{"id":13244,"date":"2026-05-25T09:38:42","date_gmt":"2026-05-25T09:38:42","guid":{"rendered":"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/?p=13244"},"modified":"2026-05-25T09:41:51","modified_gmt":"2026-05-25T09:41:51","slug":"paria-de-carmen-toudonou-une-odyssee-historique-et-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/paria-de-carmen-toudonou-une-odyssee-historique-et-litteraire\/","title":{"rendered":"Paria de Carmen Toudonou"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Paria de Carmen Toudonou est paru aux \u00c9ditions V\u00e9nus d\u2019\u00c9b\u00e8ne, B\u00e9nin et My African Clich\u00e9s, Nig\u00e9ria, en 2025. <a href=\"https:\/\/lematinal.bj\/grand-prix-afrique-2025-la-mention-sheherazade-attribuee-a-carmen-toudonou\/\">L\u2019\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9e par la critique et distingu\u00e9e au dernier salon du Livre Africain de Paris par la Mention Sh\u00e9h\u00e9razade<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" width=\"505\" height=\"800\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/paria-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13245\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/paria-1.jpg 505w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/paria-1-189x300.jpg 189w\" sizes=\"(max-width: 505px) 100vw, 505px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.laboutiqueafricavivre.com\/livres\/316636-paria.html\">Carmen Toudonou<\/a> (1981-) s\u2019est taill\u00e9e, en une dizaine d\u2019ann\u00e9es, une place pro\u00e9minente dans le paysage litt\u00e9raire b\u00e9ninois. Elle a publi\u00e9 cinq romans, trois recueils de nouvelles, des essais, des contes, un recueil de po\u00e8mes qui ont connu un r\u00e9el succ\u00e8s public. Non content d\u2019\u00eatre une autrice reconnue, elle a fond\u00e9 les \u00e9ditions V\u00e9nus d\u2019\u00c9b\u00e8ne en 2010 (au catalogue, Robert Edjamian, Gilles Gbeto, et des anthologies remarqu\u00e9es comme Sororit\u00e9 ch\u00e9rie) et, ancienne \u201creine de beaut\u00e9\u201d elle-m\u00eame, organise depuis 2016 le concours panafricain \u201cMiss Litt\u00e9rature\u201d. Dipl\u00f4m\u00e9e en journalisme et en communication sociale, elle a travaill\u00e9 pour le Parlement du B\u00e9nin.<\/p>\n\n\n\n<p>Etudier Paria de Carmen Toudonou, c\u2019est se laisser embarquer dans une odyss\u00e9e historique et litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<ol type=\"1\"><li>M\u00e9moires d\u2019un eunuque de l\u2019Empire ottoman.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p>R\u00e9sumer \u201cParia de Carmen Toudonou\u201d de fa\u00e7on synth\u00e9tique est difficile, tant la galerie de personnages est foisonnante, et sont diverses les \u00e9poques balay\u00e9es. Il faut noter par ailleurs que la narration n\u2019est pas lin\u00e9aire, puisque \u201c<a href=\"https:\/\/adelf.info\/grand-prix-afrique\/\">Paria<\/a>\u201d se pr\u00e9sente avant tout comme les m\u00e9moires de Menet, un eunuque au service des sultans ottomans de 1869 \u00e0 1909, qui se livre au fil de la plume, sans plan d\u00e9fini. Les \u00e9l\u00e9ments suivants reconstituent la chronologie approximative des \u00e9v\u00e9nements, en s\u2019effor\u00e7ant de ne pas trop divulg\u00e2cher les surprises qu&rsquo;ils r\u00e9servent au lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Matadi attend sa d\u00e9livrance de la s\u00e9cheresse. Les anciens organisent un \u201cshomoo\u201d, procession de conjuration des pluies. Bibi, la grand-m\u00e8re de Menet, puissante pr\u00eatresse, conduit le cort\u00e8ge. Matadi s\u2019\u00e9tend au pied de la colline du Sud, la colline \u00e9tincelante \u2013 Oibor. Kilima Njaro&#8230; Le grand-p\u00e8re de Menet l\u2019appelait \u201cnotre m\u00e8re\u201d : \u201cPour lui, le dieu de la montagne dormait maintenant, et ne se r\u00e9veillerait pas de sit\u00f4t, tant que les hommes t\u00e2cheraient de bien se conduire et de respecter les lois de la nature.\u201d \u00c0 la p\u00e9riph\u00e9rie de l\u2019existence de cette paisible communaut\u00e9, certains hommes ont malheureusement d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 balayer cet ordre immuable, et m\u00eame l\u2019humanit\u00e9 la plus basique.<\/p>\n\n\n\n<p>Menet a sept ans. Il est n\u00e9 \u00e0 une mauvaise \u00e9poque. Il est n\u00e9 vers 1862. Tout cela, il ne le sait \u00e9videmment pas : la Tanzanie reste jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1880 un territoire quasi inviol\u00e9 par les europ\u00e9ens, qui craignent les guerriers Massa\u00ef et les Omanais install\u00e9s \u00e0 Zanzibar depuis le 18e si\u00e8cle. D\u2019autant que ceux-ci se livrent \u00e0 une traite impitoyable du Mozambique \u00e0 la Somalie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re de Menet a \u00e9t\u00e9 \u201cenlev\u00e9\u201d. Le p\u00e8re de Kaba aussi. Kaba est fascin\u00e9e par le myst\u00e9rieux collier de tanzanite que porte Menet, seul bien que lui a l\u00e9gu\u00e9 un grand-p\u00e8re qui a autrefois vainement couru les pierres pr\u00e9cieuses \u00e0 Mererani. Les deux enfants se lient au point que, quand sa m\u00e8re interdit \u00e0 la petite de partager les jeux des gar\u00e7ons, ils entreprennent de se voir en cachette. Amours enfantines, premiers serments, le collier change de cou&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours apr\u00e8s ces \u201cfian\u00e7ailles\u201d, c\u2019est au tour de Menet et de son groupe de camarades d\u2019\u00eatre brutalement captur\u00e9s par des hommes que l\u2019on devine \u00eatre des arabes \u00e0 leur accoutrement et leur couleur de peau. Chevauch\u00e9e \u00e9puisante, camps, faim, indiff\u00e9rence des villageois noirs de la c\u00f4te, n\u2019arrivent pas \u00e0 d\u00e9tourner Menet de la crainte que Kaba soit \u00e9galement prise. H\u00e9las ! Au moment d\u2019\u00eatre dirig\u00e9 vers un nouveau lieu de d\u00e9tention, il l\u2019aper\u00e7oit une derni\u00e8re fois dans un convoi fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9. \u201cUn homme ne pleure pas\u201d, se r\u00e9p\u00e8te-t-il \u2013 une phrase qui le suivra ironiquement toute sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la presqu\u2019\u00eele o\u00f9 Menet et ses compagnons d\u2019infortune sont parqu\u00e9s, leurs ravisseurs se livrent \u00e0 une sinistre besogne : fabriquer des eunuques \u00e0 la cha\u00eene. Souffrances indicibles, puis nuit d\u2019agonie o\u00f9 des dizaines d\u2019enfants sont enfouis dans le sable pour cicatriser cr\u00fbment. Au matin, Menet comprend pourquoi tant de captifs sont faits : presqu\u2019aucun n\u2019a surv\u00e9cu. Cette industrie barbare s\u2019autorise un taux de perte effroyable. Il est le seul survivant de son groupe.<\/p>\n\n\n\n<p>Il survit aussi \u00e0 la longue marche dans le d\u00e9sert. La mort \u201cpersiste \u00e0 le fuir\u201d, et ses bourreaux s\u2019en assurent : il est d\u00e9sormais une possession de prix, et son traitement s\u2019am\u00e9liore, en comparaison de celui des autres enfants dont la caravane abandonne les corps derri\u00e8re elle. Il est m\u00eame nourri et habill\u00e9 d\u00e9cemment par les interm\u00e9diaires qui l\u2019acqui\u00e8rent pour le charger sur un bateau. Au contact de tant d\u2019inhumanit\u00e9, il prend conscience de son nouveau statut : celui de marchandise. \u201cJe savais que je ne comptais plus, de toute fa\u00e7on, dans la liste des gens vivants.\u201d Il d\u00e9couvre m\u00eame qu\u2019apr\u00e8s la cruaut\u00e9, s&rsquo;installe une sorte de paix. En quelques semaines, il doit apprendre \u00e0 trouver en lui, plut\u00f4t que dans le genre humain, la force de continuer : \u201cje crois que c\u2019est l\u00e0, sur ce bateau, que j\u2019ai d\u00e9couvert la force de la pens\u00e9e.\u201d En suivant les oiseaux du regard pour \u201clib\u00e9rer\u201d son esprit des \u201ctristesses\u201d, il fait la connaissance de ces espaces mentaux inali\u00e9nables, dissimul\u00e9s, qui sont la force de l\u2019opprim\u00e9. C\u2019est le paradoxe de l\u2019esclave : si la soci\u00e9t\u00e9 lui d\u00e9nie le statut d\u2019homme, l\u2019instinct de conservation lui intime de toute fa\u00e7on de n\u2019en rien accepter et de tout tirer de soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Constantinople (Istamboul), un dernier interm\u00e9diaire, le marchand juif Yakup, lui enseigne le turc avant de l\u2019offrir au S\u00e9rail \u2013 le quartier du palais imp\u00e9rial o\u00f9 sont retenues captives les femmes du sultan ottoman. Il y passera quarante ans. Petit rouage devenant progressivement une pi\u00e8ce ma\u00eetresse de cette m\u00e9canique de haute pr\u00e9cision qu\u2019est le Palais imp\u00e9rial, ville dans la ville de 70 hectares o\u00f9 des centaines d\u2019esclaves s\u2019activent au service exclusif du sultan, Menet est rebaptis\u00e9 Lale \u2013 Tulipe, fleur favorite du ma\u00eetre des lieux, et affect\u00e9 au service int\u00e9rieur, dans l\u2019intimit\u00e9 des femmes du souverain, en raison de son infirmit\u00e9. Ces femmes du Harem, objet des fantasmes du monde entier, ne partagent pas la vie de leur \u00e9poux. Elles sont tout aussi esclaves que les esclaves. Les unes attendent le sultan, les autres le servent, ou servent d\u2019autres femmes, dans une hi\u00e9rarchie descendant de la Valid\u00e9 (m\u00e8re du sultan) aux Kadins (les quatre \u00e9pouses permises par l\u2019Islam) puis \u00e0 une myriade d\u2019objets d\u2019agr\u00e9ment f\u00e9minins. Le sultan n\u2019a pas de vie domestique \u00e0 proprement parler : ce \u201cgigantesque \u00e9difice d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019amour\u201d conna\u00eet bien peu de sentiment, et n\u2019est qu\u2019un outil de prestige et de pouvoir de plus aux mains d\u2019un des hommes les plus riches du monde. Il n\u2019est l\u00e0 que pour \u201cfaire des reines\u201d et, mieux encore, des h\u00e9ritiers. Lesquels, enferm\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 un \u00e2ge parfois avanc\u00e9 pour ne pas menacer l\u2019autorit\u00e9 de leur p\u00e8re, se morfondent ou engraissent dans la \u201cCage Dor\u00e9e\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Si \u201cl\u2019humain a besoin de s\u2019attacher \u00e0 d\u2019autres humains pour se sentir r\u00e9ellement humain\u201d, il est difficile de s\u2019attacher dans ce lieu d\u2019intrigue o\u00f9 personne n\u2019est, juridiquement, humain. Les eunuques sont les agents principaux de ces intrigues. Pour peu qu\u2019ils soient carri\u00e9ristes, ils peuvent m\u00eame s\u2019\u00e9lever au rang de ministres influents. Sans descendance, ils ne lutteront pas pour renverser l\u2019ordre \u00e9tabli, car on n\u2019est violent que pour perp\u00e9tuer les siens. Menet\/Lale est un de ces \u00eatres \u201csans cons\u00e9quences\u201d. Entre les corv\u00e9es, il trouve le temps d\u2019apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, le S\u00e9rail, symbole du faste culturel de l\u2019Empire, \u00e9tant richement pourvu en \u0153uvres d\u2019art. Menet aime sa nouvelle langue, le turc. Il se taille une r\u00e9putation de po\u00e8te aupr\u00e8s des concubines. Elle lui vaudra de passer au service de la premi\u00e8re \u00e9pouse du sultan, puis de l\u2019un des pr\u00e9tendants au tr\u00f4ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est mut\u00e9 dans la Cage Dor\u00e9e quelques jours avant la destitution et la mort suspecte du sultan. Une parenth\u00e8se historique : celui-ci est inspir\u00e9 d\u2019Abdulaziz, qui a r\u00e9gn\u00e9 de 1861 \u00e0 1876. Incapable de r\u00e9tablir la situation militaire de l\u2019Empire (qui perd sous son r\u00e8gne la Roumanie, la Bulgarie et les Balkans), et d\u2019enrayer sa banqueroute, il est d\u00e9pos\u00e9 par les comploteurs du S\u00e9rail, qui le remplacent par son neveu Murad V. Le r\u00e8gne de celui-ci sera de courte dur\u00e9e : poursuivi par le remords, il est bipolaire. Son fr\u00e8re l\u2019exile et prend sa place. Abdul Hamid II r\u00e8gnera jusqu\u2019en 1909 (cf. infra) et sera le dernier monarque absolutiste. Pour plus de lisibilit\u00e9 et d\u2019effet, Toudonou a concat\u00e9n\u00e9 les figures de Murad et Abdul Hamid sous le nom du premier. C\u2019est au service de celui-ci que Menet\/Lale est affect\u00e9. La Cage Dor\u00e9e est un quartier du palais qui surpasse en magnificence le Harem. Y sont rel\u00e9gu\u00e9s les princes, fr\u00e8res ou descendants du sultan, dans l\u2019attente de leur potentielle \u00e9l\u00e9vation au tr\u00f4ne. Le sort de cette vingtaine d\u2019hommes d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s n\u2019est en rien diff\u00e9rent de celui des femmes et des esclaves : ils attendent le bon vouloir d\u2019un ordre sup\u00e9rieur. Les deux challengers sont Abdallah, un sage en puissance, calme et bienveillant, et Murad, un orgueilleux frugal et brutal, incarnation de la force. Abdallah meurt, sans doute empoisonn\u00e9 par la m\u00e8re de Murad, la deuxi\u00e8me Kadin.<\/p>\n\n\n\n<p>Murad sultan, retient dans sa suite Menet\/Lale, qui l\u2019a soulag\u00e9 par ses attentions dans la solitude de la Cage Dor\u00e9e. Voici l\u2019eunuque log\u00e9 \u00e0 m\u00eame enseigne que les plus puissants seigneurs, dans ses propres appartements d\u2019une opulence insolente. Pendant ce temps au Harem et dans tout l\u2019Empire, c\u2019est le printemps du renouveau : les femmes esclaves du sultan d\u00e9funt sont exp\u00e9di\u00e9es \u00e0 la campagne, et les janissaires partent en campagne tous azimuts pour relever le Sultanat (note historique : ce r\u00e8gne sera pourtant encore plus catastrophique que les pr\u00e9c\u00e9dents). Il faut bien \u00e9videmment renouveler les effectifs du Harem : les \u00e9missaires qui affluent des provinces et du reste de l\u2019Europe am\u00e8nent parfois en pr\u00e9sent des lots de jeunes femmes. Certaines de ces esclaves sont des blanches des Balkans ou des rives de la mer Noire ; l\u2019esclavage des blancs a bel et bien exist\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle, sans que les d\u00e9mocraties continentales ne s\u2019en offusquent beaucoup dans leurs relations diplomatiques avec l\u2019Empire ottoman. Plus important, parmi ces femmes, se retrouve&#8230; Kaba !<\/p>\n\n\n\n<p>De toutes ces femmes, c\u2019est \u00e9videmment d\u2019elle que Murad va s\u2019\u00e9prendre \u00e0 la folie. S\u2019installe un triangle amoureux, dont le sommet ignore la fausset\u00e9 de la base. \u201cMon amour n\u2019avait pas pris une ride\u201d, soupire Menet. Alors que lui a \u201cgrossi\u201d sous l\u2019effet du d\u00e9sespoir, et du \u201cgo\u00fbt de l\u2019inachev\u00e9\u201d&#8230; Menet commence \u00e0 nourrir de mauvais sentiments, des sentiments dangereux, pour Murad avec qui une confiance, et m\u00eame une certaine estime, s\u2019\u00e9taient pourtant install\u00e9es. \u201cIl \u00e9tait tout ce que je n\u2019\u00e9tais pas.\u201d Pour la premi\u00e8re fois, Menet prend conscience de la vanit\u00e9 des forces qui ont pris sa vie, et qui veulent maintenant lui prendre de surcro\u00eet le seul \u00eatre pr\u00e9cieux \u00e0 ses yeux : \u201ccette barbarie avait \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9e au nom du lucre\u201d. C\u2019est la spoliation de trop, une spoliation pour rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Murad perd toute prudence en \u00e9levant Kaba au rang de Kadin. Rang auquel une esclave noire ne peut en aucun cas \u00eatre destin\u00e9e, d\u2019autant qu\u2019il est inconcevable qu\u2019un pr\u00e9tendant au tr\u00f4ne puisse \u00eatre m\u00e9tis&#8230; Les intrigues font rage. Menet et Kaba y sont pris \u00e0 leur corps d\u00e9fendant.<\/p>\n\n\n\n<p>1909. Le Y\u0131ld\u0131z, le palais imp\u00e9rial, tombe aux mains des Jeunes-Turcs, \u00e9tudiants r\u00e9volutionnaires ultra-nationalistes qui poussent le sultan \u00e0 abdiquer pour instaurer une monarchie constitutionnelle mieux \u00e0 m\u00eame de tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019Europe militariste et capitaliste. Le Harem, ce lieu de fantasme universel, est brutalement ouvert au monde et liquid\u00e9. \u201cVous \u00eates libres ! Rentrez dans vos familles !\u201d Ces phrases r\u00e9sonnent avec une cruelle ironie&#8230; Menet, emprisonn\u00e9 au moment des \u00e9v\u00e9nements et tout juste lib\u00e9r\u00e9, sauve Tirendaz, une compagne d\u2019infortune bless\u00e9e pendant l\u2019assaut. Elle est alors enceinte&#8230;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" width=\"506\" height=\"800\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/paria-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13246\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/paria-2.jpg 506w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/paria-2-190x300.jpg 190w\" sizes=\"(max-width: 506px) 100vw, 506px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<ul><li>Paria de Carmen Toudonou entre roman et esclavage : perspectives au 21e si\u00e8cle.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Il est tentant, mais injuste, de pr\u00e9senter Paria de Carmen Toudonou, du haut de ses 400 pages, comme l\u2019\u0153uvre de la maturit\u00e9 pour notre \u00e9crivaine : tentant en raison de l\u2019ampleur du travail accompli par l\u2019autrice ; injuste car ses romans pr\u00e9c\u00e9dents sont tout aussi exigeants th\u00e9matiquement (\u201cL\u2019Orgasme douloureux\u201d, en 2022, donnait enfin \u00e0 la litt\u00e9rature b\u00e9ninoise la satire politique qui lui manquait). Les touches d\u2019humour auxquelles elle a habitu\u00e9 son lectorat y sont quelque peu mises de c\u00f4t\u00e9, au profit d\u2019une fresque historique ambitieuse, genre encore trop rare dans l\u2019aire africaine francophone, alors qu&rsquo;il garantit le succ\u00e8s \u00e9ditorial de l\u2019aire anglophone. Paria de Carmen Toudonou s\u2019inscrit en effet dans un mouvement de r\u00e9habilitation et d\u2019extension des narratifs sur l\u2019esclavage entam\u00e9 au 21e si\u00e8cle, rejoignant des romans importants comme ceux de L\u00e9onora Miano (\u201cL\u2019Int\u00e9rieur de la nuit\u201d, 2005, Cameroun), Bessora (\u201cZoonomia\u201d, 2018, France-Gabon), Wilfried N\u2019Sond\u00e9 (\u201cUn Oc\u00e9an, deux mers, trois continents\u201d, 2018, Congo) ou Solo Niar\u00e9 (\u201cL\u2019Eunuque et l\u2019empereur\u201d, 2024, Mali). R\u00e9habilitation, dans le sens o\u00f9 l\u2019approche, m\u00eame si elle n\u2019\u00e9pargne rien au lecteur des horreurs de l\u2019esclavage, n\u2019est pas exclusivement doloriste ; extension, car ces romans dirigent de plus en plus souvent le regard du lectorat ailleurs que vers le commerce triangulaire atlantique, notamment vers l\u2019Orient, ou vers l\u2019Afrique elle-m\u00eame. Ces \u0153uvres ont enfin en commun un changement de focalisation narrative marqu\u00e9, tranchant avec les fictions d\u2019esclavage post-coloniales : moins didactiques, moins ax\u00e9es sur la trag\u00e9die commune, elles suivent des destins individuels remarquables o\u00f9, malgr\u00e9 les traumas, h\u00e9ros et h\u00e9ro\u00efnes reconstruisent une personnalit\u00e9 enrichie de leurs combats pour la libert\u00e9. Et la reconstruisent en Afrique.<\/p>\n\n\n\n<p>Paria de Carmen Toudonou, s\u2019il n\u2019est pas le premier roman francophone \u00e0 \u00e9voquer la traite arabe, est en revanche l\u2019un des tous premiers \u00e0 suivre un h\u00e9ros d\u2019Afrique de l\u2019est dans sa d\u00e9portation vers l\u2019Orient. \u00c9tienne Goy\u00e9mid\u00e9 dans \u201cLe Dernier survivant de la caravane\u201d (R\u00e9publique de Centrafrique, 1984), parcourait les pistes des rives de l\u2019Oubangui au Soudan, mais ses h\u00e9ros se lib\u00e9raient avant d\u2019atteindre l\u2019\u00c9gypte. Il est int\u00e9ressant de noter que \u201cParadise\u201d (Royaume-Uni-Tanzanie, 1994) du Prix Nobel de litt\u00e9rature Abdulrazak Gurnah, qui fictionnalise les razzias arabes dirig\u00e9es depuis Zanzibar sur l\u2019ensemble de la c\u00f4te de l\u2019oc\u00e9an Indien, est exactement contemporain des \u00e9v\u00e9nements relat\u00e9s par Carmen Toudonou dans \u201cParia\u201d : les deux romans abordent les ultimes d\u00e9cennies de la traite, qui se poursuit dans cette partie du continent bien au-del\u00e0 du coup d\u2019arr\u00eat des ann\u00e9es 1820-1830 en Afrique de l\u2019ouest, et ne sera r\u00e9ellement interrompue que par la Premi\u00e8re Guerre mondiale (encore que l\u2019on puisse \u00e9videmment arguer que la colonisation europ\u00e9enne a constitu\u00e9 un esclavage structurel plut\u00f4t que commercial).<\/p>\n\n\n\n<p>Autre \u0153uvre \u201cparente\u201d, \u201cL\u2019Eunuque et l\u2019empereur\u201d de Solo Niar\u00e9 aborde \u00e9galement la destin\u00e9e singuli\u00e8re de ces esclaves ayant surv\u00e9cu aux mutilations g\u00e9nitales, et dont la valeur marchande \u00e9lev\u00e9e justifie un traitement sp\u00e9cial dans le monde arabo-musulman. Au 14e si\u00e8cle, Koumandi, castr\u00e9 \u00e0 M\u00e9dine, re\u00e7oit une instruction de premier plan qui fera de lui un esclave d\u2019\u00e9lite atteignant les plus hautes responsabilit\u00e9s aupr\u00e8s de l\u2019empereur du Mali. Strat\u00e8ge et intendant de g\u00e9nie, il transformera le p\u00e8lerinage de son ma\u00eetre \u00e0 la Mecque en vaste campagne de guerre \u00e9conomique contre cette civilisation qui l\u2019a humili\u00e9. Conflit civilisationnel que l\u2019on retrouve dans le \u201croman dans le roman\u201d de Carmen Toudonou au travers de la reconstitution par Menet du parcours d\u2019un autre eunuque vengeur et lib\u00e9rateur au 9e si\u00e8cle, Djalil, dont la r\u00e9volte provoquera le d\u00e9clin d\u2019un empire.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il n\u2019est pas beaucoup question de l\u2019esclavage des Africains en Orient, c\u2019est que la majorit\u00e9 des victimes d\u2019Afrique de l\u2019Ouest est r\u00e9put\u00e9e avoir \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t d\u00e9port\u00e9e dans les Cara\u00efbes et les Am\u00e9riques (au passage, ce n\u2019est que partiellement vrai). Ajoutons \u00e0 cela que les populations noires n\u2019ont pas cr\u00e9\u00e9 de foyers de peuplement en Orient, comme elles l\u2019ont fait dans les \u00eeles sem\u00e9es dans l\u2019oc\u00e9an Atlantique et l\u2019oc\u00e9an Indien, les \u00c9tats-Unis, le Br\u00e9sil&#8230; Et pour cause : Carmen Toudonou expose sans d\u00e9tours comment la descendance des esclaves \u00e9tait \u201ccontr\u00f4l\u00e9e\u201d, comprendre, \u00e9limin\u00e9e. Les hommes mouraient aux champs ou \u00e9taient mutil\u00e9s, les grossesses avort\u00e9es. Aujourd\u2019hui, on ne recense qu\u2019une trentaine de milliers d\u2019afrodescendants m\u00e9tiss\u00e9s, de la Turquie \u00e0 l\u2019Irak.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" width=\"819\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/1001968926.jpg\" alt=\"Carmen Toudonou \" class=\"wp-image-12628\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/1001968926.jpg 819w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/1001968926-240x300.jpg 240w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/1001968926-768x960.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 819px) 100vw, 819px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<ul><li>\u00c9criture du d\u00e9sir, \u00e9criture du pouvoir dans Paria de Carmen Toudonou<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Les chapitres, dans Paria de Carmen Toudonou sur le Harem, sont, il est important de le souligner, tr\u00e8s diff\u00e9rents des peintures qu\u2019on a coutume d\u2019en donner en litt\u00e9rature ou au cin\u00e9ma. Ils sont d\u2019abord tr\u00e8s r\u00e9alistes : ses descriptions m\u00e9ticuleuses sont \u00e0 la hauteur du luxe \u00e9tourdissant qu\u2019elles \u00e9voquent, et m\u00e9riteraient de larges analyses stylistiques. Lesquelles orienteraient \u00e0 mon sens une seconde lecture plus approfondie du roman autour de la th\u00e9orie du regard f\u00e9minin (\u201cfemale gaze\u201d), introduite par la cin\u00e9aste Laura Mulvey dans les ann\u00e9es 1970. En effet, dans \u201cParia\u201d, les corps ne sont jamais \u00e9rotis\u00e9s. Le regard s\u2019arr\u00eate sur les d\u00e9cors, qui sont utilis\u00e9s pour mettre au jour des ressorts psychologiques ou des m\u00e9canismes de pouvoir, mais sans cette \u201cpulsion scopique\u201d freudienne o\u00f9 le plaisir de regarder, voisin du voyeurisme, an\u00e9antirait la r\u00e9flexion sur la d\u00e9mesure patriarcale \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour des raisons \u00e9videntes, Menet, priv\u00e9 de testost\u00e9rone, ne porte pas sur son exp\u00e9rience et les lieux qu\u2019il habite et traverse un regard charg\u00e9 de d\u00e9sir ou d\u2019envie de poss\u00e9der, un regard masculin. Il d\u00e9taille d\u2019ailleurs \u00e0 plusieurs reprises les particularit\u00e9s singuli\u00e8res de sa croissance sans hormones m\u00e2les, lui donnant une figure ni masculine, ni f\u00e9minine. Dans sa vie int\u00e9rieure priv\u00e9e d\u2019impulsions sexuelles conventionnelles, la beaut\u00e9 est pour lui juste cela, la beaut\u00e9, de m\u00eame que la laideur, la laideur. Au-del\u00e0 de cette anomalie physiologique, comment d\u2019ailleurs des gens qui ne se per\u00e7oivent pas comme des gens, de surcro\u00eet sans corps socialis\u00e9, puisqu&rsquo;herm\u00e9tiquement isol\u00e9s du monde ext\u00e9rieur, pourraient-ils r\u00e9ellement \u00e9prouver le d\u00e9sir ? C\u2019est la dimension sociale de l\u2019\u00eatre humain qui induit chez lui le d\u00e9sir car, si l\u2019on veut suivre Ren\u00e9 Girard, le d\u00e9sir est imitation du d\u00e9sir des autres, de ce qu\u2019ils ont, de ce qu\u2019ils aiment. L\u2019esclavage nie la notion m\u00eame d\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Que reste-t-il alors, sinon des simulacres de pl\u00e9nitude ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture est un de ces simulacres. En un commentaire narquois sur son propre art, <a href=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/chronique-roman-presquune-vie-de-carmen-toudonou\/\">Carmen Toudonou<\/a> glisse sous la plume de Menet que le r\u00e9cit est, \u00e0 tout prendre, \u201crecherche de plausibilit\u00e9\u201d, \u201cr\u00e9alit\u00e9 admissible\u201d, mais aussi cr\u00e9ation du \u201cmieux que vrai\u201d. Ce qui refl\u00e8te tragiquement la position de l\u2019eunuque, qui doit d\u00e9couvrir dans l\u2019existence quelque chose dont il doit se convaincre qu\u2019elle est \u201cmieux\u201d, pour sublimer sa sexualit\u00e9 amoindrie. Il n\u2019aura jamais acc\u00e8s \u00e0 certaines v\u00e9rit\u00e9s ouvertes par la sexualit\u00e9 sur le pouvoir, et par l\u2019intimit\u00e9 sur la psychologie commune. Il doit reconstruire en permanence, par l\u2019\u00e9criture, son exp\u00e9rience et celle des autres, son ressenti \u00e9tant diff\u00e9rent du fait de son handicap. Tr\u00e8s t\u00f4t n\u00e9anmoins, il s\u2019aper\u00e7oit que ne pas \u00eatre guid\u00e9 en permanence par des pulsions lui donne une sup\u00e9riorit\u00e9 dans de nombreuses situations, une lucidit\u00e9 qui le met \u00e0 part, car \u201cla nature humaine se laisse si mod\u00e9r\u00e9ment appr\u00e9hender qu\u2019il se d\u00e9c\u00e8le fort peu de personnes \u00e0 m\u00eame de mettre en mots l\u2019\u00eatre qu\u2019ils sont cens\u00e9s conna\u00eetre le mieux, c\u2019est-\u00e0-dire eux-m\u00eames.\u201d Heureusement, son attirance c\u00e9r\u00e9brale pour la beaut\u00e9 le sauvera de devenir un homme calculateur et froid ; ses terribles \u00e9preuves lui ont \u00e9galement appris l\u2019empathie, et il juge souvent ses bourreaux avec une \u00e9quanimit\u00e9 certaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00e9criture o\u00f9 le d\u00e9sir s\u2019absente est un trait saillant du roman, et donne sa cr\u00e9dibilit\u00e9 au projet. Derri\u00e8re le souffle de la reconstitution historique, le sujet de Paria de  Carmen Toudonou  est bien le triomphe des faibles sur le pouvoir qui les prive d\u2019\u00eatre. Il aurait \u00e9t\u00e9 invraisemblable de leur donner la m\u00eame voix que la masculinit\u00e9 inhumaine qui fa\u00e7onne le monde \u00e0 son image violente et violeuse. D\u2019autant qu\u2019en cette fin du 19e si\u00e8cle, ce mod\u00e8le est \u00e0 bout de souffle, menac\u00e9 de toutes parts : cette soci\u00e9t\u00e9 s\u2019\u00e9tourdit de jouissance sachant sa fin proche. Elle jouit, mais n\u2019en tire plus aucun plaisir. \u00c0 ce titre, le portrait de la premi\u00e8re sultane, au service de laquelle Menet est affect\u00e9 \u00e0 ses quinze ans pour ses dons de po\u00e8te, est repr\u00e9sentatif de l\u2019effet d\u00e9vitalisant du pouvoir ottoman \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa d\u00e9cadence : mince, \u00e0 rebours des canons de la beaut\u00e9 en vigueur \u00e0 la Cour, Fatim est cliniquement d\u00e9pressive. Elle a perdu huit enfants \u00e0 la naissance, cr\u00e9ant une incertitude dynastique. L\u2019infertilit\u00e9 s\u2019est install\u00e9e au c\u0153ur de la reproduction du pouvoir. Pas vraiment le portrait que l\u2019on attend d\u2019une femme au sommet d\u2019un rassemblement des plus belles esclaves du monde. Entre hommes priv\u00e9s de leur humanit\u00e9 et femmes priv\u00e9es de leur libert\u00e9, toutes et tous sacrifi\u00e9s \u00e0 des int\u00e9r\u00eats sup\u00e9rieurs ext\u00e9rieurs \u00e0 leurs vies, s\u2019\u00e9tablissent des ententes furtives. Les deux extr\u00eames dans l\u2019absence de destin se rejoignent et Menet partage rapidement la couche de la premi\u00e8re Kadin.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<ul><li>R\u00e9flexion sur les extr\u00eames de la condition humaine et la nature du pouvoir dans Paria de Carmen Toudonou<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>\u201cLa mort m\u2019avait certes refus\u00e9, mais la vie non plus n\u2019avait pas l\u2019air particuli\u00e8rement enchant\u00e9e de me garder.\u201d On a d\u00e9j\u00e0 vu comment Menet s\u2019accommodait, pas toujours au mieux, et non sans risques \u00e9tant donn\u00e9 les sentiments ambigus qu\u2019il garde par-devers lui, de sa condition d\u2019esclave. Il doit d\u00e8s les premi\u00e8res semaines suivant sa capture et sa convalescence effectuer un retour permanent sur lui-m\u00eame pour trouver, et se prouver, une volont\u00e9 de vivre. \u201cIl en va ainsi, je pense, des \u00e9pisodes qui vous marquent avec trop d\u2019acuit\u00e9 et que votre esprit refuse d\u2019occulter avec le temps, tant ils ont \u00e9branl\u00e9 votre \u00eatre tout entier, et remis en cause votre vision du monde que vous croyiez immuable.\u201d Pour un homme qui a si peu prise sur son destin, dont chaque mouvement a \u00e9t\u00e9 dict\u00e9 et codifi\u00e9, la vie se r\u00e9sume \u00e0 des chocs ext\u00e9rieurs \u00e0 sa volont\u00e9 \u2013 changer de propri\u00e9taire \u00e9tant peut-\u00eatre le plus angoissant. Il faut accepter en silence, de peur de perdre le peu qui reste, d\u2019\u00eatre trimball\u00e9 de monde en monde, et de devoir dire adieu \u00e0 tout en une seconde. Menet note cependant que les hommes, \u00e0 l\u2019usage, sont plus soigneux de leurs possessions que de la vie des autres hommes. Et comme il n\u2019est pas un homme mais justement une possession, il n\u2019a pas m\u00eame le luxe d\u2019\u00eatre tu\u00e9, ce qui est tour \u00e0 tour une b\u00e9n\u00e9diction et une mal\u00e9diction. Mal\u00e9diction de n\u2019\u00eatre pas \u2013 b\u00e9n\u00e9diction d\u2019\u00e9chapper au regard des ma\u00eetres, pour peu que l\u2019on sache donner le change.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019extr\u00eame oppos\u00e9, il y a le sultan. Menet utilise la m\u00e9taphore de l\u2019atome pour faire comprendre la nature du sultan (et pour ceux qui se poseraient la question : oui, l\u2019atome est un sujet d\u2019actualit\u00e9 dans l\u2019Europe du d\u00e9but du 20e si\u00e8cle). Il est le noyau imperturbable autour duquel gravitent les \u00e9lectrons, se heurtant au besoin. Le sultan est non seulement le pouvoir, mais encore ce que les autres n\u2019ont pas, femmes, eunuques, princes encag\u00e9s : le phallus supr\u00eame ! Sommet d\u2019un patriarcat phallocratique jusqu\u2019\u00e0 la caricature, il fait rayonner autour de lui des succ\u00e9dan\u00e9s de pouvoir sans port\u00e9e r\u00e9elle, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s \u00e0 la Valid\u00e9 (sa m\u00e8re), au Kizlar (chef des eunuques), aux ministres, etc., en s\u2019assurant que ces \u00e9lectrons n\u2019ont aucun pouvoir de procr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pouvoir se trompe pourtant de cible. En faisant de la culture une d\u00e9monstration de richesse, un objet de luxe, il laisse filer entre ses mailles serr\u00e9es le v\u00e9ritable esprit cr\u00e9atif, critique, qui est inquantifiable, donc invisible \u00e0 ses instances de surveillance. Menet, ce non-vivant, se d\u00e9place dans la culture \u00e0 l\u2019insu de tous : homme sans sexe, il n\u2019est qu\u2019une cr\u00e9ation de ce pouvoir, qui l\u2019a pris dans son \u00e9tat d\u2019enfance pour en faire une aberration utilitaire, et se lib\u00e8re \u00e0 son tour en forgeant patiemment son propre pouvoir intellectuel. Ses po\u00e8mes, en apparence bibelots, pour paraphraser Mallarm\u00e9, sont en fait min\u00e9s : supercherie ultime, il d\u00e9clarera \u00e0 Kaba la survie de son amour par la bouche m\u00eame de son rival le sultan, qui s\u2019est attribu\u00e9 son po\u00e8me par droit \u201cnaturel\u201d \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle de tous ses sujets. Mettre ses mots dans la bouche de l\u2019ennemi, m\u00eame si cela est infiniment douloureux, est un premier acte significatif de sabotage de l\u2019absolutisme.<\/p>\n\n\n\n<ul><li>\u00c9crire, est-ce se lib\u00e9rer ? L&rsquo;autre question imprtante de Paria de Carmen Toudonou<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Les nouvelles de la Premi\u00e8re Guerre mondial trouvent Menet paisiblement install\u00e9 dans son jardin, \u00e0 \u00e9crire. Son projet avou\u00e9 : r\u00e9diger une vie de Djalil, eunuque r\u00e9volt\u00e9 dans l\u2019Irak du 9e si\u00e8cle. \u201c\u00c0 d\u00e9faut de procr\u00e9er, cr\u00e9er une \u0153uvre artistique.\u201d Toute sa vie, il aura \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 par l\u2019id\u00e9e de ne laisser aucune trace de son passage sur terre, \u00e0 double titre, puisqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 statutairement priv\u00e9 du droit \u00e0 la parole, et priv\u00e9 physiquement de descendance, situation particuli\u00e8rement cruelle sur un continent o\u00f9 la filiation, la continuation sont primordiales. \u201cJe n\u2019ai pas, je n\u2019aurai pas d\u2019enfant, pour me raconter.\u201d L\u2019\u00e9criture sera au moins un succ\u00e9dan\u00e9 \u00e0 ce devoir de poursuivre une lign\u00e9e : \u201cles deux peuvent prolonger une existence.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cLe livre ne procr\u00e9e pas \u00e0 son tour, contrairement \u00e0 l\u2019enfant. L\u2019enfant meurt \u00e0 son tour, contrairement au livre.\u201d lit-on dans  Paria de Carmen Toudonou. M\u00eame si sa vie ne sera jamais pleinement accomplie, il a appris au contact des blancs de Turquie l\u2019utilit\u00e9 et l\u2019importance de perp\u00e9tuer une pens\u00e9e et des exp\u00e9riences de vie. Ne serait-ce que pour triompher de ses bourreaux. Non par la violence, qu\u2019il a suffisamment subie pour conna\u00eetre son infini manque de substance, son animalit\u00e9 sans lendemains, mais en t\u00e9moignant de la violence pour nourrir et inspirer la r\u00e9volte des victimes futures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cJe suis une proie. Une proie qui a pris la plume.\u201d Or la litt\u00e9rature, c\u2019est encore souvent l\u2019histoire du chasseur. La figure du h\u00e9ros ou de l\u2019h\u00e9ro\u00efne suppose une volont\u00e9, des r\u00e9ponses apport\u00e9es aux provocations du destin, le bon ou le mauvais choix. Menet n\u2019a jamais eu ni volont\u00e9, ni choix, m\u00eame s\u2019il s\u2019aper\u00e7oit en sortant du Harem qu\u2019il a bel et bien un destin. Dans Paria de Carmen Toudonou, il nous est livr\u00e9 ici une r\u00e9flexion int\u00e9ressante sur l\u2019introduction de la litt\u00e9rature \u00e9crite par l\u2019Occident conqu\u00e9rant chez les peuples de l\u2019oralit\u00e9 : tomb\u00e9e dans les mains des vaincus, des esclaves, des proies, elle est une arme que le Sud global n\u2019aura de cesse de retourner contre ses ma\u00eetres, pour les forcer \u00e0 reculer moralement et qui sait un jour, r\u00e9ellement. L\u2019esclave dira d\u2019abord la marchandisation \u00e0 laquelle il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit, inventaire indispensable avant de pouvoir s\u2019\u00e9riger comme sujet. C\u2019est ainsi l\u2019Afrique qui s\u2019ouvre \u00e0 la profondeur historique plut\u00f4t que mythique, au politique plut\u00f4t qu\u2019au spirituel, \u00e0 travers Menet qui veut \u201cimmortaliser toute une lign\u00e9e de gens dissous dans l\u2019histoire\u201d. Lui qui a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 \u00e0 un espace-temps qui ne connaissait d\u2019autre calendrier que celui des saisons, d\u2019autre narratif que celui du millier d\u2019hommes et de femmes de sa communaut\u00e9, a surv\u00e9cu au projet d\u2019annihilation pour parcourir en l\u2019espace d\u2019une vie la distance entre deux \u00e9tats de civilisation radicalement oppos\u00e9s, la civilisation de destination \u00e9tant irr\u00e9m\u00e9diablement inf\u00e9od\u00e9e au calcul du temps, et \u00e0 l\u2019obsession de s\u2019en expliquer dans des livres. En mettant au propre son exp\u00e9rience tout en s\u2019appr\u00eatant \u00e0 regagner la terre qui l\u2019a vu na\u00eetre, il essaie de r\u00e9soudre une contradiction : s\u2019\u00e9tablir solidement dans l\u2019espace mental de l\u2019envahisseur, en nourrissant sans trop d\u2019illusions l\u2019espoir qu\u2019il retrouvera \u00e0 son point de d\u00e9part quelque chose d\u2019un monde peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 disparu. D\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, c\u2019est le projet m\u00e9ta-structurel des litt\u00e9ratures \u00e9crites d\u2019Afrique en langues europ\u00e9ennes depuis leur apparition, dont participe ici explicitement <a href=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/carmen-fifame-une-femme-exceptionnelle\/\">Carmen Toudonou<\/a> elle-m\u00eame : chercher dans les d\u00e9combres de la catastrophe les traces du pass\u00e9, les fixer, les restaurer, tout en faisant l\u2019inventaire des acquis exog\u00e8nes pour affronter l\u2019ennemi d\u2019hier sur son terrain, et des souffrances qui accompagnent cette synth\u00e8se pour les exorciser.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc par la m\u00e9diation de l\u2019\u00e9criture que Menet suit ce parcours psychologiquement torturant d\u2019objet \u00e0 sujet. \u00c0 \u201cce sentiment de vacuit\u00e9 et d\u2019inutilit\u00e9 constant\u201d qui caract\u00e9rise son existence de force de travail priv\u00e9e d\u2019autonomie, existence surveill\u00e9e, \u00e9minemment publique, succ\u00e8de la libert\u00e9. Comme il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 sociabilis\u00e9 \u00e0 cette libert\u00e9, il diff\u00e8re toute existence personnelle \u00e0 un double objectif, achever un livre, et regagner sa terre, o\u00f9 qu\u2019elle soit. En affrontant les nombreux traumatismes qui ont jalonn\u00e9 son parcours, en mettant au jour la tension entre pr\u00e9servation et aspiration \u00e0 la libert\u00e9, Menet tire l\u2019observation en lui-m\u00eame d\u2019une dualit\u00e9 entre Raison Imp\u00e9tueuse et Raison Philosophe. Raison Imp\u00e9tueuse craint de retrouver solitude, difficult\u00e9s, d\u00e9ception, dans une vie d\u00e9j\u00e0 trop charg\u00e9e en celles-ci ; Raison Philosophe lui conseille de ne pas garder plus longtemps ces choses en lui. Elle lui dit surtout d\u2019apprendre l\u2019instant, sans pass\u00e9 douloureux ni futur sans prise, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019apprendre \u00e0 vivre pour retourner parmi les hommes, m\u00eame et surtout si c\u2019est ailleurs. \u201cIl ne me fallait pas dispara\u00eetre avec tout cela en moi\u201d, conclut-il. L\u2019\u00e9criture, dans un sens, est son dernier acte d\u2019esclave, qu\u2019il consacre \u00e0 la relation de son esclavage et de celui des autres. L&rsquo;\u00e9criture lui sert d\u2019espace de transition o\u00f9 faire le point sur qui il est, transition vers un \u00e9tat qu\u2019il n\u2019a jamais connu : la vie priv\u00e9e. Ce sera un nouveau chapitre, o\u00f9 le lecteur ne sera pas invit\u00e9. Peut-\u00eatre Paria de Carmen Toudonou nous livre-t-il ici une m\u00e9taphore de la condition de l\u2019\u00e9crivain. Cette personne qui nous donne acc\u00e8s en apparence \u00e0 son int\u00e9riorit\u00e9 et \u00e0 celle des autres, qui nous accompagne dans nos d\u00e9placements, dans notre repos, est-elle bien \u2013 une personne ? Non. C\u2019est une construction fictive. Menet nous laisse sa fiction, et rejoint la vraie vie.<\/p>\n\n\n\n<ul><li>D\u2019une r\u00e9volte \u00e0 l\u2019autre : apprendre la libert\u00e9 dans Paria de Carmen Toudonou<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Djalil est un protagoniste cl\u00e9 de la r\u00e9bellion des Zanj (Zendj ou Zinj), esclaves africains issus de la traite de l\u2019oc\u00e9an Indien diss\u00e9min\u00e9s dans les espaces agricoles sous contr\u00f4le des califes Abbasides (soit l\u2019Irak, de nos jours). Cette r\u00e9bellion \u00e9clate en 869 et fera entre 500 000 et un million de morts sur une dizaine d\u2019ann\u00e9es, entra\u00eenant pratiquement la ruine du Califat et marquant le d\u00e9but de son long d\u00e9clin, jusqu\u2019\u00e0 sa conqu\u00eate par&#8230; les Ottomans.<\/p>\n\n\n\n<p>Djalil est n\u00e9 vers 840. Dans les ann\u00e9es 850, il est affect\u00e9 aux champs de sel du Califat. \u201cL\u2019or blanc\u201d domine les \u00e9changes commerciaux avec les caravanes. Ces esclaves agricoles sont sans doute ceux qui travaillent dans les conditions les plus atroces. Les planificateurs arabes s\u2019obstinent \u00e0 dessaler les marais du Tigre pour acclimater la canne \u00e0 sucre. En vain. D\u00e8s le Moyen-\u00e2ge, l\u2019exploitation capitaliste vire \u00e0 l\u2019irrationnel meurtrier, pour peu de profit. Au regard de cet enfer sur terre, Menet se reproche parfois de s\u2019\u00eatre \u201ccomplu\u201d dans cette vie du Harem, et de n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 qu\u2019un rebelle de mots. La nostalgie, par le souvenir de Kaba et de Matadi, est son moteur. Pas la lutte. Son pr\u00e9curseur, lui, \u201cn\u2019avait de pens\u00e9e que pour ces chapons qui s\u2019\u00e9taient r\u00e9volt\u00e9s, et par leur armement rudimentaire, \u00e9taient parvenus \u00e0 tenir en \u00e9chec un syst\u00e8me pluri-centenaire, dot\u00e9 des derni\u00e8res technologies de pointe, mani\u00e9es par une arm\u00e9e de m\u00e9tier compl\u00e8tement chevronn\u00e9e.\u201d Djalil \u00e9tait instruit des pr\u00e9c\u00e9dentes r\u00e9voltes qui avaient secou\u00e9 le Califat, au 7e si\u00e8cle notamment.<\/p>\n\n\n\n<p>Par un raccourci saisissant, Menet \u00e9voque ensuite les \u00e9chos de la Premi\u00e8re Guerre mondiale qui lui parviennent dans sa retraite, alors qu\u2019il pr\u00e9pare activement son retour en Afrique. Voil\u00e0 encore des quasi-esclaves, conscrits de force, qui comprennent \u00e0 peine les enjeux qui dictent leur mort en masse. Pendant qu\u2019il retrace les exploits des guerriers libres de Djalil, le monde continue de se d\u00e9chirer pour des puissants dans leurs palais. Pour cet humaniste frustr\u00e9 qu\u2019est Menet, l\u2019esclave vainqueur d\u2019il y a mille ans est porteur d\u2019un avertissement : l\u2019ordre sup\u00e9rieur, dominant, dort dans la s\u00e9curit\u00e9, comme cet Empire ottoman qu\u2019il a vu tomber du jour au lendemain, devant quelques coups de feu tir\u00e9s par ces gamins, les Jeunes-Turcs, press\u00e9s de d\u00e9boulonner les idoles pour entrer dans la modernit\u00e9. Cet occident qui se gorge de l\u2019invincibilit\u00e9 de sa suppos\u00e9e sup\u00e9riorit\u00e9 civilisationnelle devrait m\u00e9diter sur la r\u00e9gularit\u00e9 de ces retours de flamme vengeresse de ses serviteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve dans la lutte de Djalil telle que la reconstitue Menet des accents du Two Thousand Seasons de Ayi Kwei Armah, le premier roman (publi\u00e9 en 1972 dans la&#8230; Tanzanie anticapitaliste de Julius Nyerere) \u00e0 avoir interrog\u00e9 frontalement la nature \u00e9galitarienne des philosophies et soci\u00e9t\u00e9s africaines traditionnelles ; et de sa suite The Healers (1979) qui s&rsquo;appesantit sur leur r\u00e9silience indomptable et les strat\u00e9gies de survie culturelle sous le joug. Dussent-ils y passer mille ans et plus, les opprim\u00e9s poursuivent leur travail de fourmis. Ce sont des murmures au ras des champs ingrats, quand le garde-chiourme somnole. La culture supprim\u00e9e survit en se transmettant individu par individu, dans le secret. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une masse critique soit atteinte, qui permette de d\u00e9clencher le soul\u00e8vement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi se pr\u00e9parent pendant des mois Djalil et Ali, un \u00e9rudit itin\u00e9rant ralli\u00e9 \u00e0 la cause des esclaves auxquels il apprend \u00e0 lire et \u00e9crire, r\u00e9volt\u00e9 par conscience morale et pi\u00e9t\u00e9. Leur objectif est de cr\u00e9er un \u00e9tat libre aux portes du Califat. Ils maintiendront cinq ann\u00e9es durant leur propre capitale, allant jusqu\u2019\u00e0 prendre Basra, une partie de la flotte, et battre monnaie. Mais la chute viendra du blanc, qui se proclamera Mahdi, envoy\u00e9 de Dieu. Menet (l&rsquo;\u00e9crivaine Toudonou ?) semble alors poser cette question \u00e0 Armah : les esclaves lib\u00e9r\u00e9s peuvent-ils faire de bons ma\u00eetres, eux qui n\u2019ont jamais connu d\u2019exemples de conduite fraternelle, de d\u00e9cence ? Pour ces \u201ccerveaux fa\u00e7onn\u00e9s par l\u2019arbitraire\u201d, le monde se r\u00e9duit \u00e0 une seule alternative : \u201cservant ou serf\u201d. Personne ne sait comment transformer sa condition. Il ne s\u2019agit pas seulement de faire triompher la r\u00e9volte politique, mais d\u2019accomplir ensuite une r\u00e9volution psychologique pour l\u2019enraciner.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"878\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Carmen-Toudonou-Mention-Sheherazade-878x1024.jpg\" alt=\"R\u00e9sumer \u201cParia de Carmen Toudonou\u201d de fa\u00e7on synth\u00e9tique est difficile, tant la galerie de personnages est foisonnante\" class=\"wp-image-13247\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Carmen-Toudonou-Mention-Sheherazade-878x1024.jpg 878w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Carmen-Toudonou-Mention-Sheherazade-257x300.jpg 257w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Carmen-Toudonou-Mention-Sheherazade-768x895.jpg 768w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Carmen-Toudonou-Mention-Sheherazade.jpg 1272w\" sizes=\"(max-width: 878px) 100vw, 878px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00a0                                                                                    <\/p>\n\n\n\n<p>                                                                                             * * * * * * * *<\/p>\n\n\n\n<p>Viol, mutilation, mais aussi et surtout, \u201cla beaut\u00e9, l\u2019\u00e9loquence, le pouvoir, l\u2019or\u201d n\u2019ont pu an\u00e9antir l\u2019\u00eatre profond de Menet et de Kaba. Et Menet, au moment de poser la plume pour renouer avec le fil de son existence interrompue il y a un demi-si\u00e8cle, d\u00e9cide qu\u2019il n\u2019a pas \u00e0 le leur expliquer, \u00e0 ces \u00e9trangers. \u201cCes gens n\u2019avaient pas acc\u00e8s \u00e0 ces choses-l\u00e0.\u201d Il ne se justifiera plus. C\u2019est d\u2019ailleurs lors d\u2019un s\u00e9jour \u00e9prouvant en prison, quand il devient pleinement un captif, un condamn\u00e9, un paria sans circonstances att\u00e9nuantes aux yeux de sa soci\u00e9t\u00e9 d\u2019adoption, qu\u2019il se sent \u00e0 l\u2019aise avec lui-m\u00eame pour la premi\u00e8re fois de sa vie, d\u00e9nu\u00e9 de toute arri\u00e8re-pens\u00e9e. Qu\u2019il s\u2019accepte. Questionn\u00e9 par le sultan lui-m\u00eame sur ses motivations, il ne prend pas la peine de lui r\u00e9pondre, renvoyant l\u2019homme le plus puissant du monde \u00e0 son impuissance intellectuelle et morale \u00e0 comprendre la soci\u00e9t\u00e9 sur laquelle il pense r\u00e9gner sans partage.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son enfance \u00e0 Matadi, les adultes lui r\u00e9p\u00e9taient souvent : \u201cquand on meurt, on ne revient pas\u201d. Alors qu\u2019il vogue vers Dar-Es-Salaam, Menet conclut qu\u2019on ne meurt pas vraiment, du moment qu\u2019on laisse derri\u00e8re soi un legs, une descendance intellectuelle. Il se souvient de cette parabole de sa grand-m\u00e8re Bibi, la grande pr\u00eatresse : \u201cVois-tu, figures-toi une personne qui quitte sa maison pour le march\u00e9. Eh bien, c\u2019est tout pareil. L\u2019au-del\u00e0, c\u2019est la maison. La vie, c\u2019est le march\u00e9 : tu viens, tu remplis ton panier, et puis tu rentres \u00e0 la maison o\u00f9 t\u2019attendent tes parents.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019instar de \u201cL\u2019Eunuque et l\u2019empereur\u201d de Solo Niar\u00e9, \u201cParia de  Carmen Toudonou \u201d est le genre de fresque romanesque vaste, riche, fouill\u00e9e, dont doit s\u2019enorgueillir la prose de langue fran\u00e7aise, et dont l\u2019Afrique francophone a besoin non seulement pour prendre sa place aupr\u00e8s des best-sellers d\u2019Afrique anglophone, mais aussi pour combler les lacunes dans les imaginations et la construction mentale de ses dizaines de millions de lecteurs encore ignorants de pans entiers de leur histoire. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paria de Carmen Toudonou est paru aux \u00c9ditions V\u00e9nus d\u2019\u00c9b\u00e8ne, B\u00e9nin et My African Clich\u00e9s, Nig\u00e9ria, en 2025. 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