“L’arbre fétiche”, Jean PLIYA

Il y a un double risque à lire Jean Pliya: d’une part, celui de signer avec lui, dès le départ, le contrat de pleurer et d’autre part celui de rire à s’étriper. Mais c’est un beau risque surtout quand on tombe sur “L’arbre fétiche”. En effet, publié aux Editions Clé, à Yaoundé en 1971 et structuré en quatre portions respectivement titrées : «L’arbre fétiche», «La voiture rouge», «L’homme qui avait tout donné», et «Le gardien de nuit», ce recueil de nouvelles “L’arbre fétiche” s’inscrit dans un registre de dénonciation. Ainsi la première nouvelle « L’arbre fétiche« , l’éponyme peint dans un ton dramatique, l’opposition diamétrale entre tradition et modernité. En effet, Monsieur Paul LANTA, homme «moderne jusqu’au bout des ongles« ,  est chargé de la construction de la route de SINHOUE. Et pour la même entreprise, les prisonniers ont été sollicités. Ceux-ci très attachés à leurs traditions ancestrales se heurtent à une situation qui les fait abandonner le travail: couper l’Iroko, l’arbre fétiche tant vénéré en terre Fon tout en proposant les services de Dossou, l’expert “bûcheron par vengeance”. Contre toute attente, Dossou réussit à terrasser l’iroko sacré, mais il le paie au prix cher de sa vie, écrasé à son tour par l’arbre abbatu : «on comprit ainsi toute l’horreur de la riposte foudroyante de l’Iroko» (P. 24). Doit-on rejeter les croyances ancestrales au nom de la modernité ? La construction d’une nation moderne n’exige t-elle pas la destruction de certaines reliques du passé ? Vient ensuite la deuxième nouvelle, «La voiture rouge». Mensavi, un gamin issu d’une famille aux ressources limitées, désire désespérément un jouet le jour de Noël : la voiture rouge. Il se retrouve au supermarché aux côtés d’un couple aisé qui satisfait à la moindre demande les volontés de son petit garçon. On y lit un dualisme saisissant : la cohabitation d’une pauvreté agressive et d’une aisance sans nom.

 

La troisième nouvelle «L’homme qui avait tout donné», s’inscrivant dans le même champ thématique que le précédent se revêt d’une nature périphrastique : qui ? mais quoi ? à qui donc ? pour quoi ? pourquoi ? et comment ? Fiogbé est un homme pauvre dans un pays où règne la mauvaise gouvernance des dirigeants au lendemain des Indépendances. Il se retrouve dans l’incapacité d’acheter des comprimés s’élevant à 2000 francs pour sauver sa femme mourante. Par chance, comme descendu du ciel, un homme de bonté lui vient en aide. Ému par le geste de son “messie”, il décide de le lui reconnaître. Il était prêt à tout donner, même sa fille. L’homme s’y oppose: «Que deviendrait le monde si le moindre service devrait être payé ?» (P. 55). Cet homme, c’est le modèle de dirigeant dont rêve l’auteur de l’œuvre pour les pays africains. La quatrième et dernière nouvelle, «Le gardien de nuit» met en exergue le combat de Zannou, un gardien de nuit, contre la sorcellerie. En s’attaquant au hibou qu’il s’est chargé de brûler, le gardien de nuit déclenche la colère de la méchante sorcière Ayélé qui tente en vain de l’empoisonner et qui jette son dévolu sur sa fille qui en a pâti. La nature ne faisant pas cadeau, “dame sorcière” finit par rejoindre “Dame Faucheuse”, la mort.
«L’arbre fétiche» embrase plusieurs thèmes dont, entre autres,  l’opposition entre tradition et modernité, le dualisme dans les sociétés africaines, les conséquences de la colonisation et de la mauvaise gestion après les Indépendances. Toutefois, l’auteur ne s’est non plus réservé de toucher ou de se prononcer sur la magie noire en Afrique en général et au Bénin en particulier qu’il dénonce comme une entrave au décollage du développement africain. Le livre est également intéressant dans la mesure où les lieux sont décrits avec exactitude et précision et l’on peut s’imaginer facilement foulant les rues rouges de poussière d’Athiémé et de Sinhoué. De plus, il se dresse comme un regard critique et honnête que l’écrivain pose sur son pays en dénonçant et en conscientisant.
On est également fasciné par le style que l’auteur a voulu simple, direct, poignant, sans enflure ni élucubration. Mon coup de cœur pour l’œuvre réside dans l’audace sans pareille de l’auteur quand il expose sans réserve les maux qui minent les sociétés africaines notamment l’ignorance voire le rejet de la tradition à l’ère où tout semble moderne, et l’aisance des dirigeants au détriment de la grande masse de la population, touchant ainsi l’un des points “sensibles” que d’aucuns ont peur d’évoquer. La lecture de cette œuvre révèle l’urgence de poser des actes responsables pour une Afrique debout, plus forte et plus rayonnante.
Etonam Denise GBEKE
Etonam Denise GBEKE est née le 12 juin 2000 à Tététou dans la préfecture de Haho au Togo. Elle a fait ses études primaires à Cotonou (Djidjè). Après l’obtention du BEPC au CEG La Verdure, elle termine ses études secondaires au CEG 1 Abomey Calavi. Elle est actuellement à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature à l’Université d’Abomey Calavi où elle poursuit sa formation en Administration Générale. Outre sa passion pour la littérature, elle adore les matchs de football et la musique.



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