Bonjour les amis, cette semaine, votre blog reçoit pour vous  Charbel NOUTAI (CN), lauréat du concours Plumes dorées, Edition 2017.

« Mais au Bénin, on est si peu encouragé à écrire. Le combat pour la survie prime sur l’envie d’écrire.  »  Charbel NOUTAI

 

                                                            crédit: e-cultures

BL : Bonjour Monsieur Charbel NOUTAI. Bienvenue sur votre blog Biscottes Littéraires qui se réjouit de vous avoir dans sa rubrique Interview cette semaine. Nos internautes sont très heureux également de vous découvrir à travers cette ample présentation que vous allez leur faire ici. Merci de mieux vous présenter.

C N : Je suis Charbel NOUTAI. Ecrivain, enseignant de philosophie.

BL : Vous lisez et vous écrivez. En quoi la lecture et l’écriture peuvent-elles être subordonnées ?

C N : Je voudrais ici faire recours à une belle citation de Voltaire : « On s’accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit, on se fait une habitude d’exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. » C’est dire que la lecture est indispensable pour construire une belle expression autant qu’une belle écriture. Il faut beaucoup lire pour bien écrire et bien parler. C’est là tout le secret. Cependant, il faut savoir choisir ses lectures. A ce propos, Voltaire nous conseille encore ceci: «… je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, et dont la réputation n’est point équivoque: il y en a peu, mais on profite bien davantage en les lisant qu’avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. » L’abondance de lecture ne suffit donc pas. Il faut encore savoir choisir de bons livres.

BL : Certains s’ennuient en lisant et se lassent très vite en écrivant ! N’y a-t-il que les passionnés qui peuvent lire et écrire ?

C N : La passion s’acquiert aussi par l’entrainement. Il faut s’entrainer à lire pour en avoir la passion. A cet effet, choisir des livres intéressants s’avère toujours un conseil utile. Il est clair qu’on ne fait pas le pas de la lecture à l’écriture sans un fond de passion. Seulement cette passion doit s’entretenir en lisant beaucoup pour avoir soi-même l’envie d’écrire. Il faut aussi varier ses lectures pour découvrir son genre de prédilection : roman, nouvelle, théâtre, poésie. Un seul fait importe : commencer par lire et le reste suivra naturellement.

BL : Vous ! Comment avez-vous tissé ce lien si fort avec les livres qui vous amène à écrire aujourd’hui ?

C N : Mon idylle avec l’écriture remonte à l’enfance. Je le dois surtout à mon père qui m’offrait des bouquins pour enfant. J’en raffolais. Plus tard, j’ai évolué dans un cadre où l’accès aux livres m’était très facile. C’est ainsi qu’est née et a grandi ma passion pour la lecture. Mon penchant pour l’écriture est une résultante de ma passion pour la lecture.

BL : Vos lectures ont-elles été primordialement portées sur les livres béninois ? Africains ? Dans vos lectures, quels sont les sensations et les effets qui ont nourri l’engouement de votre plume ?

C N : J’ai toujours eu une vive inclination pour les auteurs classiques. J’aime surtout la littérature des XXIIIe et XIXe siècles français, avec des auteurs tels Voltaire, Chateaubriand, Victor HUGO. Ce sont mes références ultimes. Je lis aussi les auteurs africains dont quelques contemporains. En fait, j’ai un goût éclectique. Je lis de tout. Pourvu que le livre soit bon !

BL : En 2011, 2012 et 2013, vous avez coécrit respectivement un recueil de poèmes, « Mes cris de détresse », un théâtre, »Qui sauvera la terre ? » et un autre théâtre, « La porte du non retour » (Edilivre, 2013). Pourquoi avoir choisi la co-écriture pour ces publications ?

 

 

crédit Edilivre

C N : J’ai voulu la coécriture par nécessité plutôt que par choix. Lorsqu’on est un jeune passionné d’écriture, rêvant d’être lu, on s’allie à des amis partageant avec soi le même intérêt et la même passion. Cette solidarité littéraire couve aussi, il est vrai, une solidarité financière, pour amortir les frais de l’autoédition. C’est ainsi que j’ai écrit le recueil de poèmes ‘’Mes cris de détresse’’ avec ALANMENOU Gildas, et les deux pièces de théâtre ‘’Qui sauvera la terre ? ‘’ et ‘’La porte du non-retour’’ avec DOSSOU Yves-Roland, deux frères de plumes. Je voudrais ici leur dire toutes mes amitiés.

BL : Vous êtes finaliste en 2016 du Prix du Jeune Ecrivain Francophone avec la nouvelle « Le Christ de Tanguiéta. » Parlez-nous de ce texte et de votre aventure à ce concours.

C N : Ce fut mon unique participation au concours « Prix du Jeune Ecrivain Francophone. » La nouvelle ‘’Le Christ de Tanguiéta’’ traite de la thématique sensible de l’extrémisme religieux. C’est l’histoire de deux factions religieuses, musulmans majoritaires et chrétiens minoritaires de la ville de Tanguiéta, qui s’affrontent autour d’un Christ hissé sur la montagne ; un Christ indifférent à leur guerre fratricide et sanglante. Ce Christ est mystérieux, parce-que d’une origine inconnue. Nul ne sait celui qui l’a planté sur la montagne. Les chrétiens voulaient faire de cette place un lieu de pèlerinage, tandis que les musulmans voulaient ériger sur cette même place, le plus haut minaret de la ville. Cette nouvelle-fiction a eu le bonheur d’être finaliste. Je garde un bon souvenir de ce concours parcequ’il m’a porté à une exigence d’écriture dans la nouvelle stimulée par l’enjeu. J’ai écrit en cette occurrence plusieurs autres nouvelles avant de m’arrêter sur le choix du ’’Christ de Tanguiéta’’. Je les ferai bientôt paraître dans un recueil de nouvelles.

BL : Recommandez-vous les concours littéraires aux jeunes passionnés des lettres ? Pourquoi ?

C N : Bien sûr, je recommande vivement aux jeunes passionnés d’écriture, les concours littéraires. J’y vois un triple avantage : la pression du temps qui vous contraint à rédiger le texte avant une date limite, la pression de la qualité qui donne un caractère compétitif à l’écriture et vous amène donc à vous surpasser. Le troisième avantage est d’être lu par des critiques avertis et impartiaux qui vous font part de leurs observations. A défaut d’en sortir gagnant, on en sort avec une juste estime de son potentiel et de son talent. Il n’y a que des avantages à participer à un concours littéraire.

BL : Le concours Plumes Dorées vous a doublement honoré à ses 9ème et 10ème éditions. Vous êtes le lauréat de la 9ème édition avec le roman « Les oiseaux ne meurent pas la nuit. » Vous êtes publié aussi en tant que finaliste à la 10ème édition du même concours avec votre pièce de théâtre, « La Magnamania ». Nous sommes curieux de vous lire nous dire plus sur votre premier roman. Dites-nous !

 

                                                             crédit: Bénincultures

C N : Je n’aurais sans doute pas encore écrit ce roman sans l’opportunité qu’offre le concours national d’écriture ‘’Plume Dorées’’. D’où la chance que représente ce concours littéraire pour les jeunes béninois. C’est un roman que j’ai écrit dans le mois suivant l’appel à candidature. C’est là que j’ai fait le premier jet du roman que j’ai amélioré à l’occasion des ateliers et résidence d’écriture. « Les oiseaux ne meurent pas la nuit » raconte l’aventure d’une ravissante jeune femme, Dora, tiraillée entre la possession de la divinité Dan, son amour passionné pour un prêtre, l’abbé Steve et le harcèlement d’un milliardaire ombrageux qui s’est juré de la conquérir. Le roman explore et met au jour les pesanteurs socio-culturelles et religieuses qui inhibent l’épanouissement de l’être africain partagé entre tradition et modernité, ainsi que les sombres déterminismes qui mettent en péril son bonheur. Le titre de l’œuvre est plutôt symbolique, métaphysique. Les oiseaux symbolisent la quête de la liberté, de l’amour que poursuivra Dora tout au long de l’œuvre, la nuit représente les épreuves noires, le doute obscur, l’obscurantisme opaque que surmonteront Dora et l’abbé Steve. Ces deux oiseaux que les circonstances ont liés traverseront la nuit à tire-d’aile, jusqu’au bout de… l’inconnu.

BL : La Magnamania décourage fortement le phénomène de cybercriminalité. Pensez-vous que les jeunes qui s’y adonnent auraient pu l’éviter s’ils avaient pris goût à la lecture auparavant ?

C N : Il est clair que la lecture sauve. La lecture a un effet cathartique qui panse l’âme et l’anoblit. Lire nous enlève des réalités banales et triviales du quotidien pour nous élever vers l’idéal. Il faut croire, comme on peut le lire dans un commentaire du Cid de Corneille que « La vocation de l’homme est de surpasser, de repousser toujours plus loin ses limites, d’aspirer vers le haut jusqu’à atteindre l’idéal ». La lecture nous donne de rencontrer des héros dont le modèle peut nous inspirer. On s’écrie contre la crise morale ambiante dans notre société, suscitée par la crise des modèles. Un jeune qui lit beaucoup pourrait rencontrer, par le truchement de ses lectures, des personnages autrement plus édifiants que ceux du monde réel qui l’entourent. Oui, la lecture peut sauver un jeune qui dévie dans la cybercriminalité. Mais combien de jeunes lisent vraiment aujourd’hui ? Les modèles clinquants rencontrés sur les réseaux sociaux, dans les télé-réalités et les télénovelas ont plus d’autorité que les livres. Hélas !

BL : Les livres, pour vous, pourraient-ils aider la jeunesse à se réaliser ? Si oui, en quoi ?

C N : L’on ne parlera jamais assez des bienfaits de la lecture. Elle donne une hauteur d’esprit, un esprit d’ouverture au monde et en même temps une vaste culture intellectuelle. Voltaire disait justement « La lecture agrandit l’âme et un ami éclairé la console ». Je crois que le meilleur ami de l’homme qui aspire à la connaissance et la sagesse doit être le livre. Il ne faut jamais s’arrêter de lire dans l’illusion qu’on a une culture suffisante. Car comme nous en avertit Jacques SEGUELA : « La lecture est le jogging de l’esprit. Arrêter de lire, c’est stopper sa course, c’est se condamner au surplace. »

BL : Que pensez-vous de cet aphorisme : « une bibliothèque ouverte, dix prisons fermées » ? Selon vous, quelles sont les difficultés que rencontre la littérature béninoise et africaine aujourd’hui ?

C N : Cet aphorisme fait écho à la pensée de Victor HUGO : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison ». Si l’école est le sanctuaire où éclot l’esprit, il ne serait pas exagérer de dire que la bibliothèque est le laboratoire où s’émancipe l’esprit. Il est triste que nous soyons dans un contexte où le livre reste difficile d’accès pour de nombreux élèves et étudiants. C’est une pépinière d’excellence et de potentiel gâchée. Il est plus facile de rencontrer une buvette à tous les trente mètres de nos rues, que de trouver une bibliothèque dans tout un département. C’est une question de priorité. Il faut déterminer si nous voulons construire notre développement par l’émergence de bons jouisseurs plutôt que de bien-pensants. L’écosystème du livre au Bénin est à mon sens encore embryonnaire. Il est vrai que de grands efforts sont consentis par des acteurs privés, mais il faut craindre que ces efforts restent stériles s’ils ne sont pas appuyés par les moyens de l’Etat. Le marché du livre est dérisoire. Trop peu de lecteurs. Le plaisir de lire semble l’apanage d’une classe d’aristocrates et ne touche pas encore une large frange de la classe populaire. Il faut populariser et vulgariser la lecture. La qualité de certaines parutions est équivoque. Il faut une censure qui élève la qualité de la littérature béninoise. Enfin, il faut organiser des prix qui récompensent chaque année les meilleures parutions dans chaque genre. Ceci créera une saine émulation et donnera aux écrivains la reconnaissance à laquelle ils aspirent.

BL : Quel impact voudriez-vous avoir sur cette littérature dans l’avenir ?

C N : Permettez-moi d’être modeste. Mon ambition se réduit pour l’instant à être lu par autant de lecteurs qu’il se peut. L’impact de ma plume s’appréciera au fil de mes parutions et de l’accueil qu’en feront les lecteurs. Pour l’heure, je crois qu’il me reste encore à travailler.

BL : Pourquoi écrivez-vous réellement ? Pour être lu ? Pour être riche ? Pour être célèbre ? Pour conscientiser ? Pour vous faire époux du peuple souffrant ? Ou pour porter le titre d’écrivain comme ceux que vous lisez ?

C N : En vérité, il y a un peu de tout cela. Le rêve se nourrit un peu de la matière. L’écrivain n’irait pas si loin si le désir matériel ne lui tenait compagnie. Il est vrai qu’avant tout il y a la passion, le désir d’être lu, de partager ses pensées. Mais le ventre creux ne fait jamais un bon penseur et il sied que la plume nourrisse son homme. J’espère vraiment un jour être en état de me consacrer entièrement à l’écriture.

BL : Quels sont vos projets littéraires ?

C N : J’en ai tellement que je ne sais par où commencer. S’il m’était donné de faire paraître un roman tous les trois mois, je le ferais volontiers. Mais je doute qu’il se trouve un éditeur pour suivre ce grand appétit d’écrire que j’ai. Ceci à raison ! L’exiguïté du marché du livre au Bénin est dissuasive. Si seulement les lecteurs suivaient et encourageaient l’élan des auteurs. Mais au Bénin, on est si peu encouragé à écrire. Le combat pour la survie prime sur l’envie d’écrire.  Victor HUGO même apparaîtrait dans notre contexte social qu’il en perdrait son génie ! C’est là pourtant le défi qui rend le penchant à l’écriture encore plus passionnant. Seuls les écrivains passionnés et persévérants émergeront.

BL : Que pensez-vous qu’on peut faire au Bénin pour assurer l’autonomie et la satisfaction de l’écrivain béninois ?

C N : C’est un chantier colossal qui commence par la réforme de la mentalité. Il faut nous former à lire et à aimer lire. A cet effet, les écrivains doivent aussi travailler à produire des œuvres de qualité qui enlèvent les suffrages du public. Lorsque les lecteurs auront des œuvres qui leur parlent, les touchent et les inspirent, l’écrivain gagnera la reconnaissance et l’estime du public, les éditeurs vendront beaucoup plus de livres, et ainsi se créera un cercle vertueux dont tout le monde sortira gagnant.

BL : Votre cri de cœur va alors à l’endroit de qui ?

C N : Pas un cri de cœur, mais j’ai un rêve. Je rêve à ce jour où le plaisir de lire gagnera le cœur du plus grand nombre des béninois, où le commun des béninois investira spontanément dans l’achat d’un livre sans un sentiment de perte ou d’ennui ; ce jour où le jeune homme ou la jeune fille béninoise se penchera avec avidité sur un livre en oubliant l’appel du générique de feuilleton qui passe à la télé ou l’invitation d’un ami oisif qui l’entraine à la dérive, où le meilleur cadeau qu’on offrira à son amoureux à la Saint Valentin sera un livre, où l’écrivain béninois aura plus de fans que le pseudo-artiste qui dégorge des inepties dans ses clips. Ce n’est qu’un rêve qui peut-être jamais ne se réalisera. Mais il faudrait tout au moins que tous, nous en fassions un rêve pour lui donner l’occasion d’advenir un jour à la réalité.

BL : Votre mot de la fin.

C N : Mon mot de la fin est ‘’merci’’. Merci à tous ceux qui ont favorablement reçu le roman ‘’Les oiseaux ne meurent pas la nuit’’ et ont eu la curiosité de le lire. Merci à tous ceux qui encouragent par leur modeste contribution l’émergence du livre et de la littérature dans notre pays. A tous ceux qui prétextent d’une situation de misère pour ne pas lire, je dis : la véritable misère sera d’avoir vécu sans avoir connu les livres, sans avoir goûté le plaisir de lire.