«L’amour m’a tuée» BACHOLA Amoni

Note de l’auteur: Interdit aux extraterrestres et à ceux qui n’ont pas de cœur.

Mon village est Mézoussada, un bourg pas comme les autres. Il est très animé et reconnu comme le plus riche de la région. Tous les week-ends, le long des ruelles est bondé de monde. Par-ci, ce sont les adolescents qui jouent au baby-foot, par-là, des marchands de la ville qui viennent nous éblouir avec les nouveautés : les nouveaux styles, les nouveaux singles, les nouveaux téléphones à la mode. Les pas de danses s’enchaînent à certains lieux où se trouvent les tendrons et pour les jeunes garçons de mon village, nous avions l’habitude de nous rassembler sur un terrain de football gazonné par endroit: un don des politiciens qui nous l’avaient promis depuis bien quatre ans et qui, pour pouvoir quémander nos suffrages l’an prochain, ont dû s’acquitter de leurs dettes.

La tradition est très importante chez nous et chaque famille a ses règles propres relatives à sa tradition. Les représentations des divinités sont faites sur des places publiques et même au carrefour des voies.

Toutes les activités se font au cœur du village sauf celles instructives. Nos écoles ne sont  pas à la lisière de nos maisons. Ce qui oblige certains parents à procurer à leurs enfants des motos. Mais celles-ci ont, selon leurs jeunes propriétaires, un autre but : aguicher leurs camarades filles.

Les jeunes garçons de mon village sont pour la plupart insouciants. Il y en a qui jouent avec le cœur des filles et pensent que la vie se limite au plaisir. Diantre !

Je me souviens encore comme si c’était hier ce 28 juin, dernier samedi du mois alors que l’ONG « AKODIDÉ »(Levons-nous) organisait une soirée cinématographique à laquelle, tout endimanché, je décidai de me rendre. Me déplaçant au moyen de mes pieds, il m’aurait fallu trente minutes pour que je fusse au lieu récréatif. Malheureusement, je ne pourrais jamais conter ce qui s’y était passé. Car, à peine eussé-je effectué une quinzaine de minutes de marche que mon téléphone se mit à gronder fort en vibrant. C’était Vigblégblé, mon ami qui appelait. Je décrochai.

-Allô… allô, Mathi, pourrais-tu venir chez moi ?

-Oui, oui, répondis-je, sans trop réfléchir. Mais qu’y at-il pour que le ton de ta voix soit si dolent. ?

-Je ne peux rien te dire au téléphone. Viens vite. Mais avant, sache que je ne suis qu’un imbécile, répondit-il, tout en reniflant.

-OK. Je serai là dans peu de temps.

Je raccrochai. Je conclus qu’il allait mal et qu’il faudrait absolument que je me rendisse chez lui. Il avait besoin de moi. Je fis donc demi-tour.

Il était 20h environs quand je pénétrai tout anxieux le petit studio mal rangé de mon ami. Tout était en désordre. Un micmac de dernier degré. Assis dans l’un de ses canapés, les mains soutenant sa tête, il pleurait à chaudes larmes. Il semblait vouloir suivre un mort. Il avait l’air perdu, abattu.

-Mais que se passe-t-il ? Qu’est ce qui te fait si tant mal ? lui demandai-je.

-J’ai gaffé, ami, j’ai gaffé grave. Je suis un con à son troisième sens et au dernier des grades.

-Ça je n’en doute pas trop, lui répondis-je, avec un petit sourire croyant que cette blague lui ferait un meilleur effet. Mais rien. Il se mit à pleurer de plus belle.

-J’ai tué… J’en suis responsable.

-Tuer,  responsable ?

-Je n’ai pas pris le soin de te parler d’une de ces filles avec qui j’ai couché. Elle m’aimait mais puisque ce n’était pas réciproque, je ne l’ai pas considérée assez. Raison pour laquelle tu ne sais rien de la relation.

-Mais coucher avec une fille, ce n’est pas tuer.

-Mais merde !…Ne comprends-tu pas ? Je suis la cause de la mort de cette fille. J’étais occupé à des futilités pendant que j’ai loupé un bonheur. Désormais, que du malheur m’accompagnera.

-Que s’est-il passé ?

– ……

-Qu’est-ce que c’est ? le questionnai-je, après avoir pris le papier qu’il me tendait.

-Lis ceci, tu comprendras mieux. Ensuite tu me laisseras faire de même, car j’ai fait la chose la plus horrible de la vie. Je n’ai pas assumé mes actes, mes désirs et mes plaisirs. Depuis le matin que je reçus a lettre, je l’ai ignorée, comme je le lui faisais. J’aurais pu empêcher tout ceci. J’aurai tout au moins pu aviser ses parents. Que dis-je ?… Elle n’avait plus que moi. Assassin suis-je!.

-S’il te plaît … Calme toi… Laisse-moi lire et je verrais comment t’aider…

Je dépliai rapidement le papier

 

’Bonjour Vigblégblé,

Trop tenir à une personne comme la tache d’huile rouge sur un linge blanc,  peut conduire à la fatalité dit-on. Et c’est vrai !

Cher chéri Vigblégblé,

Quand tu liras ceci, sache que je ne vis plus. J’ose te pardonner pour tout le mal enduré et tous les coups encaissés. Quand je me rappelle tous ces moments passés ensemble, j’en viens à me demander si un seul instant cela avait valu la peine.

C’est vrai que je ne suis pas de la caste de ces filles qui subjuguent les hommes par leur forme, qui les rendent esclaves par le coup de grâce au lit. En rien, je ne puis me vanter d’avoir été meilleure que d’autres. J’ai cru que l’amour tendre qui me liait à toi suffirait pour nous coudre le modèle de couple parfait au monde. J’ai eu tort de penser cela. Je m’en excuse…

J’ai cru pouvoir endurer plus que cela pour l’honneur de cet amour qu’on s’est promis au cours de nos premiers ébats amoureux. Je me rappelle comme jamais ces premiers mots qui nous firent en un temps amis.

Tu devrais savoir qu’il n’y a rien de plus douloureux pour une fille  que de se voir sous-estimée, de se voir traiter comme un rien qui n’importe donc en rien. D’ailleurs c’est le propre de tout homme. Et pourtant je me suis laissée aller à tous tes invectives, à tes caprices et défauts. Tu as volé ce que j’étais, tu as volé ma dignité, tu m’as massacrée. Dommage, que pour toi je suis devenue faible.

Je pense qu’un jour, tu devras comprendre que tu as raté la chance de ta vie. Je suis la chance de ta vie. Du moins c’est ce que je me suis dit. Car tant je t’ai aimé, tant j’aurais donné mes orteils aux chiens pour toi, mon talon au serpent, mes mains à toute difficulté, mon corps, mon cœur, mon âme à battre le pire quand il serait à côté de toi. J’aurais soulevé le malheur pour toi, l’envoyer paître. Car chéri, le bonheur n’est rien que d’autre que l’absence de malheur.

Et quand tous ces derniers temps, je ne fais que penser au passé, c’est en ce moment même que je réalise que je n’ai plus un avenir, un idéal à chercher à atteindre. Tu m’as tout pris… Dès le premier jour, j’étais devenue ton esclave. J’ai adoré tes qualités, admis tes défauts ; après Dieu, pour moi, c’était toi. Tu étais mon idole. Tu étais mon centre. Que m’as-tu fait ? Pourquoi dois-je autant souffrir pour toi ? Comment as-tu pu changer? Tu étais si simple, tout brillant, tout merveilleux aux premiers jours. J’ai rêvé en couleur rose avec toi. Que s’est-il passé pour que tu deviennes l’homme qui me fait tant souffrir?  T’aurais-je fait quelque chose de mal ?

J’ose ressasser les belles images des instants passés ensemble. C’est la moindre chose et le plus grand cadeau que je puisse m’offrir en ces derniers moments où plus jamais je ne verrais ton visage. On était si bien ensemble, à mon humble avis. On aurait pu être la version plus récente de Roméo et Juliette, de Jacques et Rose. Le monde parlerait de nous, Viglégblé et Yabo. Hélas !

Le premier jour qu’on s’est connus, tout portait à croire que tu étais l’homme de ma vie, mon prédestiné !

C’était ce mercredi 23 août 2013 après les cours du soir. T’en souviens-tu ? Le ciel entier était dans un noir-bleu, sur terre le vent soufflait violemment, le sable se laissait tranquillement guider par le vent et nous encombrait la vue. Les éclairs fusaient de partout, le tonnerre grondait, la foudre alertait qu’elle interviendrait dans peu de temps. Tout tendait à faire peur à une jeune fille de 17 ans comme moi. La pluie allait s’enchaîner avec toute cette furie de la nuit et l’orage déferlerait également. Les gens couraient dans tous les sens. Autant vite courir pour se rendre sur la couchette, à l’abri de ce fort vent qui pourrait emporter toute personne frêle.

Les camarades avec qui je rentrais m’avaient abandonnée à cause de mon état de santé, mon asthme et mes troubles cardiaques qui pourraient me faire faire une crise fatale. L’aspect de la nature ne prêtait pas grâce à un valétudinaire et ne permettait non plus que l’on secourût d’autres.

Je sentais mes membres trembler de peur, j’avais compris que ce soir-là aurait pu être le dernier. Je ne voyais plus rien. Tout était devenu si sombre. Malgré ce grand vent, je transpirais à fond. Je ne pouvais que prier pour qu’un miracle s’opère.

Rien n’est autant dur et pire dans une situation dangereuse que de se sentir abandonné. Par ricochet, tout est bien quand l’on voit des gens qui nous soutiennent même quand ça va mal et qui n’y a plus d’espoir. Tu as été mon messie ce jour-là. Je ne saurais l’oublier.

En effet, recroquevillée sous un hangar que le vent menaçait à tue-tête de décoiffer, tu étais l’un des derniers venant de l’école mais apparemment le seul à moto. De ce fait, j’ai réuni toutes mes forces pour te héler. Malheureusement, c’était comme un cri au désert. Il n’y a que l’écho qui me soit revenu. C’était quand même évident qu’avec ton allure, il serait impossible que tu m’eusses entendue. Mais il fallait s’y lancer tout au moins pour ne pas regretter de n’avoir pas essayé.

Et s’il est opportuniste qu’on dise qu’il y a un Dieu pour les faibles et pauvres, j’en fus convaincue ce jour-là. Tu t’étais retourné. Je ne m’en revenais pas. Je ne te connaissais même pas mais je ne pus m’attarder à avoir plus peur d’un inconnu que d’un vent à force herculéenne. Dans les moments difficiles, il est souvent préférable de faire taire certains instincts et de voir le bon côté des choses.

Je ne pourrais être assez reconnaissante pour cette marque de bonté à ma personne, tout inconnue que j’étais. Serait-ce pour te remercier que je tombai amoureuse de toi? Peut-être oui…de toute façon cette soirée comme tu peux le constater a eu un impact sur moi. Tu es devenu mon idéal. Un idéal que j’imaginais responsable de ces actes, un idéal qui secourut les vulnérables, un homme, un vrai qui est différent de ces imbéciles de jeunes garçons pour qui les femmes sont des passe-temps et des usines de plaisir auxquelles il faut juste recourir quand on en est en manque, quand on en désire. Aaah, le désir du plaisir ! Tu m’as semblé tout différent.

Je n’ai pas eu assez de temps pour te dire combien de fois je te trouvais beau. Tu étais magnifique. Tu l’es. Tout était modéré sur toi. Il faut absolument remercier Dieu pour avoir su empléter pour cuisiner un homme comme toi. Tu as tout ce que l’on peut désirer chez un homme. Sur l’heure, je me demande bien si ce n’est pas plutôt Dieu que je devrais incriminer pour ces manquements à mon égard tout ce temps où j’ai porté un autre toi en moi. Cet Être Suprême t’a presque parfait au point où l’on se tromperait sur ta nature, ta vraie nature. J’ai cru connaitre un saint au départ. Malheureusement…>>

Je levai les yeux et poussai un soupir. Mille questions venaient à moi. Je voulais les sortir mais, il fallait continuer à lire pour comprendre.

<<Je n’ai jamais assez compris ce qui manquait chez moi tant pour que tu ne m’aimasses pas réciproquement. J’aimerais bien que tu me dises ce que tu trouvais approprié chez Rose et qui faisait défaut chez moi. Au début, je vous croyais juste amis, rien de plus. Voilà où encore ma naïveté de la méchanceté de l’homme m’a conduite. Elle, ma copine de table, mon amie, ma  »secret-taire », elle qui savait toute l’ampleur et le grand amour que je nourrissais pour toi. Elle m’a poignardée dans le dos ; elle a pris ce que j’ai cru saisir, elle t’a arraché à moi, ou est-ce toi qui lui as fait l’offre ? Nulle importance maintenant cette réponse…

Tes petites promenades dans ma salle lors des pauses me faisant croire que tu venais te quérir de mon état de santé étaient juste des occasions pour te rincer les yeux, la voir, elle ; revoir son sourire. Ton départ en fredonnant ou en souriant m’a toujours paru une évidence de l’effet que je te faisais. Vois-tu à quel point j’ai été bête. L’amour rend-il si bête ?

Rose avait quoi de plus que moi ? je me sais plus belle qu’elle ; et si tu penses le contraire c’est sûrement à cause de ses maquillages, de ces peintures qu’elle passe à la bouche, de ses laits de soins qu’elle est capable de se procurer grâce à l’argent de son père, ce riche politicien qui ne cesse de mentir au peuple lors des campagnes électorales et ne cesse de gruger, dévaliser et de détourner l’argent du pays. C’est ce que tu préfères ? Un beau-père riche mais gros menteur et voleur ? Et Rose, cette fille aux mœurs légères, dans des tenues très peu décentes et aux tresses très encombrantes ? C’est elle que tu choisis ?

J’aurais dû faire attention à tes regards toujours posés vers le bas. Ce sont ses cuisses laissées à découvert que tu contemples avec tant d’admiration et de satisfaction. Cela explique encore mieux tes jets de sourire sans la moindre blague de ma part. Cette fille, tu ne la connais pas assez ; et si je le dis c’est par ce que c’est vrai. Sais-tu combien de fois elle a déjà avorté ? La frivolité coule dans ses veines. Je me demande bien ce que tu lui as trouvé ; entre l’amour que je t’offrirai et le sexe, la frivole et dévoyée vie que tu mèneras avec elle ; tu n’as pas pu choisir le bon côté. L’amour est un atout très important dans toute vie, le savais-tu ? Et je t’en prie, ne pense pas que je la dénigre par ce que j’ai perdu la bataille. Je t’ai aimé et je t’aime toujours. C’est pourquoi j’ose mettre sur la sellette ma personnalité et ma qualité de bonne confidente. Je viens de te dire des choses devant rester entre deux copines de classe, entre elle et moi. Mais je ne m’en veux pas trop car, je l’ai fait pour ton bonheur.

Et comment pourrais-je oublier ce jour où par inadvertance, je suis tombée sur elle nue dans la galerie de tes photos…pouah ! Comment en êtes-vous arrivés-là ? Moi, je pleurnichais pour ton bien-être et toi tu te tapais ma meilleure copine. C’est quand même légendaire ta sale habitude. Quelle hardiesse ! Tous ces moments où elle manquait les cours, c’était donc pour des scènes de jambes en l’air. Or, moi je la défendais en classe, je me tenais responsable de ses mensonges, de ses alibis de mauvais état de santé et de convalescence au moment même où elle se faisait le luxe de me laminer le cœur en secret.

Mais je n’avais rien vu venir dans toute cette sale histoire. Si j’avais su tôt, je ne serais jamais venue chez toi ce 31 décembre soir.

Peut-être que c’est le destin qui m’est réservé. Des fois, il est préférable de prendre le malheur qui nous arrive pour le coup du destin. Puisque maintenant je n’y peux rien.

Et si Rose n’avait pas voyagé sur la France pour fêter la Saint Sylvestre avec sa grand-mère, c’est sûrement elle qui serait dans ‘’pain’’ actuellement. Mais, elle avait l’argent de ses parents, elle pourrait se tirer d’affaire. Vois-tu, elle et moi sommes deux filles du même âge, de la même génération, de la même classe, de la même société mais n’ayant pas les mêmes chances de vivre, de manger, de penser, de solutionner nos problèmes, d’être jugées ou d’être traitées. Il faut comprendre donc que nous ne sommes pas tous égaux sur terre. Il y aura toujours quelque chose qui nous différencie sur cette terre.

J’ai mal d’écrire tout ceci…j’ai mal de me rappeler ce jour où tu m’as déchirée, m’a connue. C’était ma première fois, vois-tu? Non, tu ne verras jamais. Qu’as-tu d’ailleurs jamais voulu voir ou savoir de moi?

Et pourtant ce sont ces souvenirs que j’emporterais avec moi. Ces souvenirs amers…

Si j’étais passée chez toi ce 31 c’était pour m’assurer que tu allais bien et que tu fêtais bien…en aucun cas, ce ne fut pas pour que tu me fisses la fête. Ma venue t’a réjoui et pour une fois je me suis sentie importante, très importante à tes yeux. Je n’ai pas pu douter de tes bonnes intentions. J’étais également éblouie. Tout avait l’air si beau entre nous. Les rires s’enchainaient, les clins d’œil se poursuivaient, nos gestes se comprenaient jusqu’aux moments où avec ta douce et tendre dextre main, tu m’empoignas avec un mouvement d’allée et venue doucereux sur mes jambes toutes éprises de la sensation que cela faisait. J’étais perdue, fiévreuse, frissonnante. Tu profitas de l’effet pour rallonger la sensation jusqu’au flanc de la belle jupe en soie que j’avais portée pour te plaire. A ce moment, je compris que ça finirait mal si je te laissais continuer sans agir. Alors, je me décidai à t’interpeller quand intérieurement fit en moi une voix: « peut-être c’est ce qu’il manque pour qu’il t’aime. Donne-toi à lui et il sera à toi. » Mais c’était plus fort que moi. Je ne puis garder cela. Il me fallait te prévenir.

Viglégblé, chez moi, dans ma famille, la famille des Gogosa, il est formellement interdit à une jeune fille de connaitre d’homme avant sa nuit nuptiale et surtout avant ses 23 ans. Les dieux que nous adorons en ont décidé ainsi et punissent qui s’en va contre leur volonté. A partir de mon âge nubile, mes parents me l’ont chanté afin qu’en son temps je ne sois tentée de baisser mes armes le jour où je rencontrerais quelqu’un qui voudra me souiller. Car selon eux, le faire avant le mariage, c’est se souiller. C’est souiller sa dignité de femme, c’est souiller son âme. Donc, le mariage légitime cet acte qui pourtant est très enivrant et jouissant. J’ai toujours rêvé le faire avec toi. Un rêve qui occasionnellement se veut réalisé ce jour où nous entrons dans une nouvelle année… L’embarras me vint. Car à peine l’idée de me laisser-aller fut définitive que l’histoire de ma cousine, la fille au frère de l’oncle Djossou rumina à mon esprit.

Assiba avait défié nos ancêtres et leurs dieux en s’alliant avec un homme du village voisin ennemi au nôtre. Vu la haute trahison, les dieux dans leur courroux la déchargèrent du titre de fille des Gogosa. Or, un tel déshéritement ne peut conduire qu’à la mort certaine. En effet, elle devint insupportable pour son amant qui fut obligé de la congédier. Au fil du temps, elle perdit la vue le jour même où elle a accouché son fils devenu un fils sans père. Vois-tu, l’enfant désiré qu’elle ne voulait qu’avec l’homme du village voisin, elle ne pourra jamais l’admirer, le voir. Ainsi  fut-elle condamnée. Elle mourut peu de temps après laissant le petit en ce monde sans aucun soutien. Eh bien…quand on fâche les dieux… ça se paye. On le paye à tout prix voire même au prix de sa vie. Tu t’imagines un peu combien de barrières ma tradition m’impose dans cette vie. Et pourtant, ce n’est pas elle qui décide qui on va aimer. Nos cœurs s’éprennent à l’insu de nos amants et pour vivre ce qui nous est personnel…on nous impose un canevas.

Nous ne décidons pas donc de comment jouir libéralement de notre bonheur mais ce sont les traditions qui font les lois. Ça fait flipper de savoir qu’on sort avec une fille de vieilles traditions comme moi …et peut-être tu n’avais pas cru tout ce que je racontais…tu te moquais bien de ces choses par ce que pour toi, on n’est plus au siècle de l’obscurantisme où il faut vivre selon les totems de sa famille. Mais tu t’es trompé, on s’est trompés. Et on devrait assumer ensemble.

Te souviens-tu de tout ce que je raconte là ?… Il le faut bien… Et même si tu ne t’en souviens pas, moi si… Et il fallait que je m’en assure avant ma dernière volonté sur terre.

Les jours ont trépassé après mon baptême sexuel à la Saint sylvestre avec toi. Les semaines s’en sont suivies et le mois prit fin. Le nouveau mois débuta comme d’habitude, tout était revenu en ordre dans mes pensées et en moi sauf mes menstrues. Je ne les ai pas eues, Vigblégblé. Et dans de telles circonstances, je ne pouvais que t’aviser. Ce qui fut fait. Malheureusement pour moi…tu manquas à peine de me gifler à la nouvelle.

Voilà où m’ont conduite ces quelques minutes de plaisir et de désir.

Or, que le fœtus ait une grosse tête ou pas, qu’il soit gros ou gras ou chétif, il ne reste pas inaperçu. Il se dévoile présent toujours. Ceci étant, mes parents s’enquirent de la situation dans la plus grande désolation. Mon père très mécontent faillit m’étrangler, ma mère très en colère me méprisa plus d’une fois mais resta compréhensive. Tous mes proches étaient contre moi, même mon propre vieux lit qui céda sous le poids que je faisais désormais avec le fruit de notre nuit d’amour, nuit fatale.

Puis étant donné que j’ai désobéi aux règles coutumières de ma famille, le conseil familial se réunit et délibéra que je sois congédiée de la famille. Ainsi je fus reniée. Désormais, je suis de nulle origine. J’ai trahi leur confiance en un jour si mémorable où j’étais censée être au milieu de ma famille pour fêter la dernière nuit de l’année. Personne ne pourrait même me défendre car tous vivent sous les influences de la tradition.

Mon papa, avant de me faire quitter sa cour, me clamait à chaque minute:<< les règles sont dures mais ce sont les règles ; j’espère juste que tu pourras mieux éduquer cet enfant qui nous honnit>>. Je n’avais pas bien compris ce qu’il voulait signifier par cela.

Sortie une dernière fois de la chaumière paternelle, je n’avais nulle part autre où aller que chez toi. D’ailleurs tu es l’initiateur de ce plaisir, conséquence de mon malheur. Et de plus,  j’ai pris la peine de t’informer des conditions. Mais tu étais abasourdi par le bruit du plaisir qui nous a conduits à ceci. Tu n’avais qu’à me recevoir chez toi et me traiter dignement tout au moins. C’est le minimum que je pouvais attendre de toi. Puisque j’optai laisser les études pour m’occuper de toi, toi mon chéri.

Mais le comble m’attendait chez toi.

Ma venue chez toi t’a rendu aigri, grincheux, ajouté au fait que tu ne m’offrais rien à manger si cela ne venait de mes propres efforts. Je me réveillais tôt pour te mettre l’eau en douche malgré mon état mais tu n’étais jamais satisfait. Je faisais mon possible pour te rendre heureux. C’est paradoxalement ma rivale jurée, mon ex copine de table que tu estimais mieux à gérer au lit même en ma présence dans la maison. Quel horreur ! Quel gâchis de ma vie pour un rien du tout ! J’ose te remercier quand même pour avoir décidé m’héberger après chez ta grand-mère par pitié. Tu peux en être rassuré, je vous aurai tués tous deux.

J’ai rêvé et pensé  plusieurs fois aller avorter ce fœtus mais j’ai gardé espoir que sa venue te changerait.

Cependant, voilà bien 10 mois sans écographie que je traîne cette masse avec moi et sans répit suivi des cris de nuits liés à des picotements sur tout le corps.

La consultation du Fâ  chez mon oncle maternel, le seul qui essaie bien encore de m’écouter me fit savoir que les dieux ne me veulent pas impunie. Raison pour laquelle ils m’ont remplacé le fœtus par un gros caillou à porter pendant encore quatre ans avant ma délivrance. Une délivrance qui m’ouvrirait assurément les portes pour les rejoindre au plus tôt.

Tu es pourtant la cause de mon malheur mais puisque ce n’est pas toi qui portes la grossesse, tu te foutais pas mal de mes douleurs.

J’aimerais te haïr mais à quoi bon?

Et si tu penses que ta vie serait mieux avec une autre qui t’offrirait un meilleur jour que mon amour, je m’en voudrais de ne pas m’éclipser.

En lisant cette lettre, sache que tu me lis pour la dernière fois donc. Surtout ne pleure pas mon départ. D’ailleurs je me demande bien si mon départ t’écœurerait.

De toute façon… Que je continue à respirer ou pas, ma vie n’a plus de sens et sans toi à mes côtés pour me soutenir, je ne vois pas pourquoi j’ai le devoir de lutter pour rester. Profite de ta vie ! Et si tu as au moins du cœur et un souvenir d’un beau moment qu’on a passé ensemble, demande aux miens de venir me chercher dans la brousse située au nord du carrefour Ifè (‘amour’). Je m’y serai déjà pendue. Mon amour m’a tuée.

Bonne vie Vigblégblé…

Je t’ai aimé. >>

Adieu. »

-Je laissai choir le papier et prit ma tête dans mes mains. J’étais dépassé, penaud, consterné. Mes membres tremblèrent de colère. Mais la mélancolie avait gagné plus du terrain en moi.

Ce n’est pas vrai et c’est injuste. Hum…!  Je ne sais vraiment pas quoi te dire, finis-je par lui lancer comme un enfant. J’étais déchiré en moi.

Un silence sage s’imposa. Tout semblait inerte et sans vie aux alentours.

-Ne dis rien…lança-t-il enfin. Laisse-moi juste la rejoindre dans l’au-delà pour demander pardon, dit-il en sortant un poignard que jusqu’à cet instant I je n’avais point aperçu.

Je le suppliai de se pardonner, que Yabo n’aurait jamais voulu qu’il meure, que ce ne peut être la meilleure solution. Mais, son mépris était trop grand. Il s’asséna le cimeterre au ventre et cria fort. Dans ses derniers soubresauts, je l’entendais crier « pardon Yabo ». Les secours que je m’employai à appeler vinrent trop tard. Il gisait déjà dans une mare de sang.

Les rumeurs ont circulé après, critiquant les parents de Yabo d’être les responsables de la mort de Vigbléblé, qu’ils l’avaient poussé mystiquement à se donner la mort lui-même.

Le plus important aujourd’hui est l’effet sensibilisateur de leur histoire. L’histoire de Vigblégblé et Yabo! On en parle désormais. Elle avait raison…

BACHOLA Amoni




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