Une ville comme on n’en écrit pas assez

Avec Mbalmayo, Terre de Grâces, publié aux Éditions Persée en 2018, Marthe-Cécile Micca, auteure originaire de Mbalmayo dans la région du Centre au Cameroun, signe un livre qui résiste aux étiquettes. Ni roman au sens strict, ni simple témoignage, cette œuvre de la diaspora camerounaise construit patiemment ce que la littérature africaine réussit rarement à hauteur d’une ville de région : rendre une mémoire collective à ses héritiers, sans nostalgie convenue ni distance condescendante.

Ni tout à fait roman, ni tout à fait chronique…

Marthe-Cécile Micca annonce la couleur dès la page de titre. Mbalmayo, Terre de Grâces se présente comme un roman. Mais sitôt qu’on entre dans le livre, la convention vacille. Ce que l’auteure a écrit est moins un roman au sens classique qu’une œuvre hybride et inclassable, un essai lyrique doublé d’un livre de mémoire, un portrait de ville autant qu’une autobiographie fragmentée, une quête des origines menée avec la sensibilité d’une fille de Mbalmayo, nkol-metet précisément, qui regarde son pays natal depuis « l’exil suisse ».

Ce flottement générique n’est pas une faiblesse en soi. Il renvoie à une tradition africaine et antillaise dans laquelle la frontière entre le récit personnel, la chronique historique et la fiction est poreuse, revendiquée. On pense à L’Enfant Noir de Camara Laye, ce livre que ses premiers lecteurs ne savaient pas davantage classer, et dans lequel la tendresse pour le monde de l’enfance forge une identité narrative plus puissante qu’un roman construit. On pense aussi, sur un autre continent, à Annie Ernaux dans Les Années, qui tentait elle aussi de sauver une époque et un milieu de l’oubli en convoquant la mémoire collective à travers le prisme du singulier. Micca s’inscrit dans cette veine, à sa façon et à son échelle. Mbalmayo n’est pas le cadre de son livre, elle en est le personnage principal.

L’auteure ouvre son texte par un prologue d’une rare beauté. La ville est convoquée comme on évoque une mère absente, avec la précision des sens, la mémoire des odeurs, la topographie intérieure d’une enfance heureuse. « Le bruit de son sol bat au même rythme que mon cœur », écrit-elle. Ce registre lyrique, intime et viscéral, est sans doute la zone la plus aboutie du livre. Il établit d’emblée une relation émotionnelle entre le lecteur et Mbalmayo qui transcende le simple portrait documentaire.

À qui appartient la mémoire d’une ville ?

Sociologiquement, le livre est une œuvre de reconstruction identitaire. Micca appartient à cette génération de Camerounais de la diaspora pour qui l’écriture devient le lieu de restauration d’une appartenance menacée par l’exil et l’ailleurs. La ville y est décrite avec un soin ethnographique remarquable, ses quartiers, ses sociétés forestières, ses marchés, ses mosquées et ses chorales presbytériennes, ses flux migratoires intérieurs. Les Bamilékés installés depuis des décennies, les Haoussas, les Européens mariés au pays — ce tableau dessine une ville plurielle, vivante, bien loin du village figé que les discours nostalgiques fabriquent souvent. On ne peut s’empêcher de penser, en lisant ces pages sur la cohabitation et le brassage humain, à ce que le Cameroun traverse depuis plusieurs années dans ses régions anglophones, où précisément cette capacité à vivre ensemble a été mise à rude épreuve. Mbalmayo, dans le livre de Micca, fait figure de contre-modèle silencieux, un espace où la diversité a trouvé ses équilibres naturels.

La galerie des figures historiques est l’une des sections les plus intéressantes du livre. Mgr Paul Etoga, l’Abbé Anya Noa, le Maire Zang Mba Obélé Dieudonné — ces portraits constituent une micro-histoire locale qui accomplit un travail précieux de mémoire collective, à l’heure où cette mémoire se fragmente ou se perd. Mais c’est la figure de Mongo Beti qui irrigue tout le texte de sa présence tutélaire. En citant Ville Cruelle dès les premières pages, Micca inscrit son propre livre dans une filiation littéraire explicite. Là où Beti dénonçait les violences coloniales avec le verbe ravageur qu’on lui connaît, elle convoque la nostalgie et la gratitude. Les deux regards sont complémentaires et forment ensemble une image plus complète de Mbalmayo à travers le temps.

Ce que la ville fait aux femmes

C’est dans les sections épistolaires que le livre révèle ses ambitions les plus fécondes sur le plan du genre et de l’inclusion. La « Lettre à mon amie Carole » est sans doute le passage le plus fort et le plus courageux du livre. Micca s’adresse à une jeune femme venue du Nord pour étudier, qui s’est retrouvée à travailler dans la rue, nourrisson au bras, appuyée contre le mur d’un bar. La voix narratrice ne condamne pas, ne moralise pas. Elle interroge avec une tendresse lucide qui rappelle par moments la pudeur épistolaire de Mariama Bâ dans Une si longue lettre. Ce que Micca saisit ici, sans en faire explicitement une démonstration sociologique, c’est le mécanisme de la précarité féminine dans une ville africaine en mutation. La jeune femme sans filet, l’abandon des études, la maternité précoce comme point de bascule, la dérive progressive qui se passe sous les yeux d’une communauté qui regarde sans voir.

Ce moment du livre résonne d’une façon particulière dans le contexte africain d’aujourd’hui, où les féminicides et les violences faites aux femmes ont fait irruption dans le débat public avec une brutalité nouvelle. Toni Morrison écrivait que les morts non nommés finissent par hanter les vivants. Les femmes que le livre de Micca effleure, Carole et les autres, sont ces présences que la société camerounaiuse préfère ne pas nommer, et dont l’auteure refuse obstinément l’oubli.

Le passage ouvre une réflexion sur ce que la gouvernance inclusive d’une ville devrait être en pratique, une ville qui protège réellement ses femmes, pas seulement dans les discours officiels mais dans les structures concrètes d’accompagnement, d’éducation et de protection sociale. La question reste en suspens dans le texte, non résolue, ce qui lui confère une honnêteté certaine.

Ce que le livre n’a pas encore osé

Parler avec sincérité des limites d’une œuvre habitée, c’est aussi lui rendre hommage. C’est reconnaître qu’elle porte en elle davantage que ce qu’elle a pour l’instant déployé.

La première question que pose ce livre est celle de son étiquette. En se présentant comme roman, Mbalmayo, Terre de Grâces prend un risque qu’il ne tient pas toujours. Un roman implique une tension narrative, des personnages en mouvement, une architecture dramatique qui fait avancer le lecteur vers quelque chose d’inconnu. Or ce livre ne fonctionne pas ainsi. Il s’organise par strates successives, portraits, lettres, descriptions géographiques, souvenirs d’enfance, chacun autonome, chacun sincère, mais sans que l’ensemble ne construise une progression ressentie. Carole, Constance, le camarade Serge — ces figures surgissent avec une vérité humaine immédiate, puis disparaissent sans avoir eu le temps d’exister pleinement. Ce ne sont pas des personnages, ce sont des apparitions. Et le lecteur qui les suit avec intérêt reste sur une promesse non tenue. Si Micca avait assumé jusqu’au bout la forme de l’essai mémoriel, ou si elle avait pleinement romanisé ces silhouettes en leur offrant une vie intérieure et une évolution, le livre aurait trouvé sa pleine puissance. Entre les deux, il hésite, et cet entre-deux est le seul vrai déficit de l’œuvre.

Sur le plan de l’écriture elle-même, la prose de Micca possède un souffle naturel et une chaleur authentique qui sont de vraies qualités. Mais cette générosité se retourne parfois contre elle. Certaines sections accumulent les qualificatifs là où un seul aurait suffi, reviennent sur une idée déjà posée comme pour s’assurer qu’elle a bien été entendue, ou prolongent une phrase au-delà de son propre élan. Le travail de l’écriture exige aussi de savoir où s’arrêter — et c’est précisément ce renoncement, cet art de la coupe, qui transforme une belle prose en grande prose. Micca en est manifestement capable, comme le prouve son prologue, où chaque phrase trouve sa juste mesure. C’est cette exigence-là qu’on aimerait voir tenue sur l’ensemble du texte.

Il y a enfin une phrase, glissée dans la partie consacrée à l’éducation féminine, qui mérite d’être relevée avec soin. L’auteure y évoque la nécessité d’une surveillance et d’une éducation « plus rude » envers les femmes et les filles, au nom de l’exemple qu’elles devraient donner aux générations futures. Dans un livre qui, par ailleurs, observe avec une compassion rare la détresse de Carole, qui nomme la précarité féminine sans la juger, cette formulation crée une dissonance que l’auteure ne semble pas avoir perçue. Non pas qu’elle soit le signe d’une conviction profonde — le reste du livre plaide clairement le contraire. Mais une œuvre engagée se doit de surveiller ses propres angles morts, d’autant plus quand ils touchent précisément aux questions qu’elle prétend habiter. C’est moins un reproche qu’une invitation à la vigilance, celle que tout écrivain se doit d’exercer envers lui-même.

Tout compte fait, Mbalmayo, Terre de Grâces reste, malgré ces réserves, un livre vrai, habité et nécessaire. Il accomplit ce que peu de livres osent, rendre une ville de région africaine à elle-même dans toute sa complexité humaine et historique, avec la langue comme seul outil de restitution. Et chez une auteure aussi jeune à la date de publication cette capacité à faire tenir ensemble la mémoire collective, la tendresse du particulier et l’exigence du regard, n’est pas une promesse. C’est déjà une réalité !

Baltazar ATANGANA dit Nkul Beti

noahatango@yahoo.ca

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