A l’occasion du Marché du Livre et des Arts du Niger (MALAN), Julien Jean-Roger invite à découvrir « Mes Trois Vagues à bonds d’âges »de Boubé Hama, l’une des voix littéraires contemporaines du Niger dont il serait difficile de se passer. Le présent texte est publié sur le blog Biscottes Littéraires avec l’accord de son auteur.

Niger : voici que s’ouvre, après-demain, le Marché du Livre et des Arts du Niger (MALAN), qui se tiendra jusqu’au 12 avril 2026 à Niamey au Centre Culturel Nigérien Moustapha Alhassane, à l’initiative des Nouvelles Éditions du Sahel. Quoi de mieux, pour célébrer l’événement, que de rendre hommage à son éditeur, Boubé Hama ?
Boubé Hama, Mes Trois Vagues à bonds d’âges (Les Nouvelles Éditions du Sahel, Niamey, Niger, 2024).
Boubé Hama est né à Arlit, au nord du Niger. Il est diplômé de Ahmadu Bello University (Zaria, Nigeria) et travaille à Niamey dans les ressources humaines. Il écrit depuis 1997 et a publié depuis 2012 dix ouvrages dans des genres variés. « Mes Trois Vagues à bonds d’âges » est son deuxième roman, et sa septième œuvre de fiction.
Son engagement pour les Lettres nigériennes en fait l’une de ses rares figures contemporaines internationalement connues. Il est actuellement vice-président de la Fédération des écrivains nigériens. En 2019, il a fondé Les Nouvelles Éditions du Sahel avec une exigence de qualité éditoriale inspirée de ses observations du secteur dans le reste de l’Afrique et en France. Depuis 2022, il est promoteur du Marché du Livre et des Arts du Niger (MALAN), dont la quatrième édition est annoncée en avril 2026.
Humaniste, il n’est pas de ces contempteurs acides de la société, qu’elle soit nigérienne – ou occidentale. Le pessimisme et la violence ne sont pas dans sa nature : c’est un portraitiste plus qu’un auteur politique, ce qui ne l’empêche pas de livrer au détour de ses œuvres une critique lucide des temps et des lieux qu’il traverse dans une vie bien remplie. Comme son modèle Danny Laferrière, son rire est souvent truculent. Dans « Mes Trois Vagues à bonds d’âges », série d’épisodes autobiographiques à peine romancés, un peu enjolivés, toujours narquois, il laisse libre court à cet humour sur le thème du choc des cultures.
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Trois visites à la France. Trois « expéditions », comme les qualifie le préfacier Francis d’Azay. Trois « bonds », dit l’auteur-narrateur de ses brefs séjours, qui le voient effectivement projeté de Niamey pour rebondir comme une balle un peu folle aux quatre coins de la région parisienne, au cours d’aventures pas toujours aussi maîtrisées qu’il ne les auraient souhaitées.
Premier bond : Novembre 2015, lieu de résidence : Corbeil-Essonnes. Premier contact avec la France à l’occasion d’un prix de poésie international. « P A R I S […] combinaison de cinq lettres qui forment un nom magique, enchanteur, évocateur de tant et tant de choses pour l’Africain trentenaire que je suis. » À l’usage, cela s’avère un peu plus compliqué…
Deuxième bond : Novembre 2016, lieu de résidence : Garges-lès-Gonesse. Retour en France pour les Rencontres Européennes-Europoésie (concours international au profit de l’UNICEF). Heureusement, il peut compter sur l’amitié de la poétesse Ozoua Soyinka pour faciliter son acclimatation.
Troisième bond : Mars 2019, lieu de résidence : Arcueil-Cachan. Le festival Paris-Livres, point convergent de la vie éditoriale francophone ! Seulement, adieu la tranquillité : un collègue le bassine pour le débarrasser de sa sœur en lui montrant Paris. Il refuse pour ne pas compromettre son « pèlerinage », mais voilà… maintenant qu’on refuse le visa à la jeune fille, il est « piqué au vif » dans sa notoriété « d’écrivain confirmé » ! Et c’est donc flanqué d’une gamine de vingt et un ans bien déterminée à ne pas lever le nez de son téléphone qu’il débarque à l’aéroport. Gamine qui s’évanouit dans la nature assez rapidement…

Genèse du texte, contexte littéraire, génétique.
Comédie autofictionnelle et récit de voyage, ce texte a connu plusieurs incarnations. Le premier bond apparaît sous forme de nouvelle dans le recueil « La Légende du roi-sorcier » (éditions Ifrikiya, Cameroun, 2017), et l’auteur le complète dans son troisième recueil « L’Ombre du mal » (Les Nouvelles Éditions du Sahel, Niamey, 2021). Avec la version qui fait l’objet de cette étude, il est passé de simple nouvelle à une relation de près de deux-cents pages. Pour mieux le comprendre, plaçons-le dans son contexte.
Génétiquement, sa forme est originale. Elle casse les codes du roman sahélien contemporain, tel qu’on le trouve au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Tchad, dans l’Extrême-Nord du Cameroun : caractérisé par son réalisme cru, sa portée pamphlétaire, ce courant est revendicateur et pessimiste, suscite des émotions fortes. Il est poignant. Il montre l’individu africain broyé par une géopolitique et une politique locale qui vivent dans un univers parallèle au sien, hermétique, une sphère élitaire qui lui rend l’existence impossible. Stylistiquement, ce courant est volontiers schématique, calculant effet et impact pour peindre des fresques englobant toute une société dans ses injustices et ses espoirs brisés. Nous renvoyons le lecteur pour plus de détails à nos études passées sur les romans contemporains du Faso et du Tchad.
Boubé Hama fait à peu près tout l’inverse, encore qu’intellectuellement, son œuvre fasse largement écho aux préoccupations de ses contemporains (nous y reviendrons). Il va du particulier au général ; du Moi à la société. Et il fait rire, souvent à ses dépens. Au plus la matière narrative est ténue, au plus le détail importe. Dans une comédie, ce n’est pas tant l’intrigue qui compte, que les rebondissements, et le rire qui fuse des situations. Des « bonds », le lecteur était prévenu ! Une galerie de personnages aux traits et discours saillants est un plus appréciable.
« Mes Trois Vagues à bonds d’âges » est donc un texte dont la vocation première est comique. La forme la plus répandue du comique romanesque en Afrique francophone est la satire, notamment la satire du politique (le sous-genre le plus connu est le Roman du dictateur, dans la veine de « Le Pleurer-Rire » d’Henri Lopes). Le comique de caractère et de situation est moins répandu, associé qu’il est, beaucoup plus souvent, aux arts de la scène (de la pièce de théâtre au stand-up). Les sections suivantes vont détailler les hybridations dont il est le fruit et qui en font un objet littéraire unique : l’écriture du Moi, le documentaire, la métafiction, le picaresque, le récit de voyage, les référentiels comiques.
« Je est un autre. »
La galerie est savoureuse. « Boubé Hama » d’abord, le protagoniste qui se présente comme l’auteur. L’Afrique est friande de mémoires, de biographies ; une tendance qui menace même d’étouffer la fiction romanesque dans les pays d’Afrique australe. À la quarantaine bien entamée, M. Hama a bien droit au bilan. Ce que cette prétendue autobiographie n’est absolument pas, ou si peu. L’auteur n’y livre que quelques informations personnelles. Profession RH, profession auteur, un collègue, une femme, deux enfants – pas même de référence à ses productions antérieures. Écriture de l’intime, alors ? Oui, c’est un autoportrait, le je se mire et brosse son portrait en quelques touches : « mon optimisme naturel », « moi qui aime la discrétion », « je fantasme » (facilement), « ma verve égrillarde », et une bonne dose de mouvements d’humeur rageurs.
Il n’en reste pas moins que c’est un autoportrait en voyage, loin de l’environnement familier du narrateur, de son quotidien. Et le voyage est le moment où l’on se révèle comme celui où l’on s’oublie. C’est « l’aventure » qui prime, nous y reviendrons dans un chapitre à part. Rien, à part les dates des événements littéraires auxquels il assiste, et les photographies des dits événements, auxquelles nous n’avons pas accès, ne permet de déterminer la part de la réalité et d’une scénarisation dans cette évocation de ces trois séjours en France. Le narrateur à la première personne est réduit à sa fonction la plus séduisante : créer une familiarité étroite du lecteur avec le sujet pensant et écrivant. Qui nous met, comme on dit familièrement, « dans sa poche ». Nous avons bien affaire à une fiction littéraire, une façon de monologue documentaire qui emprunte fréquemment à des formes didactiques et extra-littéraires comme le guide de voyage, l’article, le livre d’histoire, le traité politique, sociologique, économique, inscrivant le protagoniste et ses observations dans un ensemble à vocation informative, expliquant les situations vécues. C’est une fiction de la pensée telle qu’inspirée par l’action, ce qui rattache « Mes Trois Vagues à bonds d’âges », nous y reviendrons, au genre picaresque.
Dramatis personæ.
D’autres personnages, certains récurrents, d’autres simples rencontres, traversent le chemin de ce narrateur. Mélissa qui l’héberge à Corbeil, son hôtesse Ozoua Soyinka, Émeric le chirurgien-dentiste togolais, l’effroyable tante de « Ève », mais aussi cette maman hargneuse et revancharde en lutte avec lui pour le contrôle d’un ascenseur, un nombre non négligeable d’hôtesses de l’air, stewards, serveuses, serveurs ; toutes, tous, accessoires narratifs commodes amenant une morale, un éclaircissement sur une observation, ou simplement un bon effet comique.
Il y a pourtant bien deux personnages qui jouent pleinement leur rôle classique dans le schéma actantiel : Ève, opposant ; Francis, adjuvant.
Ève est cette très jeune femme dont un collègue a affublé le narrateur lors de son troisième voyage, pour la retirer de la vue de ses parents pendants quelques jours. Le premier choc des cultures de cette escapade, c’est entre la « donzelle » qui n’a d’autre horizon que l’écran de son téléphone portable, et l’écrivain pressé de voir le monde. Le jour du départ, les loubards que fréquente la demoiselle font une escorte délirante à leur chauffeur jusqu’à l’aéroport. Le narrateur se retrouve enfermé dans une chambrette de location avec cette Ève provocante qui a pensé à emmener une nuisette, mais pas de dentifrice, situation ô combien gênante. Leurs échanges se limitent à une douzaine de phrases, dialogue à peu près dysfonctionnel.
« Mesure-t-elle maintenant tout le temps qu’il lui faudra passer si loin de chez elle avec un type, au charme fou certes, mais qui en plus de se montrer “père-la-rigueur », a tout juste l’âge d’être son père ? » Elle s’échappe chez une tante vivant en Seine-et-Marne voisine, au grand dam du narrateur qui est responsable d’elle vis-à-vis de sa famille et surtout des services consulaires, auprès de qui il a dû longuement insister pour qu’elle obtienne un visa. Situation qui lui donne des sueurs froides et gâche son séjour.
Francis d’Azay, lui, est un personnage « vérifiablement » réel, écrivain, ami et correcteur de l’auteur, à qui il rend un hommage appuyé. Il est ce que Boubé Hama aspire à être : homme de culture, de musées, d’écriture, de poésie. Son havre de paix dans le centre de l’Essonne (département au sud de Paris) où il s’adonne à un art de vivre à la française raffiné, fruit d’une longue tradition, apparaît comme l’oasis de cette aventure mouvementée.
Ève et Francis sont, dans un sens, des projections de l’auteur. Ève, c’est cette africanité parfois gênante, le côté « broussard » dont il essaie de se défaire en regagnant la France à la première occasion. Francis, c’est cette image de l’homme de lettres détaché des contingences, qui incarne des valeurs stables dans une nation par ailleurs en recomposition (ou décomposition : la France comme le Niger sont en crise au 21e siècle). Deux pôles d’attraction, ou plutôt, des antipodes.
La présentation du dispositif narratif de « Mes Trois Vagues à bonds d’âges » ne serait pas complète sans que nous ne nous arrêtions sur une troisième projection de l’auteur, celle-ci la plus surprenante et la plus intéressante stylistiquement : vous, lecteur ou lectrice.
« Hypocrite lecteur, — Mon semblable — mon frère ! »
Vous ne le saviez pas en ouvrant ce livre : vous y figurez en bonne place.
Le monologue intérieur/écrit du Boubé Hama fictif est spécifiquement adressé à un Lecteur/une Lectrice, « Cher/Chère » Lecteurice (appelons cette instance ainsi) qu’il tutoie, avec qui il converse. Il l’interroge sur des points de son récit : « Vos sentiments là-dessus, chère Lectrice et cher Lecteur. » Dans les moments difficiles, il se réconforte à l’idée qu’il n’est pas tout seul dans cette galère ; quelqu’un le lit : « Heureusement que je sais que vous existez, ça me donne le courage de poursuivre. » Aussi bien, il est attentif à ne pas décevoir Lecteurice par son attitude : « Soupçonneux lecteur à qui rien n’arrive jamais ! » Dans les moments les plus embarrassants, c’est auprès de Lecteurice qu’il se défend de toute mauvaise intention : « Tu te fais une bien triviale image de moi. » Lecteurice est ainsi propulsé garant de la bonne moralité des situations décrites.
Mieux encore, Lecteurice vit les événements en direct avec le narrateur. Nous avons souligné précédemment l’aspect documentaire du livre ; ce que vient renforcer le temps de la narration, le présent, qui installe la relation dans la dimension du vécu. Un vécu « live », comme si Lecteurice suivait les aventures de Boubé Hama sur son téléviseur ou son téléphone. Lecteurice est bien plutôt Spectateurice. Ce qui implique des temps morts, dont Boubé s’excuse, invitant par exemple Lecteurice à « prendre une collation » pendant qu’il est dans une file d’attente, ou réclamant son aide pendant qu’il cherche une adresse dans une ville inconnue : « Allez, attentif Lecteur, souffle-moi le nom de la rue. »
« Lecteur complice », Lecteurice est entraîné presque à son corps défendant dans le récit. Il ne peut pas se contenter de « lire un livre » : il entre de plain-pied dans le livre. En stylistique structuraliste, Lecteurice est ce qu’on appelle le « narrataire ». Si le narrateur à la première personne est un simulacre de l’auteur, ont théorisé des linguistes et sémioticiens comme Gerald Prince ou Michel Riffaterre, alors tout texte littéraire est simulacre de situation de communication entre le « je » narratif et un destinataire ; ce destinataire n’est pas le vrai lecteur qui tient le livre, mais un lecteur simulacre tout aussi fictif que ce le faux « je ». Dans le roman contemporain, ce narrataire, dans la majorité des cas, se tient en-dehors de la narration, se confondant avec le lecteur – vous. Mais il peut être « intradiégétique », c’est-à-dire qu’il apparaît dans le texte, devenant un personnage à part. De même que le narrateur représente l’auteur, le narrataire est votre représentant. (Vous ne l’avez pas élu ? C’est la tyrannie de la littérature…)
Le fameux vers de Charles Baudelaire, « Hypocrite lecteur, — Mon semblable — mon frère ! » est l’une des utilisations les plus fameuses du procédé. Avant que le roman réaliste, celui de Walter Scott, Honoré de Balzac, Charles Dickens, ne supplante progressivement les autres formes romanesques dans la première moitié du 19e siècle, le recours à de tels procédés métafictionnels (la métafiction est une fiction qui reconnaît être explicitement une fiction, plutôt que la réalité) était chose courante, notamment dans la France des Lumières et en Angleterre. Voltaire, Diderot, Montesquieu, Fontenelle, Laurence Sterne, pour qui le message est la part la plus importante de la fiction (alors que le roman moderne va subséquemment se concentrer sur la psychologie), mettent à jour les procédés formels et rhétoriques de l’Antiquité gréco-latine, comme le dialogue socratique de Platon où l’interlocuteur du philosophe est une complaisante machine à hocher la tête. Qu’importe, le lecteur réel, lui, se sent impliqué. C’est une des premières méthodes de communication présente dans la littérature écrite. Un parent de ces procédés est le roman épistolaire : même si le destinataire des lettres est identifié, l’usage constant de la deuxième personne du singulier ou du pluriel dans la situation d’énonciation a tendance à accroître l’identification du lecteur à ce destinataire de fiction.
Que vient faire notre auteur africain dans notre jargon structuraliste ? C’est que la métafiction est un cadre essentiel des littératures orales africaines puisque dans cette façon traditionnelle de « faire littérature », énonciateur et récepteur sont en présence, investis dans une cohabitation physique bien réelle. L’auditoire se joint au conteur, en introduction et en conclusion, dans des dialogues ritualisés. Le conteur souligne ses effets en prenant à partie l’auditoire à des moments-clés du récit. Il attend de l’auditoire qu’il se manifeste verbalement à certains effets, il l’y incite. Ce pacte de lecture n’a donc rien d’exceptionnel en Afrique. Boubé Hama n’est pas le premier intellectuel africain à regretter (implicitement dans son cas, explicitement chez d’autres) la disparition, dans les formes narratives occidentales, de cette complicité, de cette générosité du récit partagé, où le récepteur n’est pas passif, mais témoin privilégié, voire, intervenant à part entière. Dans son article « Le lecteur comme simulacre » (revue Protée, 22, pp.18-24, 1994), le chercheur Jean-Pierre Vidal parle d’un « pacte où l’identité s’offre en partage » à travers le « simulacre de co-présence » qu’est le narrataire intradiégétique. « L’interaction lecteur-texte » en est radicalement modifiée : le texte invite à une réaction, à une réponse forte et personnelle, plutôt qu’au plaisir plus esthétique qu’émotionnel d’apprécier une structure textuelle, une progression narrative, des choix stylistiques, etc. Réponse qui favorise notamment l’effet comique.

« Ne te moque pas de moi, lecteur qui vient de faire ma connaissance ! »
Boubé Hama est un émule avoué de l’humoriste et écrivain français Raymond Devos, et souligne par ailleurs : « j’ai tout Astérix à la maison ». Un humour littéraire d’une part, maniant avec une grande dextérité linguistique le jeu de mots et le calembour, et celui de la bande dessinée franco-belge d’autre part, dont les « vannes », au moins dans les années 1940 à 1960, avaient une forte vocation pédagogique : Astérix, Lucky Luke, etc., proposaient une vision fantaisiste de cadres historiques néanmoins très documentés, qui devaient permettre d’apprendre en s’amusant. Voici qui renforce le projet de l’auteur, que nous avions qualifié de documentaire. On retient plus facilement une blague qu’un paragraphe d’une étude comme la présente… Le calembour parcourt toute l’écriture de Boubé Hama. Notre propos n’est pas d’en faire le relevé exhaustif ; citons par exemple « sans dire mot et sans maudire », le narrateur « hagard à la gare ». C’est un art du rapprochement linguistique, qui a d’ailleurs joué un rôle important dans le Surréalisme des années 1920-1930 : l’homophonie, réelle ou approximative, du signifiant, fait entrer en collision des signifiés qui n’ont rien à voir ensemble. Ce qui est intéressant dans un texte qui met en scène des différences culturelles, voire, des clashes. De la confrontation, naît le point de vue.
Ceci devient particulièrement apparent quand Boubé Hama africanise des situations qui n’appellent a priori aucun référentiel africain. Ainsi quand il se retrouve « incrusté tel un bas-relief égyptien » dans un ascenseur bondé, ou qu’il déclare à ses interlocuteurs : « vous me menez en pirogue » (jeu de mot par impropriété langagière). Quand, dans un sous-entendu grivois, il qualifie Louis XV de « baobab de la royauté française », il attire le prestige historique dans une ambiance de veillée, pour désacraliser une obédience culturelle et ses hiérarchies implicites.
Ce qui nous renvoie à l’irrévérence des « Lettres Persanes » de Montesquieu : en ramenant tout à l’Afrique, en faisant semblant de buter sur la langue, en la distordant, il repose la question consacrée : « comment peut-on être Français ? », comme le philosophe demandait avant lui « comment peut-on être Persan ? », afin d’apporter des réponses qui ne vont pas forcément dans le sens de la flatterie. La francophilie de M. Hama est plus critique qu’il n’y paraît. Quand il blague grassement sur la célèbre statue du zouave du Pont de l’Alma, il ne lui échappe pas que celui-ci porte l’uniforme des armées napoléoniennes d’Afrique du Nord. Le passé colonial et ses ramifications reviennent constamment dans ses voyages. C’est un point de vigilance pour l’auteur.
Aussi bien, quand il paraît retourner ce rire contre l’africanité supposée exacerbée de sa protégée, Ève, qui porte sa valise sur la tête « comme une vraie broussarde » après en avoir cassé la poignée, il commente : « nous reconstituons la frise du bon maître suivi de son porteur de bagage ». Boubé Hama peut faire référence à « Jacques le fataliste et son maître » de Denis Diderot, ce qui serait assez dans l’esprit de ses références stylistiques aux Lumières. Mais il peut tout aussi bien se souvenir du colon explorateur de l’Afrique et de ses tristes caravanes de natifs réquisitionnés, ce qui rend le rire acide. Nous glissons alors de l’humour (ce qui est drôle) vers l’ironie (ce qui n’est pas drôle, mais face à quoi le rire paraît la seule réponse appropriée).
Le comique de situation est un humour qui joue sur le malentendu. Est « victime », disons bizut, de ce comique, le protagoniste qui ne connaît pas les usages régissant la situation (contexte social, culturel, etc.) dans laquelle il se trouve. Ainsi de notre héros qui ne sait quand détacher sa ceinture dans l’avion, ou qui se demande s’il n’est pas la risée d’une armée d’agents qui le regardent à travers la télésurveillance se perdre dans les transports en commun. Mais les usages (codes du comportement, signaux) les plus élémentaires chez les uns, ne le sont pas chez les autres : quand il se retrouve seul dans « un monde d’hallucinés qui ne s’intéressent pas aux gens physiquement proches d’eux, leur préférant les êtres de l’au-delà avec lesquels ils communiquent niaisement », c’est à son tour de se jouer des accros du smartphone et de cette hyperconnexion à un réel distant, qui est absence au réel. Cette communication en continu avec ce qui n’est pas présent, c’est encore un problème de situation narrative, de rapport médiatisé entre narrateur et narrataire : ces occidentaux vivent en plusieurs endroits à la fois, le corps ici, l’esprit là. Spectacle déroutant qu’il met en parallèle avec les one-man-shows spontanés des autocars de son pays, où la familiarité est une stratégie de survie à la qualité déplorable de l’infrastructure et à l’ennui des distances. Au moins les humoristes du moment y sont volontaires, et le public, à tout moment, peut se transformer en star de la minute : la frontière entre énonciateur et récepteur est facilement abolie. Ce qui fait ressortir l’isolement social impensé des pantomimes des espaces publics français. Le comique de situation invite toujours à reconsidérer la relativité des usages.
Monsieur Hamdi, un voisin de siège flatulant dans l’avion, une irascible mère de famille avec laquelle il se dispute la suprématie pour un ascenseur, l’invraisemblable tante d’Ève, au sans-gêne épique, sont autant de portraits-charges qui soulèvent des controverses en matière d’éducation, de mœurs, – des problèmes de communication entre les êtres. En contrepoint, le narrateur s’arrête longuement sur les situations d’élocution policées et les civilités exquises qu’il rencontre dans les événements littéraires auxquels il participe. Idéal de communication ? Mais ce n’est pas le monde réel. C’est le Monde des Lettres, une construction intellectuelle à laquelle artistes et entrepreneurs culturels essaient de donner corps de façon éphémère par l’événementiel, et dans la sphère privée par le dialogue et la correspondance. On pourrait arguer que société est éminemment codifiée, et que l’on y pousse la métafiction jusqu’à produire des mémoires comme celui que vous êtes en train de lire. Or, où il y a des codes, il y a des faux-pas, des ridicules – soyons lucides. L’homme de lettre est avant tout homme, et ne doit pas se flatter outre mesure.
Boubé Hama excelle donc dans ces moments embarrassants où il s’amuse à ses propres dépens de l’inconfort physique de son dépaysement. Le « pitre » qui fait peur aux business class et s’évanouit dans l’avion, c’est lui ! Un comble pour un garçon trop créatif qu’on décrit « dans ses nuages », « pas les pieds sur terre » … Et d’invoquer « Dame Raison », cette rescapée des Lumières, pour comprendre le divorce de son âme et de son corps : l’esprit aime le voyage, l’enveloppe se recroqueville dans les toilettes de l’aéronef. Lecteurice va encore subir une longue tirade philosophique de son hypocrite narrateur (son semblable, son frère… son double) lorsque celui-ci « valdingue » dans les escaliers de la Gare du Nord pour se retrouver aux urgences de l’hôpital Lariboisière où un patient haut en couleur, Monsieur Hamdi, lui vole la vedette.
La métafiction revient au galop dans cet épisode, car M. Hama a un œil avisé pour la Comédie humaine dans ce qu’elle a de trivialement grandiose. « Vraiment, ce monsieur Hamdi a le chic pour théâtraliser sa présence sur la scène du hall d’attente des Urgences. Tout y est, costume, langage, sens inné de l’improvisation […] Celui-ci enchaîne avec des histoires à faire tourner la tête. » « Quelle aventure, quel spectacle ! » Les petites histoires dans la Grande Histoire, la mise en abyme constante par M. Hama de ses propres artifices littéraires, font de « Mes Trois Vagues à bonds d’âge » un spectacle plein d’inattendu, sans cesse renouvelé.

Comment peut-on être Français ? Du picaresque.
Cet humour est la marque du genre Picaresque. Le Dictionnaire de l’Académie française le définit comme suit : « Se dit de romans écrits à la première personne, dont le narrateur est le personnage principal, aventurier aux origines incertaines, souvent voleur et vagabond, multipliant les ruses pour franchir les épreuves qu’il rencontre au cours de son errance. […] Qui rappelle le ton, la verve propres à ces romans, et offre, au fil de multiples péripéties, une peinture des mœurs de la société. » Le genre s’est développé en Espagne à partir du 16e siècle, et il est le précurseur du « roman d’apprentissage » (Bildungsroman) qui, lui, vise plus spécifiquement à montrer comment les épreuves de la vie ont façonné le caractère du protagoniste. À ceci près que M. Hama n’est évidemment ni un vagabond, ni un voleur, et sans doute pas un aventurier à la Gil Blas, à la Francion ou à la Wangrin, voilà qui décrit bien « Mes Trois Vagues à bonds d’âges ».
Notre texte est, à l’évidence, un récit de voyage. Le narrateur ne manque pas de souligner que, « venant des grands espaces sahéliens », il se sent « explorateur ». Voici qui, immédiatement, déclenche quelques signaux d’alarmes : historiquement, n’est-ce pas l’inverse qui se produit ? Depuis le 16e siècle, époque justement où l’homme européen se sent pousser des ailes et commence à s’adonner au picaresque en conquérant les armes à la main l’univers connu et inconnu, ce sont les savants, puis les ethnologues, anthropologues, linguistes, qui ont défilé en Afrique étudier ses « mœurs », ses coutumes, ses langues… Pourquoi rencontre-t-on si peu d’ethnologues kinois ou cap-verdiens dans les villages bretons ?
Boubé Hama s’attelle à la tâche avec ardeur, et surtout avec son ironie mordante. Car en fait d’ethnologie, il nous décrit « [s]on mythique Évry », soit l’une des banlieues les moins touristiques de France. En fait de point d’attention, il revient plusieurs fois sur le centre commercial de cette ville, et sur une succursale d’une grande chaîne de restaurants populaires, le Flunch. Où il s’extasie sur une place « merveilleusement située avec vue sur parking. » Et d’insister : « un lieu mille fois rêvé en deux ans » … Plus loin, il livre ce qui restera sans doute les plus belles pages de la littérature de langue française sur la Route Nationale 20. L’auteur de la présente étude, habitant à proximité de La Ville-du-Bois et de Balainvilliers, hauts-lieux mis en exergue, est le premier surpris de les trouver dans un ouvrage nigérien.
L’auteur a atteint son objectif : il a inversé les valeurs. Il m’en a donné pour mon argent d’intellectuel occidental. Il m’a fait comprendre en quelques paragraphes ce que ressent l’Africain confronté au point de vue blanc sur sa supposée vie de misère / de saleté / son manque de culture / acculturation, etc. (la liste est connue, point besoin de la dérouler), point de vue étalé dans des dizaines de milliers de volumes depuis que l’imprimerie, imprime. L’encombrement textuel de l’Occident vers l’Afrique est une maladie endémique qui n’a toujours pas trouvé de vaccin. L’inverse, à quelques romans classiques près, comme ceux de Sembene Ousmane ou de Bernard Dadié, est rarissime. Et les travaux à caractère scientifique d’universitaires africains sur les sociétés occidentales ne font même pas corpus. Certes, les Africains établis sur d’autres continents, donnent des points de vue sur la vie diasporique. Mais ils les donnent essentiellement depuis leur situation diasporique, ce qui n’est pas une petite nuance. Leur littérature est majoritairement consacrée à la mesure de leur degré d’adaptation et d’appartenance au « pays d’accueil ».
La question philosophique posée ici est de taille. Nous parlions d’inversion des valeurs – de quelles valeurs s’agit-il au fond ? De celles agissant au sein de formes littéraires imposées à l’Afrique par des puissances d’invasion, qui il y a peu encore, pas même la durée de la vie d’un homme, faisaient de l’Afrique la vitrine de leurs explorations, expéditions, découvertes, de leur industrie de transformation du monde, des mentalités, bref, un terrain de jeu privilégié de leur hubris. La bataille du point de vue, c’est le défi de l’Afrique de demain. Sa littérature ne peut pas regarder qu’elle-même. Elle doit rééquilibrer cette occupation de son espace par la parole de l’autre. Elle a le droit à ce regard critique sur l’autre, à la Montesquieu ou à la Voltaire, que déploie ici M. Hama sur « sa » France. La France, l’Occident en général gagneraient à se regarder dans ce miroir. Le Persan de Montesquieu n’a pas eu de descendance, et c’est une lacune.
Si d’ailleurs nous nous sommes arrêtés assez longuement sur les procédés stylistiques, c’est pour poser les questions : qui lit ? et quoi ? Michel Riffaterre, que nous avons déjà mentionné, proposait un outil d’analyse textuel original : l’archilecteur. C’est le lecteur optimal d’un texte : ses facultés de compréhension sont intactes, son empathie pour le texte est maximale (il désire l’assimiler), il est muni des compétences culturelles et linguistiques souhaitées par l’auteur. Qui est l’archilecteur de « Mes Trois Vagues à bonds d’âges » ? Il est sans doute plus proche de Francis que d’Ève. Lecteurice, en l’espèce, est a minima une personne très cultivée et dotée d’un pouvoir d’achat qui lui permet de se procurer des livres. Le texte de M. Hama pose donc la question du destinataire et de la fonction de la littérature africaine en langues européennes. Dans une correspondance inédite avec l’auteur de cette étude, M. Hama confirme espérer que le livre sera reçu en Occident, précisément pour soulever ces questions, et relancer cette forme de dialogue interculturel.
Les choses et leur pourquoi : anthropologie et verticalité.
En se mettant en scène, Boubé Hama, avec ses observations humoristiques à l’emporte-pièce, balaie un large éventail de questions civilisationnelles, des plus futiles aux plus cruciales. Son attention aux choses est remarquable. Les objets sont omniprésents dans le texte, qu’il digresse et divague autour des accidents d’avion à l’occasion de son baptême de l’air, qu’il explique le fonctionnement d’une machine à café ou d’un robinet mitigeur à une compatriote, qu’il erre dans les rayons des supermarchés de banlieue parisienne, qu’il ramène « tout ce [qu’il a] pu rafler sur le buffet » de condiments au self-service, qu’il écoute fasciné « Mam’Zelle GPS » depuis son lointain satellite… Et puis, quand on fait du tourisme dans les capitales européennes, tout n’est que réseaux ferroviaires, souterrains, « titres de transport » (le français aime se gargariser de « mots inutiles » au formalisme vain), et signalétique qui se croit très intelligente et s’avère très incompréhensible. Les « choses » sont des signaux ; elles sont communication.
C’est que l’occident est englué dans le matérialisme ; les choses sursollicitent l’individu. L’Africain a un autre rapport aux choses : sans verser dans le cliché (un nombre croissant d’Africains a des possessions, et il paraît qu’il y a maintenant plus de gratte-ciels que de lions sur le continent…), il n’a pas accès à tout ce que la société de consommation capitaliste propose, et « les choses » restent par conséquent très désirables. Et dans le même, très incongrues. Le narrateur en fait l’expérience en visitant un sex-shop à Pigalle. Clins d’yeux appuyés à Lecteurice ; mais plus sérieusement, les rapports sociaux entourant la sexualité ne sont-ils pas un sujet fondamental de l’anthropologie ?
À partir de là, « Mes Trois Vagues à bonds d’âges » peut se lire comme une enquête ouvrant des pistes de réflexion sur le regard africain. Eux et nous ; nous chez eux ; nous chez nous… Le halal dans les restaurants français (le Flunch l’est, l’Hippopotamus, on ne sait pas bien, mais les serveurs, tous d’origine africaine, embobinent aisément le narrateur) ; les différences linguistiques (les gens qui parlent un français bizarre plein de liaisons et de r auxquels il « n’entrave que pouic », retournant à l’expéditeur, avec cette expression, un état de sa langue parfaitement désuet) ; les ors de la République, le décorum de la Mairie du IXe arrondissement de Paris où se déroulent les rencontres poétiques ; le multiculturalisme affiché et un peu toc du festival Paris-Livres avec ses stands de nourriture « exotique » (c’est-à-dire, de chez lui ou des pays voisins) ; notre propos n’étant pas de recenser et d’ouvrir le débat sur tous ces sujets, nous nous limiterons ensuite à quelques considérations sur des questions transversales Afrique-France. Et non pas France-Afrique, fâcheuse homophonie.
Si Boubé Hama va voir le Louvre, les Champs-Élysées, la tour Eiffel, il visite également Clichy-sous-Bois, qui faisait encore l’actualité à l’époque de ses voyages (en 2005, la ville avait été le théâtre d’un mouvement de révolte populaire après la mort tragique de deux adolescents d’origine mauritanienne et tunisienne lors d’un contrôle de police). Il veut constater ce qu’il en est de cette « Afrique miniature ». Sous des airs de touriste, il applique le doute méthodique. Un Africain cartésien ! Il subit de plein fouet la « désolante révélation » de la pauvreté, qui touche « même » les blancs ; et ne peut s’empêcher de mettre en balance la condition des immigrés de son continent avec son propre statut, lui qui est venu pour être « félicité, complimenté, honoré ». Aucun contraste ne lui échappe. Il absorbe tout. Quand il déroule l’histoire des banlieues après-guerre, Corbeil, Garges, Arcueil, quand il les cartographie, décrit l’environnement urbain, fait la typologie des immeubles, c’est pour lâcher : « C’est bien joli tout ça, mais moi, au bout d’un long voyage, je me vois toujours en Afrique. Tu parles d’un dépaysement. » Découvrir à l’occasion Gilbert Bécaud, et que le graff est une forme artistique, ne l’empêche pas de méditer sur la signification du multi-ethnisme de la Petite couronne et de la grande banlieue parisiennes : c’est tout ce que la France ne veut pas au centre, dans le cadre institutionnel, sur la photo à la Mairie du IXe ou à Paris-Livres, qui s’y entasse tant bien que mal. Plutôt mal que bien à mesure que l’on s’éloigne. L’Africain fantôme des marges, dans les boulots que ne veulent pas les blancs, dans les espaces géographiques que ne veulent pas les blancs, voilà à quoi pense le poète après qu’on l’a applaudi. « Quelle connerie universelle que cette histoire de couleur de peau. » C’est lors de la dite réception à Paris que Boubé Hama avance ces réflexions, les plus décoloniales de l’ouvrage.
Cela n’est pas dit de façon si désobligeante, par égard pour les intellectuels et organisations qui l’ont invité – appartenant à des cercles sociaux informés de ces disparités et inégalités. Cercles qui concentrent généralement les individus partageant le point de vue anti-impérialiste, horizontal, de leurs homologues africains. Voici un peuple, le peuple français, qui a prétendu pousser des racines ailleurs puis, au lieu d’accepter une pollinisation croisée, a préféré arracher tout le champ. Il a fait au passage litière des sacrifices de ces étrangers pour ses causes troubles (guerres, Trente Glorieuses), puis s’est enfermé dans ses immeubles haussmanniens, réservant à ceux qu’il prétendit autrefois protéger ces « cités sans âmes, ultra-bétonnées, génératrices de mal-être pour ses habitants. » Aussi bien, n’avait-il pas déjà fait subir ce traitement aux Pieds-Noirs, qui s’étaient pourtant crus français de 1870 à 1962 ?
Pourtant, comme nous le déplorions plus haut en parlant de la production livresque occidentale traitant de l’Afrique, la passion de juger celle-ci au tribunal de l’ethnocentrisme et des valeurs endogènes continue de faire rage. « Si les Français veulent vivre en toute quiétude, leurs gouvernants ne devraient-ils pas éviter de mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce, c’est-à-dire ne pas trop se mêler des affaires des nations qui ne les concernent pas ? » Saluons la longueur de vue de M. Hama, qui anticipait le dérèglement de la diplomatie française, inévitable après les crises ayant conduit la France a des replis identitaires sous les présidences de MM. Sarkozy (2007-2012) et Hollande (2012-2017), et son apparent reflux sous celles de M. Macron (2017-….), entre perte d’influence au profit de l’Asie, et dégagisme conduit par l’Alliance des États du Sahel. M. Hama ne peut que relever l’obsession des pouvoirs publics français pour la délinquance des « populations immigrées », i.e. africaines et afrodescendantes, et cingler : « pourquoi [la délinquance] de l’Afrique intéresse tant la France, alors qu’elle a sous la main ses propres délinquants par dizaines de milliers », après avoir fait valoir que les conditions de vie des Français de banlieue menaient ceux-ci aussi sûrement que ceux-là à la pauvreté et au désordre.
Nous chez nous.
La globalisation, M. Hama ne l’ignore pas, fait que tous les pays sont « ligotés » entre eux par la « paperasse » à interprétation variable des « traités » en tous genres. La France veut le beurre, et l’argent du beurre : rester un acteur international de premier plan, tout en prônant un isolationnisme identitaire qui se veut défensif. Boubé Hama effectue d’ailleurs son premier « bond » quelques semaines après les attentats du 13 novembre 2015, en pleine paranoïa sécuritaire. Même lui ne peut réprimer un mouvement de recul devant la figure d’un « arabe » de stature imposante, barbu, dans un wagon de métro. En contexte, il interroge son propre Islam, « religion de paix ». Mais le mal est fait. Le poison de la suspicion est instillé. On voudrait renvoyer les Français à ces témoignages des populations de l’A.E.S., du Nigéria, du Tchad : ils comprendraient qui sont les premières victimes de ce simulacre de Djihad. Pour l’heure, le narrateur s’en tire par une pirouette hénaurme et sarcastique : si son voisin de siège fait exploser l’avion à force de flatulences, on va encore penser que c’est une bombe…
L’absence de perspectives en Europe, l’illusion du départ vers un avenir meilleur, lui apparaissent maintenant. Son analyse rejoint ici de façon tangentielle celle des auteurs contemporains burkinabè – se référer par exemple des romans représentatifs comme « Le Prix de la stigmatisation » de Ounténi Félix Natama (éditions Buffac, Ouagadougou, 2020) ou « Quand Cesseront nos Douleurs » de Jean-Sylvanus Ouali (éditions Buffac, Ouagadougou, 2023) : ce n’est pas seulement la pauvreté qui a jeté de jeunes Africains dans les bras des vrais terroristes, faux musulmans, mais également l’absence de contre-modèle solide, prouvé, efficace. Invité à une conférence sur le thème « Les jeunes et la démocratie », voilà ce qu’il voudrait dire, et qu’il réservera au présent ouvrage :
« Je ne suis pas dupe, le slogan “jeunesse et démocratie” est conçu afin de plus ou moins berner les jeunes, l’essentiel pour la classe politique étant bien entendu de les faire voter pour eux, qui en sont les maitres. C’est d’ailleurs un système dument instauré pour gouverner les économiquement faibles. Je ne crois absolument pas à la réalité du “gouvernement du peuple par le peuple”, que ce soit en Afrique comme en Europe, dans mon pays comme ici, en France. Malheureusement. En suivant à l’identique les leaders politiques africains ou européens, les jeunes des deux continents sont trompés par ceux qui les utilisent comme “un bétail électoral” afin d’arriver à leurs fins : obtenir le Pouvoir. Non ! Cela est bien triste à écrire mais à mon âge, on ne me la fait déjà plus ! J’en ai plusieurs fois été la victime dans mon pays. Le sens de la démocratie en Afrique est pour moi “le pouvoir du peu par le peu et pour le peu”… »
Il étrille la défunte Septième République (2010-2023), qui donnait des « syncopes » et des AVC à la populace, au point qu’elle faisait la grève de la télévision pour ne pas s’exposer aux informations… Une bande de « trafiquants », « bande organisée de criminels financiers », qui a décrédibilisé l’autorité et le système de gouvernement, a échoué à proposer des perspectives alors que la guerre contre le terrorisme éclatait. Au lieu de quoi, elle a eu le même réflexe, devant la menace, que la France : agiter des identités fantasmées dans tous les sens pour détourner l’attention. Au racisme français correspond le régionalisme nigérien.
Le narrateur, en fin de compte, est juste ce type qui essaie de « représenter » la littérature de son pays, même si le dit pays oscille entre perplexité et indifférence devant cette aspiration dont il ne voit pas (à tort) comment elle pourrait remplir les caisses. D’ailleurs, le budget de la culture, à l’époque des événements relatés dans le livre, s’est métamorphosé en villas, en sièges en classe affaire et en voitures de fonction. Difficile, dans ces circonstances, d’accorder des subventions. – Il n’a pas de parents dans les cercles du pouvoir ? Dans telle région ? Inutile de compter être artiste, lui souffle-t-on. Ah, les bonnes intentions de ces vétérans de la culture… Boubé Hama ne peut qu’attendre le prochain « bond » pour se sentir faire son métier d’écrivain dans un cadre professionnel, une industrie du livre bien huilée, certes en proie elle aussi à la jalousie et à la corruption (les artistes morts sont les seuls fréquentables, de l’avis de son ami d’Azay), mais qui sait présenter un front commun face aux responsables politiques. Pour l’heure, personne ne veut constituer ce front au pays. Or, « un pays sans culture est un peuple sans racines », livré à toutes les idées exogènes, nocives. Grinçant, Boubé Hama interroge : « peut-on reprocher à un artiste de manquer de sens pratique ? »

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En espérant que M. Hama revienne « engranger » l’inspiration par le voyage, en France ou ailleurs, prochainement, laissons-lui le mot de la fin, dans cet entretien donné au magazine culturel béninois en ligne L’Ivre du Livre, en date du 9 août 2025 :
« J’ai dit en 2020 que l’Afrique ne mérite pas ce qu’elle vit, et je le pense plus que jamais. Le continent regorge de ressources, d’intelligences, de créativité dans tous les domaines mais il reste enfermé dans des cercles d’instabilité, d’exploitation, de fractures internes. Face à cela, l’écrivain ne peut pas être neutre. Il est à la fois mémoire, miroir et veilleur. Ce que le Niger vit depuis 2023, avec ses soubresauts politiques et ses fragilités sociales, nous oblige à écrire non pas pour fuir, mais pour comprendre, dénoncer et relier. J’éprouve de l’espoir lucide, parfois de l’inquiétude, mais jamais de résignation. Car écrire, c’est déjà refuser de se taire. C’est déjà lutter. »
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