« Tribaliques », Henri LOPES

L’Afrique s’est vaillamment battue pour obtenir son indépendance. Elle a acquis cette autonomie de ne dépendre que d’elle-même. Même si aujourd’hui le constat est autre surtout sur le plan économique. Mais, après été libérée par le colonisateur qui l’a gardée d’une poigne de fer pendant des décennies, quelles sont les actions posées par l’Afrique pour justifier positivement cette réelle indépendance octroyée ? Les indépendances en Afrique n’ont-elles pas donné lieu à des espoirs vite flétris, des rêves étranglés sans tarder ? Dans le refus de garder sa langue dans sa poche, Henri LOPES dégaine sa plume et concocte un recueil de nouvelles « Tribaliques » où l’auteur peint le visage de l’Afrique après les indépendances. Paru aux Editions CLE Yaoundé en 1971 (102 pages) , « Tribaliques » est un recueil de huit nouvelles, huit différents parfaits portraits d’une Afrique libre, indépendante, une Afrique livrée à elle-même.

BIOGRAPHIE

Henri LOPES est né en 1937 à Kinshasa (Congo). Il est diplomate, écrivain et homme politique. Premier ministre de la République Populaire du Congo (1972-1975) et auteur de la parole de l’hymne national du Congo (Les trois glorieuses) usité de 1971 à 1991. Tribaliques est le premier fruit de sa plume. Il est l’auteur d’autres œuvres –romans, récits- comme : Sans tam-tam, Pleurer-rire, Sur l’autre rive, le Chercheur d’Afriques.

RESUME

Il ouvre son vaste champ d’observateur et de critique sur ‘’La fuite de la main habile’’, la première nouvelle qui met en exergue M’bouloukoué, Mbâ et Elo, trois amis qui ont grandi et fait leurs études primaires à Ossio. Elo et M’bouloukoué étaient de jeunes garçons intelligents et aimaient bien la compagnie de Mbâ, une fille qu’ils trouvaient différente des autres. Car non seulement elle était intelligente, mais avait un sens de raisonnement assez solide et convaincant. Seulement que Mbâ et Elo entretenaient des relations outres qu’amicales à l’insu de M’bouloukoué. Ce dernier ne se doutait de rien. « Tout juste avait-il noté que Mbâ avait changé de démarche » p.6. Après les examens, M’bouloukoué fut admis à continuer ses études au lycée, M’bâ dans le souci de vite venir en aide à sa famille s’était présentée et fut admise au concours d’entrée au Cours Normal d’Institutrices.  Elo, quant à lui, avait été reçu à son C.A.P. de soudeur. Il se présenta à un concours organisé par le gouvernement pour choisir trois soudeurs qu’il enverrait se perfectionner pendant deux ans en France. Il réussit au concours et partit. Mbâ attendait patiemment le retour de son homme, tandis que, Elo, après les deux ans, fut gardé par une entreprise de la place. Il refit sa vie en France avec Hélène et était père d’un enfant. Le mérite de ce texte se trouve dans le fait qu’après le lycée, M’bouloukoué était aussi envoyé en France pour un colloque. En France, il rencontra son ami Elo qu’il essaya de convaincre de rentrer au pays, non seulement parce que Mbâ l’attendait mais aussi pour qu’il puisse mettre son savoir au service de sa nation. Mais la réponse d’Elo fut stricte : « et puis, je ne crois pas que je rentrerai au pays. Ici, un ouvrier qualifié, c’est pas un capitaliste, mais ça vit mieux qu’un fonctionnaire bachelier chez nous. (..) mon cher, toi qui es près des dirigeants, avertis-les : s’ils ne prennent pas garde, il n’y aura pas que la fuite des cerveaux, mais aussi celle des mains habiles… » p.9. « Ah Appoline ‘’ la deuxième nouvelle, met en exergue le pouvoir de la culture sur la prise de décision dans les familles africaines. Raphael, un jeune ancien séminariste qui, ne voulant pas donner à ses amis restés au séminaire l’idée de croire qu’il les avait quittés à cause d’une femme, s’était mis résolument au travail. Ses études étaient sa préoccupation quotidienne jusqu’au jour où il rencontra Appoline. Il tomba amoureux. Les deux passèrent de bons moments. Mais cela n’était qu’une simple amourette car Appoline devait faire passer l’intérêt de sa famille avant le sien propre. Elle quitta Raphael pour épouser un diamantaire juste pour satisfaire et garantir la pitance quotidienne à sa famille à travers ce diamantaire. ‘’Monsieur le Député’’ met l’accent sur la démagogie qui n’a de cesse d’étouffer notre continent. N’gouakou-N’gouakou  était un député qui défendait partout, dans les grandes assemblées, lors des meetings, le droit de traiter la femme au même titre que l’homme. Or, à la maison, sa femme était comme son esclave. ‘’L’ancien combattant’’ est la quatrième nouvelle qui fait le portrait d’un ancien combattant, orgueilleux et brave, qui fait la confession de ses multiples participations aux guerres d’Algérie, de Tunisie, Maroc etc… Dans le lit d’hôtel qu’il venait de partager avec Nadia, la jeune fille lui relatait les événements douloureux qui ont marqué sa vie, surtout la mort de sa mère tuée sur un champ de bataille en 1960. Une bataille à laquelle avait participé l’ancien combattant et qui se souvient d’une brave femme qui avait été tuée par sa troupe colonialiste. Car, il faisait partie de ses noirs bouffons qui se sont alignés derrière le colonisateur pour combattre leurs frères africains qui réclamaient l’indépendance. ‘’L’honnête homme’’ montre ce principe de supériorité de l’homme blanc sur l’homme noir, même sur les terres propres de ce dernier. Henri LOPES peint ce manque de confiance et de caractère des dirigeants noirs sur ce qui leur appartient, à leurs terres, à leurs pays. ‘’Avance’’ est la sixième nouvelle. Une peinture triste de LOPES qui laisse voir la misère dominer le noir pendant que le bonheur sourit au blanc. Une sorte de question que pose l’auteur au lecteur : Peut-on détruire un jour la misère en Afrique et vivre décemment un peu comme l’homme blanc ? Manger bien comme le blanc et vivre comme lui dans la bouteille de whisky ? « La bouteille de whisky’’, la septième nouvelle, dévoile les armes pernicieuses auxquelles font recours les dirigeants noirs quand ils sentent leur pouvoir menacé. Quand ils sentent que se fait autour d’eux un complot. ‘’Le complot’’ est la huitième nouvelle qui fait le portrait du cœur noir qui n’aime pas foncièrement recevoir d’ordre, mais qui s’y plie parce qu’il se voit inférieur.

THEMATIQUES DEVELOPPEES

Tribalisme : C’est un fléau social basé sur la préférence de la tribu. L’auteur le dénonce à plusieurs reprises dans ce recueil. Après les indépendances, les noirs ont gardé une certaine méfiance à l’égard de l’homme blanc mais aussi envers leurs frères noirs. Et les dirigeants ont tendance à se tourner vers les membres de leur tribu pour former leur gouvernement. Ce qui donne libre cours au favoritisme.

La Démagogie : Un comportement consistant à haranguer la foule, la séduire pour gagner plus en popularité. Cela s’observe dans la troisième nouvelle avec Mr le Député. Un homme qui défend l’intérêt de la femme quand il est en groupe mais qui fait le contraire avec sa femme à la maison.

Le mouchardage : Un thème que développe l’auteur comme le propre de l’africain

ambitieux et présomptueux. Les nouvelles 7 et 8 en font cas.

La condition féminine : L’auteur explique la condition de la femme africaine après les indépendances. Une femme toujours exploitée, surtout les jeunes universitaires qui s’adonnent à la prostitution pour la survie. Tout comme, il y en a de plus conscientes, vaillantes qui désirent porter haut leur flambeau en prenant l’exemple sur celles des autres continents qui ont réussi. C’est le cas de Mbâ dans la première nouvelle. Une femme intelligente, soucieuse de la condition féminine de son milieu et qui était devenue une personne influente, aimée, admirée, de par ses actions envers les autres femmes, qui ne savaient ni lire ni écrire.

La misère : Même après l’indépendance, l’Afrique, affranchie, ploie toujours sur le poids de la misère qui pulvérise ses enfants. La sixième nouvelle ‘’Avance’’ en fait cas. Carmen ne pourra sauver son seul enfant à cause de la misère, du manque de moyens financiers.

La Jeunesse : Lopes peint la jeunesse sur tous les aspects possibles. De la prostitution à la paresse, de la volonté au manque de main salvatrice, ce qui les conduit à préférer l’ailleurs où se disent sûrs de rencontrer le bonheur que les dirigeants africains leur contestent : ‘’s’ils ne prennent pas garde, il n’y aura pas que la fuite des cerveaux, mais aussi celle des mains habiles… » p.9.

IMPRESSIONS PERSONNELLES

Henri Lopes, à travers « Tribaliques », a peint une Afrique affranchie mais qui ne sait comment jouir de cette liberté pour qu’elle lui soit bénéfique. Elle est en proie à de nombreux maux dont elle doit se débarrasser pour se dire : continent indépendant. Dans un style fluide, plus ou moins classique, ponctué d’humour, où la construction phrastique répond bien aux règles de la grammaire normative, Henri Lopes met l’image de l’Afrique devant le lecteur à qui il demande de l’apprécier surtout avec des armes de la critique. Pas donc étonnant que le livre ait obtenu le Grand Prix de l’Afrique Noire.

 

CONCLUSION

« Tribaliques » est une invite à une réflexion personnelle sur la condition de l’Afrique après les indépendances. Que faire pour qu’elle soit un continent stable, uni, prêt pour un réel développement tout en mettant la jeunesse au centre de ses actions. Voilà ce à quoi Henri LOPES sollicite chaque africain dans son chef-d’œuvre « Tribaliques » qui est comme un miroir dans lequel les dirigeants noirs ne voudront jamais se mirer car ils verront leur visage biffé par une plume véridique et directe.

 

RICARDO AKPO




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