«La première marche ratée»(4/5) Gildas ZINKPE

Sènami. Que ne fut ma surprise? Celle que mon cœur n’a cessé de désirer se tenait là devant moi! Quand nos regards finirent par se croiser, un torrent d’émotion m’inonda, elle aussi probablement. A la fin de la cérémonie, je m’approchai d’elle, accompagné de ma femme. Quand je fus assez près d’elle, la gorge nouée, je lâchai :

  • Sènami, c’est bien toi ?
  • Oui, mon cher.
  • Que fais-tu ici ? Lui dis-je.
  • C’est ma fille qui se marie.
  • Cicamè est ta fille ?
  • Bien sûr.

Elle s’étonna tout comme moi et fut davantage surprise que ce fût moi ce fameux patron de sa fille. Je compris à cet instant là que le destin m’avait fait un bon retour de bâton. J’étais à mille lieues de penser que celle à qui j’étais prêt à laisser l’œuvre de toute une vie était sa fille. Nous présentâmes nos familles respectives et échangeâmes nos contacts. Ce n’était pas le lieu de faire causette. Quelques jours plus tard, je l’appelai et l’invitai à un déjeuner. Elle accepta volontiers.

Je l’invitai dans un restaurant que j’appréciais particulièrement. Il était en bordure de mer et inspirait un certain glamour que je ne détestais pas. Je voulais l’impressionner. Je comptais bien lui montrer que j’avais réussi et que j’étais loin du garçon stupide qu’elle avait laissé il y a cinquante ans. Je ne tenais pas à être en retard, j’étais 30 minutes en avance sur le rendez-vous. 30 minutes qui me parurent si longues à passer. Arrivera-t-elle ? Restera-t-elle ? Me haïssait-elle toujours ? Mille et une questions me traversèrent l’esprit. Du haut de la soixantaine révolue, j’étais anxieux comme un jeune homme à son premier rendez-vous galant. Je noyais mon angoisse dans les de jus de fruit que j’ingurgitais sans cesse.

A l’heure juste, je vis Sènami franchir la porte du restaurant. Elle me chercha du regard. Quand elle posa les yeux sur moi, je lui fis un petit geste de la main. Quand elle s’avançait, je ne pus m’empêcher de contempler la belle silhouette qui était restée sienne malgré le poids de l’âge. Elle était toujours aussi gracieuse, élégante, belle… Je me repris juste à temps. Nous étions tous deux mariés. Et le temps perdu ne saurait se rattraper. Quand elle fut près la table, je me pressai de tirer sa chaise et de l’inviter à s’asseoir. Je me devais d’elle galant. Au cours du repas, nous parlions de tout et de rien. Nous abordions des sujets de peu d’importance. Entre autre, après son baccalauréat, me confia-t-elle, elle fit des études de médecine avant de se spécialiser en neurochirurgie. Elle eut donc la brillante carrière que tous nous lui prédisions il y a déjà cinquante ans. Elle tourna son bistouri dans bien de cervelles. Je lui racontai aussi mon parcours : mon diplôme d’architecte, mon cabinet, les plus grandes tours que j’avais construites. J’en étais sincèrement fière, mais j’étais en admiration devant elle. Elle, ce sont des centaines de vies qu’elle avait sauvées. Au bout d’un moment, un silence assourdissant s’installa. Nous avions tous deux senti que nous avions abordé tous les sujets sauf l’essentiel. Elle savait que plus que tout, je ne voulais réponse qu’à une question : m’avait-elle pardonné après un demi-siècle ?

  • Sènami. Finis-je par dire.
  • Oui, je t’écoute…
  • Dis-moi, avançai-je d’un ton hésitant, m’en veux-tu encore ?
  • De quoi parles-tu ? Je ne comprends pas.
  • S’il te plaît Sènami, tu sais bien de quoi je parle…
  • C’est toi qui le dis…

Elle prit tout un coup une mine grave. Le sourire qui jusqu’alors ornait son jolie visage disparut subitement. Malgré ma peine, j’eus l’audace de continuer :

  • Sènami, je veux parler de ce malentendu que nous…

Son sang ne fit qu’un tour, elle explosa littéralement…

  • Tu parles d’un malentendu… Pour toi ce n’est qu’un malentendu…Tu n’as même pas l’audace d’assumer tes erreurs. J’avais espéré qu’en cinquante ans, tu aurais un peu plus de couilles. Mais tu es toujours resté le gamin incapable de s’assumer que j’ai jadis connu.

Ses mots me tétanisèrent. J’étais abasourdi. Même dans mes pires cauchemars, je n’aurais imaginé une telle réaction d’elle.

Elle se leva brusquement de table :

  • Sènami, s’il te plaît, reste. Dis-je sans aucune conviction.
  • Moi? Rester? Pourquoi ? Je te laisse à ta lâcheté. Peut-être dans une autre vie, nous en reparlerons, mais c’est la dernière fois que je te donnerai l’occasion de me tourner en ridicule.

Elle se leva sans plus attendre. Le temps que je me décolle de ma chaise, elle avait déjà regagné la porte. Je tentai de la rattraper, mais avant que je ne rejoigne le parking, sa voiture était déjà bien loin. Notre rencontre, je l’avoue, au lieu de recoller les morceaux, s’était chargée de les éparpiller aux quatre coins.

 

Quelques temps après notre rencontre, Cicamè, la fille de Sènami, me fit savoir qu’elle ne comptait plus rester dans mon cabinet. Ce fut un nouveau coup terrible que je reçus. Je n’osai même pas demander les raisons qui la motivaient. Je savais d’où venait cette punition. Quelques mois après, mon cabinet concourut pour faire les plans du plus grand laboratoire de recherchs en neuroscience en Afrique francophone. Nous fûmes au nombre des trois cabinets présélectionnés. La phase finale de sélection consista à plancher devant un jury présidé par la future directrice du laboratoire. Et qui était-ce ? Sènami. Quand je sus cela, cela me démoralisa considérablement. Je voulais construire ce laboratoire car ce serait ma façon à moi d’aider à sauver également des vies. Je voulais que cela soit le point d’orgue de ma vie d’architecte, mon dernier acte de gloire professionnel. Mais je ne me sentais pas de taille face à elle. Je savais que je n’aurai pas la force d’affronter ce mépris qu’elle avait pour moi.

Fort de toutes mes angoisses, je me rendis quand-même à l’audition. Une fois, dans la salle, mes craintes se confirmèrent. Elle présidait bel et bien le jury. Je présentai mon projet comme je le pouvais, sans grande conviction. Les autres membres du jury ne s’attardèrent pas sur ma présentation et hormis quelques suggestions, ils louèrent tous l’architecture futuriste que j’avais proposée. Quand vint le tour de Sènami, elle prit un malin plaisir à soulever des supposés insuffisances de ma proposition. Je ressentais chaque mot qu’elle prononçait comme des coups de dague. Je n’avais pas la force de me battre contre elle. Je fus pris d’un soudain vertige. Une douleur indescriptible et aiguë naquit dans ma tête. En quelques secondes, je m’évanouie. Ce fut le vide.

 

 

Ce matin-là, quand j’ouvris les yeux, tout semblait flou autour de moi. Lorsque je tournai la tête, je vis Sènami. Quand elle remarqua que j’avais cligné des yeux, elle se précipita sur moi. Entre rires et pleurs, elle ne savait plus à quel sentiment elle devait donner le pouvoir. Elle me serra très fort contre elle.

  • Hé Sènami, tu m’étouffes. Finis-je par dire.
  • Oh excuse-moi dit-elle.
  • Où suis-je ?
  • Au bloc des soins intensifs du CHU.
  • Depuis combien de temps ?
  • 03 mois. Me répondit-elle.
  • Qu’est-ce-qui s’est passé ? Demandai-je.

Et là Sènami, se mit à narrer l’histoire du miraculé que j’étais.

« Lorsque tu perdis connaissance à ton audition, les premières radios que nous te fîmes passer, révélèrent la présence d’une tumeur bénigne dans la partie gauche de ton cerveau. Mais son emplacement la rendait quasiment inopérable. Or tant que cela n’était pas enlevé, tu serais demeuré inconscient à tout jamais. Il y avait donc un choix à faire : soit te laisser cette tumeur dans le crâne et te voir passer le restant de ta vie dans le coma, soit t’opérer avec un risque très élevé de te perdre pour toujours. Pire, si opération il y avait, j’étais la seule neurochirurgienne encore en activité. Jamais je n’avais opéré quelqu’un à qui je tenais autant. Ta famille et moi, doutions pendant des semaines. Mais nous ne pouvions laisser l’homme plein de vie que tu étais, passer ainsi le reste de sa vie. Autant mieux te laisser partir. Ta famille se décida enfin : « il faut l’opérer ». C’était moi qui constituais maintenant le problème. Je l’avoue, je ne voulais pas t’opérer. Est-ce parce-que je te haïssais toujours ou parce-que j’avais peur de te perdre. Puis il y a trois jours, je pris une décision : je ferais cette opération. Le lendemain, j’avais donc ton cerveau sous mes doigts, traquant cette tumeur malicieuse. Je finis par l’ôter après 06 heures d’opération. Nous étions tous soulagé de ne t’avoir pas perdu au cours de l’extraction. Mais cela ne suffisait pas, la question était maintenant de savoir si tu recouvrirais toutes tes capacités cérébrales et motrices… Mais tu parles déjà et jusque-là ce que tu dis a plutôt du sens. Je peux donc considérer que tu as récupéré tes capacités cérébrales. Il ne me reste qu’à confirmer si tu remarcherais. Laisse-moi te pincer les bras et les pieds pour en avoir le cœur net. »

Quand elle me pinça les bras, je ne ressentis rien, les pieds non plus. A l’éventualité de perdre l’usage de mes bras et de mes pieds, une larme perla sur mes joues.

  • Ne pleure, pas s’il te plaît. Me dis Sènami.
  • Je ne veux pas être un fardeau pour les miens.
  • T’inquiète. Tu ne seras un fardeau pour personne. Réjouis-toi d’être à nouveau conscient, profitant de la vie. Et en plus, ici, nous avons le meilleur service de kinésithérapie de tout le pays. En quelques semaines, tu pourras gambader comme un bambin si tu le souhaitais. Pour l’instant, repose-toi et laisse-moi m’occuper de tout.

Un peu plus tard, ma femme et mes enfants vinrent me rendre visite. Sènami les avait informés que j’avais repris conscience. Ils furent très avenants avec moi. Mais ma crainte persistait : me supporteraient-ils ainsi. Obligés seraient-ils de m’habiller, de me laver, de me faire manger. Non seulement, je leur serais inutile, mais je les empêcherais de vivre leur vie. Si seulement, je pouvais m’en … Je me souviens qu’un homme convaincu du miracle qu’il était ne devait avoir de telles idées.

Le lendemain de mon réveil, Sènami me fit consulter par le chef service de kinésithérapie. Après m’avoir ausculté, il avait la mine toute défaite, Sènami également. Je compris tout de suite que quelque chose ne tournait pas rond.

  • Sènami, je suis un vieux bonhomme. Tu sais. Tu peux tout me dire.
  • Rien n’est définitif en médicine, tu le sais….
  • Sènami, va droit au but. Lui dis-je.
  • Je préfère laisser le professeur t’expliquer.
  • Il y a peu de chance que vous marchiez de nouveau un jour. Les nerfs qui relient votre cerveau à votre colonne vertébrale ont été fortement endommagés au cours de l’opération. Je suis désolé. Néanmoins, si vous le souhaitiez, nous pourrions quand même essayer la rééducation.
  • Oui, nous essayerons la rééducation. Moi je suis convaincue qu’un jour tu remarcheras. Crois-moi. Lança Sènami avec une telle force que les doutes qui s’étaient formées comme un gros nuage en moi, disparut tout un coup.
  • D’accord, Sènami. Si tu y tiens. Dis-je.
  • Laissez-nous seuls, professeur.

Une fois que le professeur se fut retiré, Sènami m’asséna :

  • Si j’y tiens ? Bien sûr que j’y tiens. Et tu as tout intérêt à y tenir aussi. Tu me dois de remarcher. Ce sera toi qui accompagneras ton fils aîné à l’autel pour son mariage. Je ne saurais le faire à ta place.
  • Ok, ok. Tu as toujours été tyrannique, je le sais. Je me plis à ta décision.

A ces mots, nous éclatâmes de rires. Quand nous eûmes retrouvé nos esprits, Sènami vint s’asseoir à mes côtés et me susurra :

  • Tu réussiras, je le sais.
  • Oui Sènami.
  • Ensemble, nous reformerons ce tandem que nous avions jadis formé. Cette équipe imbattable que nous avions été autrefois. 

    Gildas  ZINKPE

     

     

     




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