Le monde arc-en-ciel a été publié en France aux Editions La Doxa. De quoi y traitez-vous concrètement ?

HEO : Dans mon premier roman, il est question d’un enfant renié par son père dès avant sa naissance. Il ne fut reconnu que plus tard à l’âge de 15 ans. Mais là encore, il fut traité plus en esclave qu’en fils. Yekine perdit tout espoir au bonheur et fut tenté par le suicide. Mais finalement il choisit de gravir des lettres d’or sur le livre de la vie. Quant au deuxième intitulé le monde arc-en-ciel, il se penche sur la question de l’unité dans la diversité religieuse et culturelle. Le jeune prince Nicolas entreprend un voyage de découverte à travers le monde. Au terme de son voyage, Nicolas découvrit beaucoup de choses, surtout dans le domaine religieux. Il y découvrit du beau mais aussi du laid. De ce contraste embarrassant, il parvint à une conclusion ultime… Ce roman, il faut le lire pour comprendre.

BL : Dans votre deuxième roman, vous faites dire à l’un de vos personnages ceci : « Je préfère travailler dans l’humanitaire, je préfère me mettre au service de l’homme en qui je crois, plutôt que de passer mon temps à adorer un Dieu que les hommes ont inventé pour satisfaire leur besoins pervers ». Et la conclusion est magistralement radicale et coupante : « Toute religion qui ne permet pas l’épanouissement de l’homme n’a pas sa raison d’être ». Qu’est-ce que nous pouvons en retenir ?

HEO : La religion devrait être une source d’unité. Mais beaucoup en ont fait une source d’absurdité. Le mot religion a deux sources étymologiques : du latin relegere (rassembler) et religare (lier, relier). Ces deux sources donnent à la religion deux dimensions : la dimension verticale (la religion relie un homme à un Dieu) et la dimension horizontale ou ecclésiale (l’unité entre les croyants). Quand la dimension horizontale (l’unité) n’existe plus, celle verticale s’effondre et la religion n’a plus de sens. Le Dieu que certains ont façonné et placé dans des religions semble être un Dieu qui est contre l’homme. Et c’est l’un des phénomènes qui déchirent notre monde aujourd’hui. Nous devons accepter que le chemin pour aller à Dieu passe nécessairement par l’homme. Et celui qui respecte la dignité humaine peut être sûr qu’il n’est pas contre Dieu.

BL : La violence et l’intolérance religieuses selon vous, sont dues à quoi ?

HEO : Elles sont dues, selon moi, à l’ignorance et à un manque de maturité humaine. Lorsque quelqu’un ne connait pas suffisamment sa foi et la foi de l’autre le sentiment prend le pas sur la raison et il devient très dangereux.

BL : Et l’homme de Dieu et l’écrivain que vous êtes a certainement des solutions à ces fléaux ?

HEO : Dire que j’ai des solutions serait peut être trop prétentieux de ma part ! Je dirais tout simplement qu’il faut replacer l’homme au centre de tout, former les consciences et tendre vers une unité d’action contre le fondamentalisme et l’extrémisme religieux. L’homme doit trouver le divin dans l’homme lui-même. C’est ainsi qu’il prendra conscience de sa valeur inestimable.

BL : « Il faut plutôt lutter pour créer ton bonheur. Réfléchis et saisis ta chance. Elle est peut-être mince.  Mais quand tu l’auras saisie, tu pourras la faire grandir. Aucune vie n’est facile. Tu dois jouer le jeu de la vie sans jouer avec la vie si tu veux vivre mieux… » écriviez-vous dans votre premier roman Yekine, l’enfant héros, page 41. Doit-on y déceler un écrivain existentialiste ?

HEO : Peut-être ! Mais je ne suis pas de ceux qui opposent systématiquement les courants de pensée : existentialisme contre essentialisme, monisme contre dualisme, idéalisme contre matérialisme, etc. A mon humble avis, chaque courant de pensée dit toujours quelque chose de beau et de vrai. C’est pourquoi il faut savoir distinguer sans séparer et unir sans confondre. Pour cela, je préfère l’expression de Maurice Blondel qui parle plutôt de réalisme intégral. Cette voie pourrait être une issue de réconciliation entre les courants de pensée apparemment opposés. Pour revenir à votre question, je dirai que je ne crois pas au destin. Peut-être la destinée oui ! C’est chacun qui se trace un projet de vie et travaille pour le réaliser.

BL : « Nul n’entre ici s’il n’aime l’homme ». voilà la première phrase de votre deuxième livre. Une volonté délibérer de choquer ? Tous les hommes ne sont-ils pas pourtant nés bons ?

HEO : « L’homme nait bon, c’est la société qui le corrompt », disait Jean Jacques Rousseau. Il avait raison. Beaucoup sont corrompus par ceux qui se sont laissés couvrir par le manteau du fondamentalisme et de l’obscurantisme. Ceux-là, je les invite à changer de danse… Il faut lire l’ouvrage pour mieux comprendre.

BL : Comment arrivez-vous à faire cohabiter dans vos romans la philosophie et la théologie ?

HEO : Ça vient tout naturellement ! C’est là la force de l’art romanesque.

BL : Pour l’écrivain que vous êtes, que valent les débats pourtant sulfureux sur la philosophie et la théologie africaines ?

HEO : Personnellement je suis d’accord avec le terme philosophie africaine. Mais c’est le contenu qui pose souvent problème. Car le plus souvent, les protagonistes de cette philosophie dite africaine se limitent à la description de systèmes de pensées et de cultures propres à l’Afrique. Or la philosophie va au-delà de la description, ce que certains ont appelé ethnophilosophie. La philosophie est une science et en tant que telle, elle transmet toujours un message universel. Et c’est pour cette raison que nombres d’auteurs, même Africains, ne sont pas d’accord avec ce terme philosophie africaine. Par contre, les théologiens sont plus unanimes aujourd’hui que l’on puisse parler de théologie africaine. Ce qui les divise souvent, c’est la méthode et l’origine, c’est-à-dire la genèse de cette théologie. Tandis que certains remontent jusqu’à la période apostolique en faisant allusion à l’eunuque éthiopien, d’autres la situent en 1956 avec l’ouvrage Les prêtres noirs s’interrogent. Même Eloi Messi METOGO qui critique durement la théologie africaine, notamment celle de l’inculturation en la qualifiant d’analyse concordiste, ne la critique pas pour ce qu’elle est mais seulement pour sa méthode qui ne permet pas de libérer l’homme africain. Il faut reconnaitre que cette théologie dite africaine a donné beaucoup de fruit.

BL : Vous alignez-vous derrière Jean Marc ELA qui tempête pour que l’on puisse « Restituer l’histoire aux sociétés africaine. Promouvoir les sciences sociales en Afrique noire » ?

HEO : J’aime beaucoup Jean Marc ELA pour ses prises de position courageuses et je suis d’accord avec lui que l’on puisse promouvoir les sciences sociales en Afrique noire. Mais encore une foi je répète que cette promotion de sciences sociale ne doit pas se limiter à une sorte de réclamation de respect et de dignité, ou à chanter les cultures africaines. Il faut passer à l’action. Il faut s’imposer par l’action. Il faut sauver l’homme de la misère. Et c’est ce que préconise Messi METOGO que j’admire beaucoup.

BL : Où trouver vos livres ?

HEO : Mon deuxième livre, Le monde arc-en-ciel, est disponible dans les librairies de l’Europe francophone, au Canada, au Niger (à la Maison du livre de Niamey). Il sera bientôt disponible au Gabon, en Côte d’Ivoire et dans la plupart des pays de l’Afrique francophone. Mais il est aussi disponible sur les sites de ventes en ligne notamment sur amazon (https://www.amazon.fr/dp/2376380251) et sur le site de mon Editeur (www.ladoxa-editions.com/nos-livres-1/). Vous pouvez donc le commander en ligne quel que soit l’endroit où vous vous trouvez. Quant au premier, Yekine, l’enfant héros, il est disponible au Burkina Faso. Vous pouvez l’avoir en joignant Harmattan Burkina.

BL : Vos projets…

HEO : Je suis en train de préparer un troisième roman sur le même thème que le deuxième : l’unité dans la diversité culturelle. Je ne vais pas révéler le titre pour le moment. J’ai d’autres projets, mais je ne voudrais pas en parler ici. Je préfère toujours surprendre.

BL : Votre mot de fin…

HEO : Je vous remercie pour le travail que vous faites pour l’éclosion de la littérature et pour faire connaitre nos livres et les auteurs. Je vous en suis gré. Un livre inconnu est un comme un livre qui n’existe pas. Pour finir je lance un double appel à la jeunesse béninoise et africaine. Premièrement j’invite les jeunes à soutenir les écrivains africains en aidant à faire connaitre leurs œuvres. Deuxièmement je nous invite à nous mettre au travail. Le passé est déjà passé même si les cicatrices sont là. Engageons-nous pour le développement de notre continent.

  1. Bel interview à lire et relire! Je loue surtout le courage de l auteur et invite ses fr qui nourrissent le mm ideal sacerdotal à suivre l exemple qu il donne en étant homme vrai, franc et d une témérité vivace😉.Voila pour quoi je valide sa pensée quand il dit avec magnanimité : »En tout cas, pour ce qui me concerne,  ça serait une perte qu’un jeune comme moi se limite aux affaires de la sacristie. »Que le Sgr vous bénisse et que lui mm vous accorde de voir la réalisation de vos voeux futur.

    • Bonjour Monsieur Ori. Merci pour votre commentaire et les appels lancés. Que se lèvent d’autres jeunes courageux pour la relève et le témoignage. Paix à vous

  2. Belle interview.

    ’il est insensé d’écrire sans s’engager’, discutable. À partir du moment où l’on est d’accord qu’écrire, c’est s’engager d’une certaine manière, je ne suis pas certaine que tous les écrivains devraient se mettre en posture de  »lutte ».

    Je suggère par ailleurs à l’écrivain de faire en sorte que ses livres soient disponibles sur le marché béninois (ils sont sur Amazon mais combien de béninois peuvent se permettre un achat sur une telle plate-forme ?).

    Belle découverte en tous cas.

    Carmen Toudonou

    • Beau décryptage, Carmen. Nous allons lui transmettre le message