{"id":12597,"date":"2026-02-27T11:34:34","date_gmt":"2026-02-27T11:34:34","guid":{"rendered":"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/?p=12597"},"modified":"2026-02-27T11:43:18","modified_gmt":"2026-02-27T11:43:18","slug":"le-silence-des-hommes-de-jean-pierre-batoum-quand-les-hommes-se-taisent-les-femmes-savent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/le-silence-des-hommes-de-jean-pierre-batoum-quand-les-hommes-se-taisent-les-femmes-savent\/","title":{"rendered":"Le silence des hommes de Jean-Pierre Batoum : Quand les hommes se taisent, les femmes savent !"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"12597\" class=\"elementor elementor-12597\" data-elementor-settings=\"[]\">\n\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-inner\">\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-section-wrap\">\n\t\t\t\t\t\t\t<section class=\"elementor-section elementor-top-section elementor-element elementor-element-801469a elementor-section-boxed elementor-section-height-default elementor-section-height-default\" data-id=\"801469a\" data-element_type=\"section\">\n\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-container elementor-column-gap-default\">\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-row\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-column elementor-col-100 elementor-top-column elementor-element elementor-element-41cab607\" data-id=\"41cab607\" data-element_type=\"column\">\n\t\t\t<div class=\"elementor-column-wrap elementor-element-populated\">\n\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-wrap\">\n\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-7ddf3d84 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"7ddf3d84\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t<div class=\"elementor-text-editor elementor-clearfix\">\n\t\t\t\t<!-- wp:paragraph -->\n<p><\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p><strong><em>Le silence des hommes<\/em> de Monsieur l\u2019abb\u00e9 <\/strong><a href=\"https:\/\/afrolivresque.com\/yaani-pour-une-poetique-du-care-dire-sans-dominer-ecrire-sans-effacer\/\"><strong>Jean-Pierre No\u00ebl Batoum<\/strong><\/a><strong> para\u00eetra au premier trimestre 2026 aux \u00e9ditions <\/strong><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/TilaAfrica\/\"><strong>Tila Africa<\/strong><\/a><strong>. Le livre arrive dans un paysage litt\u00e9raire africain, mieux camerounais, en pleine recomposition, o\u00f9 la question des masculinit\u00e9s et des violences de genre cesse d&rsquo;\u00eatre un sujet p\u00e9riph\u00e9rique pour devenir une mati\u00e8re litt\u00e9raire \u00e0 part enti\u00e8re. \u00c9crivain et pr\u00eatre camerounais, il choisit de la traiter non depuis les hauteurs du discours ou le silence des presbyt\u00e8res, mais depuis le ras du sol de Douala \u2014 ses hangars, ses tournedos, ses studios conjugaux \u00e9touffants. Un compte-rendu de lecture critique de NKUL BETI (Baltazar ATANGANA), critique litt\u00e9raire.<\/strong><\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:image {\"id\":12598,\"sizeSlug\":\"medium\",\"linkDestination\":\"none\",\"className\":\"is-style-default\"} -->\n<figure class=\"wp-block-image size-medium is-style-default\"><img loading=\"lazy\" width=\"186\" height=\"300\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-186x300.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-12598\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-186x300.jpg 186w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-633x1024.jpg 633w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum.jpg 668w\" sizes=\"(max-width: 186px) 100vw, 186px\" \/><\/figure>\n<!-- \/wp:image -->\n\n<!-- wp:heading -->\n<h2>Ce que parler veut dire chez Batoum\u2026<\/h2>\n<!-- \/wp:heading -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Il serait tentant de lire ce recueil comme un \u00ab fait litt\u00e9raire \u00e0 th\u00e8se \u00bb sur les rapports hommes-femmes en Afrique francophone contemporaine. Ce serait lui faire un mauvais proc\u00e8s, et passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui le distingue vraiment. Ce livre n&rsquo;\u00e9crit pas sur la condition f\u00e9minine \u2014 il \u00e9crit sur le langage. Sur ce que les mots font aux corps, sur ce que le silence autorise ou prot\u00e8ge, sur la fa\u00e7on dont une parole prononc\u00e9e dans un <em>chapalo<\/em> au petit matin peut traverser le corps d&rsquo;une fille de quinze ans et y laisser une marque que rien n&rsquo;effacera.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>En cela, l&rsquo;auteur renoue avec une pr\u00e9occupation qui traverse la litt\u00e9rature africaine depuis <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ahmadou_Kourouma\">Ahmadou Kourouma<\/a>, mais d&rsquo;une fa\u00e7on qui m\u00e9rite qu&rsquo;on s&rsquo;y arr\u00eate. Kourouma, dans <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Soleils_des_ind%C3%A9pendances\"><em>Les Soleils des Ind\u00e9pendances<\/em><\/a>, avait fractur\u00e9 le fran\u00e7ais de l&rsquo;int\u00e9rieur pour y faire entrer la logique du <em>malink\u00e9<\/em> \u2014 non pour l&rsquo;exotiser, mais pour montrer que certaines v\u00e9rit\u00e9s ne se disent qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;une langue qui les a v\u00e9cues. Le geste est comparable ici, mais il va plus loin dans la radicalit\u00e9, parce que le <em>camfranglais<\/em> convoy\u00e9 par&nbsp;Batoum n&rsquo;a pas, contrairement au <em>malink\u00e9<\/em>, la dignit\u00e9 d&rsquo;une langue litt\u00e9raire \u00e9tablie. Ce que Kourouma avait fait avec une langue ancienne et charg\u00e9e d&rsquo;histoire, ce recueil le fait avec un idiome urbain, hybride, n\u00e9 de la d\u00e9brouillardise et du choc des modernit\u00e9s. L&rsquo;insolence est donc double. Elle porte \u00e0 la fois sur la forme et sur la mati\u00e8re m\u00eame de ce qui est jug\u00e9 digne d&rsquo;entrer en litt\u00e9rature.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Mais l\u00e0 o\u00f9 Kourouma restait, malgr\u00e9 tout, dans une tension entre deux syst\u00e8mes de pens\u00e9e relativement stables \u2014 la tradition <em>malink\u00e9<\/em> d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la modernit\u00e9 coloniale de l&rsquo;autre \u2014, les personnages de ce recueil habitent un monde o\u00f9 les rep\u00e8res traditionnels ont \u00e9t\u00e9 brouill\u00e9s sans avoir \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s, et o\u00f9 le langage lui-m\u00eame est le lieu de ce brouillage. Ce n&rsquo;est plus seulement le fran\u00e7ais contre les langues maternelles. C&rsquo;est la parole contre le silence, et la question de savoir lequel des deux est plus violent, plus honn\u00eate, plus humain.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Mudaa, qui traverse le livre comme une conscience mobile, apprend cela de sa m\u00e8re dans une sc\u00e8ne centrale qui donne son titre au recueil. La m\u00e8re ne lui dit pas de se soumettre. Elle lui dit que le silence des hommes est un langage, et qu&rsquo;une femme qui sait le lire n&rsquo;est pas une femme qui se tait par faiblesse. Cette distinction, apparemment fine, est en r\u00e9alit\u00e9 la colonne vert\u00e9brale de tout le livre. Elle permet d&rsquo;\u00e9viter deux \u00e9cueils sym\u00e9triques \u2014 la c\u00e9l\u00e9bration na\u00efve de la parole lib\u00e9ratrice d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la r\u00e9signation d\u00e9guis\u00e9e en sagesse traditionnelle de l&rsquo;autre. Ce que la m\u00e8re transmet \u00e0 sa fille sous le manguier, pendant qu&rsquo;elle lui tresse les cheveux, c&rsquo;est une pens\u00e9e dialectique sur le pouvoir, formul\u00e9e dans les termes d&rsquo;une oralit\u00e9 populaire qui n&rsquo;a rien \u00e0 envier aux conceptualisations th\u00e9oriques venues d&rsquo;ailleurs. Quand les hommes se taisent, les femmes savent \u2014 et ce savoir-l\u00e0 est le v\u00e9ritable enjeu de cette \u00e9criture.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:heading -->\n<h2>L&rsquo;espace comme dramaturgie<\/h2>\n<!-- \/wp:heading -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Ce qui frappe \u00e0 la lecture, c&rsquo;est la coh\u00e9rence spatiale du livre. Le monde est construit \u00e0 partir d&rsquo;une g\u00e9ographie pr\u00e9cise et signifiante \u2014 le <em>chapalo<\/em> du matin, la <em>beignetariat<\/em> du soir, le <em>tournedos<\/em> de l&rsquo;apr\u00e8s-midi universitaire, le studio conjugal o\u00f9 une femme tourne en rond comme les aiguilles d&rsquo;une pendule. Ces lieux ne sont pas interchangeables. Chacun a sa sociologie propre, ses hi\u00e9rarchies, ses r\u00e8gles tacites, et chacun est un espace de parole o\u00f9 quelque chose se joue autour du genre, de la domination, de la honte.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>La tentation est grande de convoquer <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Achille_Mbembe\">Achille Mbembe<\/a> ici, lui qui pense la ville africaine comme espace de mise en sc\u00e8ne du pouvoir et de la mort \u2014 <em>n\u00e9cropolitique<\/em>, sortie du monde. Mais ce serait plaquer un cadre th\u00e9orique que ce livre n&rsquo;a pas besoin d&#8217;emprunter. L&rsquo;espace ici est r\u00e9solument vivant, m\u00eame dans ses formes d&rsquo;\u00e9puisement. Le <em>chapalo<\/em> n&rsquo;est pas un espace de mort symbolique \u2014 c&rsquo;est un espace de reproduction de la domination par la parole quotidienne, ce qui est \u00e0 la fois plus banal et plus insidieux. Ce qui est cartographi\u00e9, c&rsquo;est moins la violence spectaculaire que Mbembe th\u00e9orise que la violence ordinaire, celle qui se loge dans un \u00e9clat de rire, dans un silence qui dure trop longtemps, dans une main qui fr\u00f4le une fesse sans permission. Cette violence-l\u00e0 ne fait pas la une des journaux. Elle se passe entre le moment o\u00f9 Mami Makala d\u00e9pose sa louche et celui o\u00f9 elle la reprend.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Le sens du d\u00e9tail juste, celui qui contient tout sans expliquer rien, est au c\u0153ur de cette \u00e9criture. Le cure-dent du jeune pr\u00e9dateur qui voyage d&rsquo;un coin \u00e0 l&rsquo;autre de la bouche au rythme des r\u00e9v\u00e9lations de l&rsquo;homme qui raconte sa honte, les beignets qui fr\u00e9missent dans l&rsquo;huile chaude pendant qu&rsquo;un viol se confesse \u00e0 voix basse \u2014 ces images travaillent le lecteur sans lui demander sa permission. C&rsquo;est la marque d&rsquo;une \u00e9criture qui a dig\u00e9r\u00e9 ses influences sans s&rsquo;y dissoudre.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>La nouvelle la plus aboutie \u00e0 cet \u00e9gard est sans doute <em>Profession : m\u00e9nag\u00e8re<\/em>, o\u00f9 l&rsquo;espace domestique devient progressivement un espace mental. Une femme tourne dans un studio de deux pi\u00e8ces, ses gestes de m\u00e9nag\u00e8re se confondent avec les aiguilles de la pendule, et quelque chose s&rsquo;installe en elle que le voisinage refuse d&rsquo;appeler par son nom parce que la d\u00e9pression, ici, c&rsquo;est une maladie des Blancs. On pense alors \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bessie_Head\">Bessie Head<\/a>, non pas pour la ressemblance de surface \u2014 deux femmes, deux Afriques, deux \u00e9poques \u2014, mais pour ce geste litt\u00e9raire pr\u00e9cis qui consiste \u00e0 \u00e9crire la dissolution d&rsquo;un moi de l&rsquo;int\u00e9rieur, sans jamais nommer cliniquement ce qui se passe. Head, dans <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/A_Question_of_Power\"><em>A Question of Power<\/em><\/a>, avait montr\u00e9 comment la violence institutionnelle finit par coloniser l&rsquo;espace int\u00e9rieur de la conscience f\u00e9minine au point de la rendre indiscernable de la folie. Ce recueil n&#8217;emprunte pas cet ab\u00eeme, mais il longe le m\u00eame pr\u00e9cipice \u2014 celui d&rsquo;une \u00e9criture qui fait de la chambre ferm\u00e9e le dernier territoire o\u00f9 la femme existe encore, m\u00eame quand cette existence commence \u00e0 ressembler \u00e0 une disparition. La diff\u00e9rence essentielle est que la femme de Head portait en elle les blessures d&rsquo;un apartheid institutionnel, tandis que celle de ces nouvelles porte les blessures d&rsquo;un apartheid conjugal, plus silencieux, moins nommable, peut-\u00eatre plus difficile \u00e0 fuir pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il ne figure dans aucune loi.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:heading -->\n<h2>Une langue qui ne demande pas permission<\/h2>\n<!-- \/wp:heading -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>La d\u00e9cision la plus radicale est peut-\u00eatre linguistique. Le texte s&rsquo;\u00e9crit en fran\u00e7ais acad\u00e9mique tout en laissant entrer sans traduction ni glossaire le <em>camfranglais<\/em>, le <em>Basa&rsquo;a<\/em>, les onomatop\u00e9es douala\u00efses, les tournures orales qui ne se laissent pas domestiquer. Ce m\u00e9lange n&rsquo;est pas une concession \u00e0 la couleur locale \u2014 c&rsquo;est une prise de position sur ce qu&rsquo;est la litt\u00e9rature africaine aujourd&rsquo;hui, et pour qui elle s&rsquo;\u00e9crit.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ken_Bugul\">Ken Bugul<\/a> et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fatou_Diome\">Fatou Diome<\/a> ont toutes deux n\u00e9goci\u00e9, \u00e0 des degr\u00e9s divers, la tension entre le fran\u00e7ais de la m\u00e9tropole et les langues du <em>dedans<\/em>. Mais leur n\u00e9gociation reste, dans les deux cas, essentiellement m\u00e9morielle \u2014 il s&rsquo;agit de retrouver une langue perdue, de la r\u00e9inscrire dans le texte comme un acte de r\u00e9sistance identitaire. Bugul, dans <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Le_Baobab_fou\"><em>Le Baobab fou<\/em><\/a>, convoque le <em>wolof<\/em> comme on convoque un fant\u00f4me \u2014 avec tendresse et douleur, sachant que la distance est irr\u00e9ductible. Diome, dans <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Le_Ventre_de_l%27Atlantique\"><em>Le Ventre de l&rsquo;Atlantique<\/em><\/a>, fait du <em>serer<\/em> une pr\u00e9sence sonore qui r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;assimilation fran\u00e7aise, mais elle l&rsquo;inscrit dans un r\u00e9cit qui reste structurellement tourn\u00e9 vers le lecteur europ\u00e9en, qu&rsquo;il s&rsquo;agit de convaincre et d&rsquo;\u00e9mouvoir. Ici, personne n&rsquo;est convaincu et rien ne cherche \u00e0 l&rsquo;\u00eatre. On ne se retourne pas vers une langue perdue \u2014 on part de celle qui existe, bruyante et vivante, dans les rues de Douala. Le <em>camfranglais<\/em> n&rsquo;est pas une m\u00e9moire, c&rsquo;est un pr\u00e9sent. Et l&rsquo;inclure sans s&rsquo;en excuser, c&rsquo;est refuser le tribunal implicite du fran\u00e7ais litt\u00e9raire comme \u00e9talon de l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Cette pluralit\u00e9 des registres sert aussi la polyphonie du recueil. Mami Makala, La Doyenne, Mami Eru, Ngah la Dangereuse \u2014 les femmes secondaires ne sont pas des silhouettes. Elles portent chacune une vision du monde qui r\u00e9siste \u00e0 celle de Mudaa, la complique, parfois la contredit. Et c&rsquo;est dans ces r\u00e9sistances que le livre est le plus honn\u00eate, parce qu&rsquo;il refuse de ranger ses personnages f\u00e9minins du c\u00f4t\u00e9 du bien et ses personnages masculins du c\u00f4t\u00e9 du mal. Le Pr\u00e9dateur qui se raconte dans la <em>beignetariat<\/em> n&rsquo;est pas absous, mais il n&rsquo;est pas non plus r\u00e9duit \u00e0 sa faute. Il repart dans la nuit le visage d\u00e9fait, et on ne sait pas ce que cette nuit fera de lui. Cette incertitude est morale autant que narrative, et elle est pr\u00e9cieuse.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p><\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:gallery {\"ids\":[12599],\"linkTo\":\"none\"} -->\n<figure class=\"wp-block-gallery columns-1 is-cropped\"><ul class=\"blocks-gallery-grid\"><li class=\"blocks-gallery-item\"><figure><img loading=\"lazy\" width=\"715\" height=\"719\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-batoum.jpg\" alt=\"\" data-id=\"12599\" data-full-url=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-batoum.jpg\" data-link=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/?attachment_id=12599\" class=\"wp-image-12599\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-batoum.jpg 715w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-batoum-298x300.jpg 298w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/batoum-batoum-150x150.jpg 150w\" sizes=\"(max-width: 715px) 100vw, 715px\" \/><\/figure><\/li><\/ul><\/figure>\n<!-- \/wp:gallery -->\n\n<!-- wp:heading -->\n<h2>Une filiation camerounaise assum\u00e9e<\/h2>\n<!-- \/wp:heading -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Il faut nommer ici ce que ce livre doit \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/S%C3%A9verin_C%C3%A9cile_Abega\">S\u00e9verin C\u00e9cile Abega<\/a>, et ce dont il s&rsquo;\u00e9mancipe. <em>Les Bimanes<\/em>, paru en 1982, avait pos\u00e9 les fondations d&rsquo;une litt\u00e9rature camerounaise du quotidien populaire \u2014 ces nouvelles du village et du quartier o\u00f9 des hommes et des femmes \u00e0 deux mains, laiss\u00e9s-pour-compte, r\u00e9sistent avec obstination \u00e0 la suffisance des nantis et \u00e0 la corruption des fonctionnaires. Abega y exer\u00e7ait un humour caustique sur les hi\u00e9rarchies sociales, montrait avec une chaude sympathie ces corps qui travaillent et pensent en m\u00eame temps, et installait d\u00e9finitivement les espaces ordinaires de la vie camerounaise comme mati\u00e8re litt\u00e9raire l\u00e9gitime. C&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une litt\u00e9rature de l&rsquo;espace habit\u00e9, du lieu comme r\u00e9v\u00e9lateur social. En un sens, le <em>chapalo<\/em> et le <em>tournedos<\/em> de ce recueil descendent directement du village et du quartier d&rsquo;Abega.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Mais la filiation creuse aussi un \u00e9cart qui dit beaucoup \u2014 et c&rsquo;est l\u00e0 que la comparaison devient v\u00e9ritablement f\u00e9conde. Abega \u00e9tait anthropologue avant d&rsquo;\u00eatre \u00e9crivain, et cela se sent dans <em>Les Bimanes<\/em> \u2014 ses personnages sont observ\u00e9s avec une pr\u00e9cision qui tient parfois du regard savant, bienveillant certes, mais ext\u00e9rieur. Il y a dans son \u00e9criture la distance mesur\u00e9e de celui qui a appris \u00e0 d\u00e9crire les soci\u00e9t\u00e9s humaines avec m\u00e9thode, m\u00eame lorsqu&rsquo;il les aime. La solidarit\u00e9 qu&rsquo;il manifeste \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ses <em>bimanes<\/em> passe par cette forme de surplomb analytique qui lui permet de les nommer, de les \u00e9lever au rang de sujet litt\u00e9raire sans tout \u00e0 fait entrer dans leur int\u00e9riorit\u00e9 la plus nue.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Batoum, l&rsquo;auteur du <em>Silence des hommes<\/em>, lui, est pr\u00eatre avant d&rsquo;\u00eatre \u00e9crivain. Et cela aussi se sent \u2014 profond\u00e9ment. Non pas dans une quelconque \u00e9dification morale du texte, mais dans cette fa\u00e7on de se tenir au plus pr\u00e8s du corps bless\u00e9, de l&rsquo;\u00eatre en d\u00e9tresse, sans jamais le r\u00e9duire \u00e0 sa blessure. Le pr\u00eatre, dans sa pratique la plus exigeante, n&rsquo;observe pas la souffrance \u2014 il la re\u00e7oit, il y demeure, il ne s&rsquo;en prot\u00e8ge pas par le vocabulaire ou par la m\u00e9thode. Dans <em>Profession : m\u00e9nag\u00e8re<\/em> comme dans la sc\u00e8ne du Pr\u00e9dateur, on sent cette m\u00eame pr\u00e9sence \u00e0 l&rsquo;autre qui n&rsquo;est pas celle du sociologue ni celle du moraliste, mais celle de quelqu&rsquo;un qui a appris, dans un autre registre, que la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un \u00eatre ne se laisse pas saisir de l&rsquo;ext\u00e9rieur. L\u00e0 o\u00f9 Abega dresse un tableau \u2014 admirable, lucide, n\u00e9cessaire \u2014, le pr\u00eatre-\u00e9crivain habite. Il n&rsquo;observe pas Mudaa, il pense avec elle, il rage avec elle, il se tait avec elle. Ce d\u00e9placement du regard, de l&rsquo;anthropologue vers celui qui a fait de l&rsquo;accompagnement une vocation, dit quelque chose d&rsquo;essentiel sur les quarante ans qui s\u00e9parent les deux livres et sur ce que la litt\u00e9rature camerounaise et les \u00ab&nbsp;vivants du pays&nbsp;\u00bb ont gagn\u00e9 ou perdu en les traversant.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>L\u00e0 o\u00f9 Abega s&rsquo;attachait surtout \u00e0 la dignit\u00e9 du travail manuel contre le m\u00e9pris des \u00e9volu\u00e9s, le scalpel ici se d\u00e9place vers l&rsquo;int\u00e9rieur des corps et des couples, vers la violence domestique, le d\u00e9sir masculin comme r\u00e9gime de pouvoir, le silence des hommes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des maisons ferm\u00e9es. En quarante ans, la litt\u00e9rature camerounaise, se tissant dans un contexte social d\u00e9liquescent, a appris \u00e0 entrer dans les chambres \u00e0 coucher \u2014 et \u00e0 ne plus en ressortir sans avoir dit ce qu&rsquo;elle y a vu.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p><em>In fine<\/em>, ce que r\u00e9ussit cette \u0153uvre de Batoum c&rsquo;est de penser la masculinit\u00e9 africaine contemporaine sans la plaindre ni la condamner, mais en la soumettant au regard des femmes qui la subissent et parfois la comprennent mieux qu&rsquo;elle ne se comprend elle-m\u00eame. C&rsquo;est un regard qui vient de l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une culture, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, avec ses contradictions et sa beaut\u00e9 propres, et qui n&rsquo;a besoin d&rsquo;aucune caution ext\u00e9rieure pour exister.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph {\"fontSize\":\"normal\"} -->\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong><em>Nkul Beti (Baltazar ATANGANA), <\/em><\/strong><a href=\"mailto:noahatango@yahoo.ca\"><strong><em>noahatango@yahoo.ca<\/em><\/strong><\/a><strong><\/strong><\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/section>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le silence des hommes de Monsieur l\u2019abb\u00e9 Jean-Pierre No\u00ebl Batoum para\u00eetra au premier trimestre 2026 aux \u00e9ditions Tila Africa. 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