« Noces sacrées », Seydou BADIAN

Il est des outrecuidances qu’il ne faut jamais se permettre. Il est des impertinences et des impudences auxquelles, à aucun prix, ni pour aucune raison, l’on ne saurait se livrer, car ce qui est sacré, est sacré . Sous tout les cieux, cela doit être tenu pour norme: on ne s’amuse pas avec le sacré, qu’on soit Blanc ou Noir. L’auteur de « Sous l’orage » part du « sacré » et en parle pour réfléchir et faire réfléchir sur la rencontre de l’Afrique avec l’Occident. Qu’il insiste sur les relations des Noirs avec leurs divinités, cela se comprend aisément, lui qui fait des mythes de sa terre natale le creuset originel où il puise pour enclencher la réflexion: « Peut-on voler impunément un dieu africain? Que peut entraîner la disparition d’un dieu Noir? Comment la puissance des dieux africains se déploie-t-elle? Qu’est-ce qui restera à l’Africain quand tombera le mythe de la superpuissance de ses dieux? »

Nous irons aujourd’hui à la découverte de « Noces sacrées » de Seydou BADIAN, un roman paru aux Editions Présence Africaine en 1997. Il faut le dire d’entrée de jeux: deux personnages atypiques dominent l’œuvre : un masque, N’Tomo, et son profanateur le plus arrogant, Mr Besnier. Jeune chef de subdivision à la compagnie des grands travaux en Afrique, ce dernier aura à faire la rencontre de M. Soret un de ses compatriotes blancs, converti aux religions endogènes. Toutes les frasques de Mr Besnier partiront de cette amitié contractée entre son confrère Soret et lui. Mais un seul objet opposera les deux amis : le grand masque N’Tomo. D’un côté nous retrouvons un Soret fidèle serviteur du dieu N’Tomo, et de l’autre un Besnier fanatique et païen endurci, qui n’hésitera pas à afficher son aversion envers le dieu Africain. Il s’illustre en farouche opposant de l’idolâtrie. Il tente alors de prouver à son ami Soret son erreur. Dans cette optique Besnier se procura clandestinement un masque du dieu. Un acte aux multiples conséquences. Entêtement maléfique à répercussions immédiates. Curiosité malsaine ? Courage à outrance ? Manichéisme idéologique ? On se demande bien pourquoi Besnier se rend si sot en bravant un dieu africain nonobstant les mises en garde de son ami : « Approche un seul sanctuaire, tu le regretteras toute ta vie. » Voilà une injonction vive qui en temps normal devrait réussir à calmer les ardeurs de Besnier. Cependant, rien n’y fit. Besnier tenait mordicus à prouver aux adeptes de N’Tomo leur erreur. « (…) Je saccagerai avec plaisir tous les sanctuaires et j’emporterai les têtes des dieux pour mes petits copains en Europe. »

Qu’adviendra-t-il de Besnier après son acte ? S’en sortira-t-il indemne ? Subira-t-il la colère de N’Tomo ?

Autant d’interrogations qui entretiennent le suspense sur le dénouement de cette intrigue. Ce roman, beau dans sa composition et riche dans ses thématiques, nous peint en un tableau éclatant, l’âme des croyances Africaines. A en croire l’auteur, au-delà de ce que les Blancs appellent « idolâtrie », ou « superstitions », les religions africaines ont quelque chose à apporter à l’Homme Noir. Elles ont leur part de vérité qu’il faudra certainement aller découvrir. Pour ce faire, il est important de se doter des lunettes de foi assez solides et d’armer ses rétines pour pouvoir « voir » là où et ce qu’il n’est pas permis aux profanes de « voir » et de comprendre. En cela, le roman « Noces Sacrées » se révèle l’idylle parfaite entre les hommes et les dieux ici représentés par le grand N’Tomo. Une alliance historique brisant toutes les portes de scepticisme, de méfiance pour donner un temps soit peu, le monopole au sacré.

Ce drame porte en creux une crise plus profonde et écœurante: la question de l’identité véritable et authentique de l’Homme Noir dans une Afrique qui peine à conserver ses identifiants et valeurs, une Afrique ballotée et handicapée par tant de siècles d’esclavage et de colonisation, une Afrique malade qui ploie sous le joug combien oppressant d’une universalité aliénante qu’on nomme tantôt « mondialisation, tantôt « globalisation », mais un monde où les minorités sont broyées. L’on pourrait traduire ainsi ce drame: « les Africains face à leurs dieux« . Loin d’être le socle d’un retardement dans le processus de développement des sociétés africaines, les religions endogènes devraient être des symboles, des identifiants pour tous les peuples africains. Dans cette optique, l’on pourra alors souhaiter à l’instar du piroguier Fanouvi dans « Le chant du lac » d’Olympe BHELY-QUENUM que les religions africaines soient « Le mystère et non la terreur ». Car les dieux ne seraient plus des outils de semence de la peur dans les cœurs ou encore moins de simples idoles sans valeur mais leur présence garantirait la quiétude, l’intégrité et la paix au sein des communautés. Elles sont sacrées, les noces entre le destin des Africains et cette Afrique des mystères qui ahane, mais survit toujours.

 

 

Découvrez la sacralité de ces noces en vous plongeant dans cette œuvre qui ne vous laissera pas indifférents. Le jeu en vaut la chandelle.

 

Cyriaque ADJAHO

 




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