INTERVIEW ACCORDEE A ERIC AZANNEY (EA)

BL : Bonjour monsieur Eric AZANNEY. Une véritable richesse pour nous et pour tous nos internautes que de vous recevoir en tant que passionné des Lettres. Merci de mieux vous présenter à l’entrée de cette interview.

EA : Généralement c’est moi qui soumets à l’exercice auquel vous me soumettez en ce moment et je suis sûr que pendant cette interview je serai très timide (sourire). Je suis Eric AZANNEY, journaliste spécialiste des questions artistiques et culturelles. Après plusieurs expériences avec des organes de la presse écrite comme de l’audiovisuel, je travaille actuellement sur la plateforme africaine d’informations culturelles et politiques www.awaleafriki.com que j’ai l’honneur de diriger. J’essaie d’entretenir aussi de bonnes relations avec les livres et le milieu littéraire surtout béninois.

BL : Votre attachement à la littérature se révèle assez clairement dans les attributs que vous détenez encore aujourd’hui. Veuillez bien nous tracer ici votre rencontre avec le livre.

EA : Une rencontre aussi innocente que naïve. Enfant, ma sensibilité a été rigoureusement entretenue par la musique. Les slows, blues, Jazz français puis les rétros africains. Je remarquais que c’était beau sans forcément appréhender toujours le vrai sens des paroles. Il est même arrivé qu’écoutant « Adieu Angelina » de Nana Mouskouri mes pupilles s’inondent de substance lacrymale sans que je ne pleure réellement. Alors j’ai demandé : comment arrive-t-on à chanter de si belles choses ? Puis mon père m’a répondu qu’il faut bien connaitre la langue française. Et, comment fait-on pour connaître ainsi bien le français, poursuivis-je ? Et il a encore profité de l’occasion pour me parler de lecture. Car mon père nous parlait déjà souvent de lecture à mes frères et moi afin que nous ayons de bonnes notes aux épreuves de la dictée. Donc j’avais une raison de plus de lire. J’exploitais les livres de lecture du moment. Je découvrais des textes extraits que je trouvais intéressants au point d’avoir envie de lire les œuvres sources elles-mêmes. C’est ainsi que l’appétit de lire a grandi.

Et, au collège, alors qu’on s’échangeait les bouquins entre amis après lecture, un livre m’a vraiment marqué et a provoqué un déclic en moi. « Le discours d’un affamé » roman du Béninois Edgar Okiki Zinsou. La thématique et son traitement m’ont émerveillé ; ensuite, je me suis dit : comment il peut être possible d’en apprendre autant sur le passé de sa race tout en se divertissant, en riant malgré la douleur suggérée par les faits de la narration ! Comment se fait-il que tout le monde ne profite pas de ce bonheur de lire ! Donc il y a eu la rencontre avec le livre, la naissance des sentiments pour et toutes les jouissances conséquentes comme dans toutes bonnes relations amoureuses.

BL : Plusieurs peuvent témoigner vous avoir vu porter haute la littérature béninoise grâce à plusieurs de vos actions. Valère VIGNIGBE est votre alter ego et donc un témoin vivant ! Racontez-nous votre histoire avec lui. Vous avez eu à piloter plusieurs actions et organisation avec lui. Plongez-nous ici dans votre monde de ce temps.

EA : Dites-donc ! Vous êtes bien informés ! Effectivement, avec Valère VIGNIGBE, le bien nommé, nous entreprenions bien des choses qui, à en croire des témoins, défiaient notre taille à nous deux réunis (rire…).  Non, n’exagérons rien. Juste qu’il s’est trouvé qu’un jour nous avons réalisé que nous partageons l’intérêt des belles lettres et portons le rêve d’en contaminer beaucoup d’autres jeunes, surtout les plus jeunes : les collégiens que nous autres avions cessés d’être. Car le constat en cette première dizaine d’années après l’an deux mille était clair. La télé et internet connaissaient (et connaissent toujours) un vrai succès dans les habitudes, au détriment des livres. L’écrivain est considéré comme quelqu’un à part dans son monde à lui et dont on ne découvre l’art que lorsqu’il est inscrit aux programmes d’études scolaires. Alors, au cours d’une discussion, Valère a émis l’idée salvatrice d’apporter les livres et leurs auteurs vers les apprenants dans les lycées et collèges, vu que nous avons lui et moi la chance d’être proches de quelques écrivains. Une idée qui a rencontré aussitôt mon adhésion et ensemble nous l’avons mûrie.

C’est ainsi qu’a démarré l’aventure « Littérature à portée » qui consistait à organiser de connivence avec les chefs d’établissements une rencontre entre des écrivains et les élèves. Rencontre au cours de laquelle, les élèves posent toutes sortes de questions aux esthètes. A l’occasion, nous faisions la délibération d’un jeu-concours lancé quelques semaines plus tôt. Ce qui nous permettait d’offrir les lots de livres que nous avons pu rassembler au préalable à cet effet. On voyait que les élèves appréciaient ces rencontres. Ils étaient si heureux de rencontrer des écrivains et d’échanger avec eux. Les chefs d’établissements redemandaient notre passage mais hélas on faisait une édition par collège. Nous autres étions simplement comblés, peu importait si les jours qui suivent chaque édition nous devrons galérer car nos petits pauvres sous y sont passés (rire…).

Je profite de cette tribune pour dire ma gratitude à ces écrivains qui répondaient si favorablement à nos sollicitations malgré notre jeune âge. Merci à Florent Couao-Zotti, Gaston Zossou, Florent Eustache Hessou, Daté Atavito Barnabé-Akayi, Constantin Amoussou, Jasmin Ahossin-Guézo, Jean-Paul Tooh-Tooh et à tous les autres que je n’ai évidemment pas oubliés de citer. Merci également aux enseignants de français qui nous aidaient dans chaque établissement

BL : Vous avez participé activement à la proximité du livre dans les cœurs des jeunes à travers une organisation non gouvernementale créée pour ce but. Faites-nous lumière sur cette ONG.

J’étais président du comité d’organisation de « Littérature à portée » évoqué tantôt. Mais on était un certain nombre à être engagés dans l’organisation de cette activité qui a parcouru beaucoup de collèges d’enseignement général et le collège catholique « Père Aupiais ». Nous avons donc décidé de fonder en 2009 une association que nous avons nommée « Collectif de Jeunes Pour l’Eveil de la Littérature au Bénin » (CoJePEL-Bénin). Ce qui donnait un nom à notre regroupement. C’est en tant que CoJePEL-Bénin que Madame Béatrice Lalinon Gbado Directrice des éditions Ruisseaux d’Afrique nous associait à la « Semaine du Livre Béninois de Jeunesse » (SeLiBeJ) qui se déroule sur toute l’étendue du territoire national. Nous, nous prenions en compte l’université d’Abomey-calavi avec le Professeur Adrien Houanou, Directeur de CAAREC Editions et nous faisions quelques collèges de l’Atlantique et du Littoral. Mais notre dernière participation sous CoJePEL remonte à 2011-2012 car notre disponibilité à chacun posait problème. Il fallait se concentrer et bien finir sa formation pour certains et, pour d’autres, faire face aux réalités de la vie active. C’est ainsi que « Littérature à portée » a disparu progressivement hélas.

BL : Les lettres Modernes, le Journalisme Culturel. Vous mettez tout cela au service du Livre béninois en particulier. Qu’est-ce que cela rapporte à votre esprit d’homme de culture? Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans le milieu culturel ?

Je pense que ma sensibilité aux lettres et aux arts m’aide beaucoup dans mon travail de journaliste spécialiste de questions artistiques et culturelles. D’ailleurs, l’un a impliqué l’autre, je crois. Un journaliste culturel, je pense, c’est d’abord celui qui est capable de s’ouvrir à de fortes sensations devant une expression artistique. Ensuite, c’est celui-là qui peut communiquer son ressenti à la sensibilité d’autres consommateurs avec des éléments favorisant leur réception parce qu’il est sensé suffisamment s’informer lui et en tout temps, aux fins d’en disposer des outils. Je vis bien ce travail qui me nourrit surtout l’esprit. C’est le plus important. Le reste est moins plaisant, surtout dans le contexte béninois.

BL : Nous voulons en savoir plus sur votre expérience avec le web groupe de Presse Artisttik Africa.

Artisttik Africa en général, pour parler du centre culturel qui porte tous les autres compartiments dont le web groupe de presse, est une partie de moi, je vais dire. Il m’a beaucoup donné et j’espère le lui rendre chaque fois que je le peux. J’ai même eu l’occasion d’en assurer l’administration un bref moment. Ce qui fait une nouvelle et belle expérience. C’est l’occasion pour moi de dire ma profonde reconnaissance à cet homme qui n’a pas été mon patron mais mon père, mon grand frère et mon ami. J’ai nommé Monsieur Ousmane Alédji qui m’a tendu la main sans jamais laisser la mienne jusqu’à aujourd’hui.

Pour répondre à votre question, j’ai rejoint le web groupe de presse Artisttik Africa, composé surtout d’une revue, d’une télé et d’une plateforme d’informations culturelles en ligne,  2011-2012 sur invitation d’un ancien membre de la presse universitaire, Arcade Assogba, un grand ami à moi qui le dirigeait et m’y a introduit. Ma disponibilité d’alors ne me permettait que d’en être collaborateur extérieur car j’avais des responsabilités au journal des étudiants Le Héraut et j’intervenais dans un organe professionnel de presse écrite. Mais même en y étant pas stable, mes collègues Ramanou Alédji, Tranquilin Nonfon et autres étaient satisfaits de mon travail ainsi que le grand boss. Je rédigeais essentiellement des commentaires de reportages et en faisais la pose de voix. Je présentais le JT culturel et animais des émissions. 4 ans plus tard j’en ai été fait le Coordonnateur des rédactions ou Rédacteur en chef. A partir de là, mon travail était beaucoup plus pédagogique car je coiffais un programme d’encadrement d’étudiants et jeunes journalistes en stage au web groupe de presse. Avec ma belle équipe, on animait Artisttik Africa.

BL : Awalé Afriki ! Que doit-on savoir de cette plateforme panafricaine dont vous êtes actuellement le Manager et Directeur de Publication ?

www.awaleafriki.com est une plateforme panafricaine d’informations culturelles et politiques représentée dans plusieurs pays africains avec une équipe de rédaction à chaque endroit et basée au Bénin. Elle est aussi dévouée dans l’accompagnement communicationnel et la diffusion 2.0.  Le nom du site même en dit long sur sa philosophie. Awalé comme vous le savez est la désignation d’un jeu de stratégie combinatoire propre à l’Afrique. Son déroulement est impressionnant : on déplace des graines, on en gagne plus. Eh bien, c’est métaphoriquement ainsi qu’apparaît Awalé Afriki. Stratégie, déplacement, rencontre, partage, addition, victoire, développement. Il faut également mentionner que Awalé signifie en langue Yoruba « retour aux origines ». Nous avons pensé qu’en cette ère où le numérique peut avoir son mot à dire dans le processus de développement, nous pouvons apporter notre contribution avec cette plateforme qui est désormais très visitée. Je n’aime pas beaucoup le terme « promoteur » donc j’en suis le Manager et directeur de publication.

BL : Longtemps, vos proches, amis et connaissances ont attendu qu’un écrit porte les griffes de votre amour avec le livre. Ce n’est qu’en 2017 que le Prix Plumes Dorées 2017 édition théâtre vous révèle écrivain avec votre pièce théâtrale : « Infiltration » (in collectif  « Au nom de tous ces cons ». C’est l’aubaine pour nos internautes d’avoir un aperçu sur cette œuvre.

Oh j’ai lu un bel article sur le recueil chez vous-même via www.biscotteslittéraires.com. Je crois que ça renseignerait mieux nos lecteurs.  Mais bon, la pièce « Infiltration » parle de vous, de votre amie, de moi. Ça parle de notre génération, attirant l’attention sur la présence prépondérante des réseaux sociaux dans nos habitudes aujourd’hui. Ce n’est pas que nuisible car Ashley, Rodrigue et les autres personnages virtuels ont pu faire échouer un projet de mariage forcé grâce aux réseaux sociaux. Mais Ashley, la plus jeune épouse du roi s’étant éprise de Rodrigue rencontré sur Whatsaap a eu la plus grande surprise-déception quant à la concrétisation du nouveau projet de son cœur.

BL : Vous êtes bien actif dans l’arène de la littérature béninoise mais vous n’avez été publié qu’une seule fois jusque-là. Pour vous, l’amour pour la littérature n’est nécessairement pas : “écrire pour être publié“ ?

Bien-sûr ! On peut bien aimer la littérature sans publier une œuvre de création car cela relève de l’esprit et tout le monde ne peut être artiste. La preuve, il y a beaucoup d’universitaires, je veux parler des professeurs de lettres dont on ne peut plus démontrer l’amour pour la littérature, qui n’ont rien publié en termes de création alors qu’ils publient souvent des articles dans les revues scientifiques. Donc, oui, l’amour pour la littérature n’est pas nécessairement « écrire pour être publié », surtout quand nous entendons « être publié » par « être édité ».

Après, écrire et se faire publier, c’est un processus. Déjà il va sans dire que pour écrire, il faut avoir bien lu et avoir à dire. Généralement, quand les conditions sont réunies, ça vient naturellement ; c’est un trop-plein qui vous ronge ; c’est comme une démangeaison qu’il faut calmer.  Et, une fois que vous avez écrit, vous pouvez décider d’aller voir un éditeur ou de conserver soit au placard, soit dans votre ordinateur vos pages. Cette décision, c’est selon qu’il y a urgence ou que vous vous sentez prêt. Car l’écriture est pour la postérité ce que la parole est dans la considération africaine. D’ailleurs, on dit : « Les paroles s’envolent, les écrits restent » ; « La parole, c’est comme l’œuf. Dès qu’elle tombe, on ne la ramasse plus ». Dans mon cas, j’attends d’être prêt. Et le fait que je suis perfectionniste de nature n’accélère pas beaucoup les choses. Ceci dit, je suis en route. Des publications viennent !

BL : Pour avoir animé plusieurs présentations de livres et pour avoir participé à plusieurs événements littéraires, vous êtes bien assis dans les réalités littéraires béninoises. Dites-nous ce que vous pensez de cet univers littéraire au Bénin ? Quels sont vos coups de cœur ? Que décriez-vous ? Quel est votre cri de cœur ?

L’univers littéraire béninois est à l’image de son univers culturel en général. Beaucoup de potentiels, manque de structuration. Beaucoup d’initiatives, peu de suivi. Le tout est couronné par la mésestime des autorités de tutelle, favorisé par l’ignorance dans laquelle celles-ci font leur récollection. Le résultat vous le voyez : c’est l’hémiplégie de tout un secteur. C’est encore plus horripilant quand vous en venez à la littérature.

Mais les acteurs littéraires béninois font ce qu’ils peuvent pour animer leur secteur. Il y a de plus en plus de gens qui publient ou se font publier même si la qualité de ces nombreuses publications est un autre débat. C’est la promotion de nos écrivains chez nous et au-delà qui fait défaut. Ce qui ramène la question du système d’édition et du fonctionnement de la chaîne du livre au Bénin. Il y a de plus en plus de maisons d’éditions mais celles-ci restent limitées dans leur politique, dans leur stratégie, sans doute faute de moyens et limitent par ricochet leurs auteurs à une ou deux villes du pays donc évidement ne les sortent pas du territoire national. La conséquence c’est que les écrivains béninois ne sont pas connus dans leur majorité.

Mes travaux de chroniqueur littéraire me permettent de remarquer qu’il y a des Béninois qui écrivent des œuvres magnifiques mais qui hélas ne sont pas connus même de leurs compatriotes. Combien de Béninois connaissent par exemple Houénou Kowanou ? Pourtant l’écriture narrative de ce monsieur est fascinante et a tout pour décrocher n’importe quel prix littéraire sérieux à l’échelle internationale. Je n’exagère pas en pensant que sa récente publication « Le colonel Zibotey » est la meilleure œuvre romanesque que je n’ai jamais lue en 2017. J’espère vraiment pour vos lecteurs qu’ils auront l’occasion de le lire. Il y a un grand travail à faire pour prétendre à une quelconque visibilité, on écrit pour être lu. Et il ne sert à rien de rester fermé sur soi dans son pays sans être disponible dans les librairies ne serait-ce que des pays voisins. Les maisons d’éditions sont donc interpellées à prendre des dispositions.

BL : L’essor plus fulgurant du Livre béninois est-il pour 2018, 2020, 2030 ou pour jamais ?

L’essor du livre béninois c’est peut-être pour demain, peut-être pour jamais. Il suffira aux acteurs et autorités béninois du livre d’en décider. Les uns en redynamisant la chaîne du livre constituée par auteurs, éditeurs, libraires, chroniqueurs littéraires, bibliothécaires, lecteurs, etc., les autres en prenant conscience du manque à gagner que constitue la vie littéraire d’un pays.

BL : Quel est votre message à l’endroit de tous les amoureux du livre ?

C’est le bel amour, l’amour du livre. Il faut qu’ils entretiennent ce partenaire, de sorte que celui-ci ne les quitte guère et eux non plus. Aimer les livres, c’est aimer la vie. Si « le jeune qui a parcouru cent villages est l’égal du vieux qui vécut cent années » comme l’a dit Seydou Badian dans « Sous l’orage », le jeune qui a lu cent livres a parcouru cent villages et donc est l’égal du vieux de cent ans.

BL : Votre mot de la fin.

C’est de vous féliciter pour le travail que vous faîtes et vous engager à poursuivre. www.biscotteslitteraires.com est un maillon essentiel de la chaîne du livre. Et merci de m’avoir donné la parole. Finalement ce n’est pas si mal d’être interviewé ! (sourire) Je me suis senti comme un type important (rire…).




3 thoughts on “INTERVIEW ACCORDEE A ERIC AZANNEY (EA)

  1. « Aimer les livres, c’est aimer la vie. » Et tout est dit. Merci Eric Azanney

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