{"id":8684,"date":"2020-11-20T11:59:51","date_gmt":"2020-11-20T11:59:51","guid":{"rendered":"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/?p=8684"},"modified":"2020-11-20T12:01:45","modified_gmt":"2020-11-20T12:01:45","slug":"terre-ceinte-de-m-mbougar-sarr-parole-sert-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/terre-ceinte-de-m-mbougar-sarr-parole-sert-silence\/","title":{"rendered":"\u00abTerre Ceinte\u00bb de M. Mbougar Sarr :\u00abQuand la parole sert le silence\u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Un groupe de six personnes d\u00e9cide de publier un journal clandestin d\u00e9nomm\u00e9 <em>\u201cRambaaj\u201d<\/em> pour lutter contre la Fraternit\u00e9, la police islamique de la ville de \u00a0Kalep dont le chef n\u2019est autre que Abdel Karim Konat\u00e9. Personnage fascinant, il r\u00e8gne par la terreur et l\u2019intimidation. Entre lapidation, ex\u00e9cution publique, ce justicier entend laver la ville de toutes les impuret\u00e9s des \u0153uvres des impies et des m\u00e9cr\u00e9ants. Silence coupable, l\u00e2chet\u00e9, d\u00e9sespoir, le silence du peuple face \u00e0 la folie du r\u00e9gime n\u2019a d\u2019\u00e9gale que cette sc\u00e8ne finale magistrale d\u2019un roman couronn\u00e9 prix Ahmadou Kourouma en 2015\u2026<img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8686\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/terre-ceinte_M.M.Sarr_-188x300.jpg\" alt=\"\" width=\"188\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/terre-ceinte_M.M.Sarr_-188x300.jpg 188w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/terre-ceinte_M.M.Sarr_.jpg 313w\" sizes=\"(max-width: 188px) 100vw, 188px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb de M. Mbougar Sarr entre discours rh\u00e9torique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Discours et la rh\u00e9torique pr\u00e9c\u00e8dent et rendent solennels tout pouvoir. Le Capitaine Abdel Karim Konat\u00e9 est le discours incarn\u00e9, la pr\u00e9cision de la rh\u00e9torique, lui qui est pr\u00e9sent\u00e9 comme un homme et <em>\u201cmoins que cela et plus que cela.\u201d <\/em>(P.211). Comment ne pas alors \u00eatre fascin\u00e9, \u00e9merveill\u00e9 par ce personnage paradoxal. Et pourtant, le chef de la police islamique ne se pr\u00e9sente (nullement) comme un tyran bien que son r\u00e9gime le soit. Il aimait l\u2019adr\u00e9naline du grand combattant au point que <em>\u201c<strong>les rares fois o\u00f9 il jubilait encore c\u2019\u00e9tait quand, devant la mort, les condamn\u00e9s, dans un ultime sursaut de d\u00e9sespoir, essayaient de s\u2019accrocher \u00e0 la vie. Il aimait surprendre dans leurs yeux effar\u00e9s ou dans les derniers mots qu\u2019ils l\u00e2chaient comme un d\u00e9lire d\u2019agonie, la peur, l&rsquo;effroyable peur de la mort.\u201d<\/strong> (P.176). <\/em>A travers ce personnage, l\u2019auteur arrive \u00e0 \u00e9carter un clich\u00e9 plus vieux que l\u2019obscurantisme : les fanatiques seraient des personnes incultes, irraisonn\u00e9es qui n&rsquo;ob\u00e9issent que par \u00e9lan religieux d\u00e9mesur\u00e9 embrigad\u00e9 par le discours. Abdel Karim est loin de cet arch\u00e9type. Il incarne l\u2019autre face du fanatisme, cet autre versant de la r\u00e9alit\u00e9 complexe de la chose : \u201c<strong><em>c\u2019\u00e9tait un fanatique intelligent, si l\u2019on peut se permettre une telle association de termes, un fanatique capable de soutenir sa parole par une argumentation claire et comme tous les vrais fanatiques, in\u00e9branlables dans ses convictions<\/em><\/strong><em>\u2026\u201d <\/em>(P.125). Le chef de police islamique de Kalep, figure embl\u00e9matique de ce fanatisme instruit, est l\u2019exact oppos\u00e9 de ces fanatiques m\u00e9diocres, limit\u00e9 fond\u00e9 sur la seule interpr\u00e9tation litt\u00e9rale du Coran (P.123).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 peut donc venir la fascination qu\u2019on pourrait avoir envers un tel personnage ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la litt\u00e9rature africaine contemporaine, il y a peu de personnages du type d\u2019Abdel Karim ce genre de personnage qui transcende les appr\u00e9hensions humaines pour susciter chez le lecteur un double sentiment : l\u2019\u00e9merveillement et la r\u00e9pugnance. Cet homme capable de faire ex\u00e9cuter par devoir envers Dieu -dit-il- (P.122) deux jeunes amants coupables (de fornication) (P.11 et S.) est \u00e0 la fois \u201cen mesure\u201d de r\u00e9tablir la justice ou ce qu\u2019elle n\u2019est pas d\u2019ailleurs (P.135), en ordonnant \u00e0 ce que ses hommes qui ont fouett\u00e9 une femme qui n\u2019avaient pas couvert sa t\u00eate soient amput\u00e9s d\u2019un bras. C\u2019est dire toute l\u2019ambivalence de ce personnage (un l\u00e9galiste fou) qui s\u2019est construit dans le discours. Et tout le roman lui-m\u00eame refl\u00e8te ce discours politico-religieux. Et comme l\u2019a pu penser Florian Alix dans l\u2019\u00e9dition N\u00b0 258 de la revue Afrique Francophone (P.158 \u00e0 160), ce texte n\u2019est pas un roman \u00e0 th\u00e8se. L\u2019auteur, \u00e0 travers ce personnage exp\u00e9rimente plut\u00f4t une certaine rh\u00e9torique du discours construite entre id\u00e9ologie qui craint l\u2019\u00e9criture (P.314) et le faux-jeu des \u00e9pith\u00e8tes : l\u2019Islam radical et l\u2019Islam mod\u00e9r\u00e9 (P.126).<img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8687\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/71PO3fLu09L-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/71PO3fLu09L-200x300.jpg 200w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/71PO3fLu09L-768x1149.jpg 768w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/71PO3fLu09L-684x1024.jpg 684w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/71PO3fLu09L.jpg 806w\" sizes=\"(max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb de M. Mbougar Sarr\u00a0<em>: <\/em>quid de l\u2019homme et du peuple\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit dans ce roman d\u2019un peuple silencieux d\u2019une taisance coupable qui vit dans la hantise de la peur (P.168). Il a un double r\u00f4le \u00e0 jouer qui peut se r\u00e9sumer sobrement de la sorte : \u201c<strong><em>ces m\u00eames gens qui ont assist\u00e9 \u00e0 la mise \u00e0 mort des ces deux jeunes amants lapid\u00e9s ont d\u00e9cid\u00e9 de sauver Ndey Joor Camara des griffes de ses bourreaux<\/em><\/strong> (P.93). Ce sont ces m\u00eames gens qui ont et particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;insurrection finale et avalis\u00e9 le discours d\u2019Abdel Karim. O\u00f9 donc chercher l\u2019erreur ? Dans la force persuasive du chef de la milice islamique ? Ou dans la pr\u00e9somption somme toute simple que tout r\u00e9gime autoritaire r\u00e9ussirait parce qu&rsquo;il ferait de \u201c<strong><em>l\u2019illusion de l\u2019inutilit\u00e9 de la communication, de la paresse devant le langage, une vertu individuelle et collective<\/em><\/strong>\u201d (P.37). Mais, il faut aussi faire remarquer que le discours id\u00e9ologique ne se limite pas seulement et simplement \u00e0 une vaine illusion rh\u00e9torique. Il proc\u00e8de aussi par n\u00e9gation\u00a0: faire dispara\u00eetre de l\u2019espace public tout ce qui pourrait encourager les esprits vers autre chose. Et cette autre chose (P.312) peut \u00eatre le livre. Ce qui serait \u00e0 l\u2019origine de l\u2019autodaf\u00e9 de la biblioth\u00e8que et de l\u2019arrestation de deux des six auteurs du Journal clandestin traqu\u00e9s par Abdel Karim lui-m\u00eame : D\u00e9thi\u00e9 et Codou.\u00a0 Personnage mythique et mystique, Abdel Karim m\u00e9prise les autres personnages (du moins reste indiff\u00e9rent envers eux) du r\u00e9cit sauf ceux qui \u00e0 ses yeux lui rappellent une partie de lui-m\u00eame ou de sa trajectoire : il a de l&rsquo;estime (P.210) pour le P\u00e8re Badji. Le vieux tenancier du bar-bistrot-caf\u00e9- \u201cle Jambaar\u201d est le seul homme qui lui tient t\u00eate dans le discours. Entre les deux, il y a un jeu de dupe que l\u2019auteur avec beaucoup d\u2019humour rappelle par cette formule devenue un classique de la question-r\u00e9ponse \u201c<strong><em>Je suis Alexandre le Grand. -Et moi Diog\u00e8ne le cynique<\/em><\/strong>\u201d (P.199). Le dialogue a dur\u00e9 entre les deux hommes (P.199 \u00e0 211), c\u2019est un masterclass -si le terme sied- de rh\u00e9torique ! Les auteurs contemporains (africains de surcro\u00eet) peuvent trouver dans cet \u00e9change un mod\u00e8le du dialogisme abouti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre personne qui fascine Abdel Karim, lui qui n\u2019a aucun amour pour les femmes (du moins ce qu\u2019on apprend du texte litt\u00e9ral), c\u2019est Ndey Joor Camara. Elle, la femme du docteur Malamine (un des protagonistes du Journal clandestin), lui rappelle d\u2019abord \u201cquelqu\u2019un\u201d (P.131) par son regard profond (on pourrait faire une \u00e9tude enti\u00e8re sur le jeu du regard dans <strong><em>Terre Ceinte<\/em><\/strong>), peut-\u00eatre une ancienne conqu\u00eate de sa lointaine jeunesse. Il avait chass\u00e9 cette vague id\u00e9e de sa t\u00eate, lui, qui avait souffert par le fait d\u2019une femme, lutt\u00e9 \u00e0 force d\u2019acharnement inhumain \u00e0 l\u2019oublier, \u00e0 oublier ses (moindres) traits, \u00e0 gommer, les expressions de son visage, \u00e0 voiler son regard. Cette femme (la Femme) n\u2019\u00e9tait plus dans son esprit qu\u2019une silhouette lointaine et impr\u00e9cise comme une ombre dans le d\u00e9sert, comme le mirage d\u2019une oasis. (P.242). Qui peut donc lui sugg\u00e9rer ce visage, ce regard ? Le corps qui porte ce regard qui \u201chante\u201d le chef de la milice islamique (en justifie l\u2019attitude d\u2019Abdel Karim devant la photo de famille) n\u2019est autre que celui de la m\u00e8re d\u2019Isma\u00efla (P.286), fils honni, banni et maudit par son p\u00e8re Malamine (282), il rejoint les rangs de la Fraternit\u00e9 (le nom de la police islamique). Le jeune homme taciturne, comme le souligne Capitaine Abdel Karim \u00e9tait diff\u00e9rent des autres qui s\u2019engageaient dans les rangs de la Fraternit\u00e9 : certains sans rep\u00e8res cherchaient une famille de substitution ou une absolution de leur p\u00e9ch\u00e9s, d\u2019autres un moyen de se construire une identit\u00e9 (P.291)\u00a0; mais lui le jeune homme, la guerre ne lui parlait pas. Il avait trouv\u00e9 Dieu, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 les voix du Seigneur dans une longue marche vers la solitude (P.274), \u00e9tudi\u00e9 l\u2019arabe, la th\u00e9ologie, lu le Coran, m\u00e9moris\u00e9 la Sunna et appris des milliers de hadiths. Il \u00e9tait tout simplement, plus que \u00e7a, la version d\u2019Abdel Karim durant son adolescence. D\u2019ailleurs, Abdel Karim, le reconna\u00eet comme son seul ami (P.294).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ismaila, fanatique instruit, convaincu meurt en pi\u00e8tre soldat de guerre mais ses yeux lui ont surv\u00e9cu (P.298).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On n\u2019\u00e9puisera jamais la l\u00e9gende de ce personnage mort dans la sc\u00e8ne finale de \u00ab\u00a0<strong><em>Tresse ceinte<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb alors qu\u2019il s\u2019adonnait encore \u00e0 ce qui faisait de lui un personnage hors-norme : la solennit\u00e9 de son discours et des ex\u00e9cutions (P.15). Il emporte dans l\u2019emphase spectaculaire de sa mort son sourire, ses convictions, D\u00e9thi\u00e9 et Codou et surtout Ndey Joor Camara !<img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8654\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/mbouga-sarr-300x150.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"150\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/mbouga-sarr-300x150.jpg 300w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/mbouga-sarr.jpg 696w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb de M. Mbougar Sarr\u00a0<em>: <\/em>une ode au silence.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ambigu\u00eft\u00e9. Paradoxe. Tout ce qu\u2019on veut. L\u2019\u00e9loge du silence est l\u00e0. Il s\u2019impose, se sublime entre la guerre et la barbarie. Que peut-on trouver de fabuleux au silence dans un contexte de guerre et de si\u00e8ge ? Inutile de faire un cours sur la valeur du silence en litt\u00e9rature. \u00ab\u00a0<strong>Terre Ceinte<\/strong>\u00a0\u00bb suffit, et bien largement ! A quoi bon parler ? se demande bien P\u00e8re Badji (P.50) dont la taverne (le Jambaar) renverrait \u00e0 ce silence ferme, qui obligerait \u00e0 bien se passer de l\u2019usage de la parole. Tout comme le vieux Badji, Malamine, rong\u00e9 par la culpabilit\u00e9 (P.114) ne sut que faire si le syst\u00e8me contraint au silence face \u00e0 la mort de ces jeunes amants dont le seul p\u00e9ch\u00e9 est de s\u2019aimer ! (P.60). Ce silence complice du peuple d&rsquo;apr\u00e8s D\u00e9thi\u00e9 (P.142) par peur des brimades conduit pour Malamine \u00e0 l\u2019inutilit\u00e9 du langage et de sa perte \u00e9ventuelle (P.61). Le silence s\u2019intercale alors entre la dangerosit\u00e9 de l\u2019id\u00e9ologie (P.144) et le confort de l\u2019aristocratie (P.142). Donc face au silence de Dieu (P.164), se perdre dans le creux tortueux de la pens\u00e9e humaine et se taire, est-ce bien la solution, la vraie ? (P.145). Les strat\u00e8ges du silence (Abdel Karim et Vieux Badji) (P.211) poussent la force du silence dans ce qu\u2019elle a de plus profond : le mutisme ! (P.198).Strat\u00e9gie, ruse, le silence a aussi en lui l\u2019autre revers de la m\u00e9daille : \u201cle drame silencieux\u201d. C\u2019est ce silence interminable, cette latence impitoyable qui a conduit \u00e0 creuser le foss\u00e9 entre Malamine et son fils Idrissa (P.230). Il a aussi pr\u00e9valu \u00e0 l&rsquo;insurrection g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la fin par le peuple kal\u00e9pois qui ne r\u00e9pondait finalement que par un silence inqui\u00e9tant au discours de sa majest\u00e9 Abdel Karim (P.336). Le silence traduit ici l\u2019arme supr\u00eame de la conviction propre, arme dont s\u2019est servi Isma\u00efla quand il n\u2019\u00e9tait plus question de parler de Dieu. Ainsi, il s&rsquo;enfermait dans un mutisme herm\u00e9tique d\u00e8s lors qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait plus question. (P.294).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est tout l\u2019avis contraire d\u2019Alioune (membre du groupe des six) qui pense que dans le silence coupable (le silence le plus complet) de ce peuple, il n\u2019y a qu\u2019une issue : la tristesse (P.255). Que faire donc de l\u2019intimit\u00e9 du silence de Malamine et de son fils Isma\u00efla d\u00e9sormais d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 la seule voie du seigneur ? (P.267). Rien, \u00e0 part une rupture des plus violentes !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et quand tout est en ruine, que les liens soient rompus, que la guerre ait d\u00e9chir\u00e9 la ville, seule le silence vient imposer sa triste loi : \u201c<strong><em>Bien qu\u2019il n\u2019y ait plus de djihadistes d\u00e9ambulant dans ses rues avec des armes, Bantika (l\u2019autre ville du sumal) reste silencieuse et triste<\/em><\/strong>\u201d (P.348).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On le voit, le silence est souvent associ\u00e9 dans le roman \u00e0 la culpabilit\u00e9. Entre le si\u00e8ge de la ville et sa \u201clib\u00e9ration\u201d, les deux mamans des jeunes fornicateurs font des \u00e9changes \u00e9pistolaires. Il ne faut toutefois pas voir dans ces lettres-missives une polyphonie aboutie-du moins assum\u00e9e-. Il s\u2019agit de deux m\u00e8res endeuill\u00e9es par le chagrin et la folie humaine (P.119) qui correspondent ; voila ! A\u00efssata est la m\u00e8re d\u2019A\u00efda (18 ans) et Sadobo est la m\u00e8re de Lamine (20 ans) (P.42). Tout au long de leur exp\u00e9dition, les deux femmes d\u00e9chir\u00e9es par la mort injuste de leurs enfants r\u00e9fl\u00e9chissent ensemble (parfois de mani\u00e8re oppos\u00e9e et contradictoire) au-del\u00e0 de cette folie qui a des airs de trag\u00e9die humaine. Il est question de souffrance, de douleur, de pessimisme dans leur \u00e9change (P.40). Dans le deuil, face \u00e0 la douleur, l\u2019Homme a le droit de flancher, de souffrir : tout espoir est annihil\u00e9 ! (P.78). La vraie force pour Sadobo est celle qui n\u2019interdit pas la faiblesse, celle qui accepte que l\u2019on puisse perdre<em>, \u201c<strong>seulement perdre, se briser compl\u00e8tement<\/strong>\u2026\u201d <\/em>(P.79) et de<em> \u201c<strong>souffrir comme une reine<\/strong><\/em>\u201d (P.119). Ne donc (jamais) croire que l\u2019humain est capable de se relever de tout. En somme, Sadobo reproche \u00e0 son interlocutrice une vieille candeur humaine : croire capable de trahir la douleur ! (P.78). Dans cette configuration absolue de la douleur, tout d\u00e9pendra de quoi chaque homme fait de sa libert\u00e9 (P 167), car quoique l\u2019on puisse faire, la culpabilit\u00e9 n\u2019\u00e9pargne rien, m\u00eame l\u2019Amour ! (P.165) dans un monde que Dieu lui-m\u00eame, ce froid silencieux de la taverne, ce<em> \u201c<strong>pr\u00e9tendu Dieu de l\u2019Amour<\/strong>\u201d <\/em>(P.183) aurait quitt\u00e9 selon A\u00efssata ce monde (P.181). Qu\u2019esp\u00e9rer alors de l\u2019Homme ? De ces hommes fous qui battent leurs femmes, de ces peureux qui n\u2019ont plus qu\u2019une arme en bandouli\u00e8re : la l\u00e2chet\u00e9.<em> \u201c<strong>La peur qui les saisit montre leurs instincts les plus enfouis, les plus animaux. Leur Dieu les a conduits \u00e0 la peur de l\u2019homme : tout \u00e7a a fini par d\u00e9sesp\u00e9rer Dieu.\u201d<\/strong> <\/em>(P.181). Ils sont l\u00e2ches et acceptent le confort de l\u2019esclavage. La lucidit\u00e9 (P.181) est ce qu\u2019il faut (\u00c0 croire que l\u2019auteur croit \u00e0 la lucidit\u00e9. Nd\u00e9n\u00e9 avait abouti au m\u00eame r\u00e9sultat apr\u00e8s moult r\u00e9flexions sur sa (la) condition humaine dans le dernier Roman de M. Mbougar Sarr<em> \u201c<strong>De purs Hommes<\/strong>\u201d paru aux \u00c9ditions Philippe Rey en 2018. <\/em>La lucidit\u00e9, peut-\u00eatre la derni\u00e8re carte de l\u2019espoir ? Ou de la r\u00e9sistance ?(P.348) Qui sait ?<img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8685\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/terre-ceinte.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"295\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb de M. Mbougar Sarr\u00a0<em>: <\/em>le wolof au c\u0153ur <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb <\/strong>de M. Mbougar Sarr n\u2019est toutefois pas que discours simple. La rh\u00e9torique du texte s\u2019accompagne du respect du lexique de la langue d\u2019expression naturelle des personnages. On comprend l\u2019id\u00e9e de l\u2019auteur. Ne dit-on que nommer les choses sans les traduire, c\u2019est leur restituer leur valeur originelle\u00a0? Ne dit-on pas aussi que certaines \u00e9motions ne peuvent se traduire au risque de se d\u00e9poss\u00e9der de leur essence ontologique\u00a0? C\u2019est la raison, peut-\u00eatre, de la pr\u00e9sence dans le texte d\u2019un lexique fourni en wolof (langue nationale du S\u00e9n\u00e9gal). On peut citer \u00e0 foison : Le \u201c<strong><em>Jambaar<\/em><\/strong>\u201d (nom donn\u00e9 \u00e0 l\u2019enseigne du Vieux Badji) n\u2019a pas de r\u00e9el \u00e9quivalent en en langue fran\u00e7aise m\u00eame si l\u2019auteur le texte propose une traduction (h\u00e9ros, vaillant) (P.43). On ne dissertera pas sur la valeur historique attach\u00e9e \u00e0 la notion. La m\u00eame remarque s\u2019impose pour l&rsquo;expression \u201c<strong><em>Ataya<\/em><\/strong>\u201d traduite au besoin de fa\u00e7on r\u00e9dhibitoire par \u201cth\u00e9\u201d. L\u2019expression \u201c<strong><em>\u00c7aga<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb (putain) aurait-elle eu une acception autre dans un autre pays que le sumal et dans un autre r\u00e9gime ? (pour les djihadistes, elle a une large signification et pourrait d\u00e9signer par exemple toute femme qui ne mettrait pas le voile). Au S\u00e9n\u00e9gal, le mot signifie dans la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, une femme qui vend ses charmes\/dans le profond langage local (la signification originelle) la femme divorc\u00e9e).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201c<strong><em>Yaay Booy<\/em><\/strong>\u201d est souvent utilis\u00e9 pour insister sur la contenance \u00e9motionnelle quand on s\u2019adresse \u00e0 sa maman ch\u00e9rie (P.87). L&rsquo;expression qui a le plus de sens dans le r\u00e9cit est \u201c<strong><em>Rambaj<\/em><\/strong>\u201d anagramme de <strong><em>Jambaar<\/em><\/strong> et peut aussi en \u00eatre un des antonymes par extension. Le mot d\u00e9signe en son sens d\u00e9notatif, un mauvais g\u00e9nie, un esprit malfaisant qui \u00e9coute aux portes, d\u00e9nonce, brise les amiti\u00e9s, d\u00e9fait les couples et s\u00e8me le d\u00e9sordre dans les esprits par le mensonge et le colportage (P.157). <strong><em>Rambaaj<\/em><\/strong> (le journal) repr\u00e9sentait symboliquement cette appellation : Diviser, dire du mal pour faiblir !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutefois, on pourrait objecter sur l\u2019utilit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture en Arabe de la sourate \u201c<strong><em>Al kaffirun<\/em><\/strong>\u201d surtout dans un contexte o\u00f9 Abdel Karim pensait au trouble que lui faisait la rencontre avec la m\u00e8re d\u2019Isma\u00efla, Ndey Joor Camara, la tenanci\u00e8re du restaurant \u201c<strong><em>\u00c7in-Gui<\/em><\/strong>\u201d, cette femme au regard foudroyant. Cette sourate parle aux m\u00e9cr\u00e9ants (P.180). Peut-\u00eatre que la sourate \u201c<strong><em>An Nisa<\/em><\/strong>\u201d irait mieux ici ? Qui sait ? N\u2019est-il pas envo\u00fbt\u00e9 par cette myst\u00e9rieuse femme qui utilise le \u201c<strong><em>\u00c7urray<\/em><\/strong>\u201d pour son mari, \u201c<strong><em>ce baume pour l\u2019\u00e2me&#8230;relaxant pour le corps avant que d\u2019\u00eatre un aphrodisiaque pour les sens : tous ceux qui croient l\u2019inverse manquent de go\u00fbt<\/em><\/strong>.\u201d (P.157).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8688\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/u_4-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" srcset=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/u_4-300x169.jpg 300w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/u_4-768x432.jpg 768w, https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/u_4.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb <\/strong>de M. Mbougar Sarr est un roman o\u00f9 le discours aura pris le pas sur la technique litt\u00e9raire (m\u00eame si le discours fait partie int\u00e9grante de la technique). Et l\u2019auteur le ma\u00eetrise bien. D\u2019autres personnages auraient cependant pu figurer en bonne place dans l\u2019\u00e9tude propos\u00e9e : la belle Madjigu\u00e8ne, membre, puis ex-membre du groupe des six, (son idylle avec Vieux Badji), le petit Idrissa, fils de Malamine (le dernier protagoniste, le vrai, de l\u2019histoire. Il a tu\u00e9 Abdel Karim avec la carabine du vieux Badji, Alioune (membre du groupe des six)&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains \u00e9l\u00e9ments du discours peuvent susciter quelques interrogations : l&rsquo;argument d\u2019une id\u00e9ologie qui craint l\u2019\u00e9criture, s\u2019il se justifie (peut-\u00eatre au contexte de l\u2019\u00e9poque), est peut-\u00eatre d\u00e9suet : l\u2019id\u00e9ologie moderne tend \u00e0 r\u00e9inventer ses sources.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9flexion sur la guerre (P.284) n\u2019\u00e9tait pas celle de trop sur une m\u00eame question d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9e plus-haut (258).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9flexions (hautement intellectuelles) entre les deux mamans ont par moment fait ombre \u00e0 ce qui les pr\u00e9occupait : le deuil. Cela dit, <strong>\u00ab\u00a0<em>Terre Ceinte<\/em>\u00a0\u00bb <\/strong>de M. Mbougar Sarr\u00a0demeure une \u0153uvre ma\u00eetresse de la litt\u00e9rature. La pr\u00e9cision des analyses, la profondeur des r\u00e9flexions, tout cela fait de l\u2019\u0153uvre une r\u00e9f\u00e9rence s\u00fbre. Quand on l\u2019a lue une fois, on ne peut pas ne pas s\u2019y remettre\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mamadou Socrate DIOP<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-7617\" src=\"https:\/\/biscotteslitteraires.com\/2021\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/socrate-diop-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un groupe de six personnes d\u00e9cide de publier un journal clandestin d\u00e9nomm\u00e9 \u201cRambaaj\u201d pour lutter contre la Fraternit\u00e9, la police islamique de la ville de \u00a0Kalep dont le chef n\u2019est autre que Abdel Karim Konat\u00e9. 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