« Ce que j’ai demandé au Soleil » de Meyo Ayolo Aristide : Jouir fort, même à genoux !

Il faut parfois tomber pour apprendre à regarder le ciel autrement. Meyo Ayolo Aristide avait dix-huit ans lorsque son corps a commencé à lui échapper, en février 2016, lentement, sans bruit, comme une trahison intérieure dont personne ne connaissait encore le nom. Paru aux Éditions Afribook à Yaoundé en 2026, ce journal intime d’un myasthénique n’est pas un récit de maladie. C’est un acte d’existence. Un jeune homme camerounais, étudiant en lettres bilingues à l’Université de Yaoundé I, passionné d’écriture nocturne, déjà auteur de deux ouvrages publiés avant son baccalauréat, choisit de transformer l’effritement de son corps en matière littéraire. Ce que vous tenez entre les mains est à la fois une confession, un plaidoyer et une leçon d’humanité.

Meyo Ayolo Aristide-Ce que j’ai demandé au soleil

Un corps qui bascule, une voix qui s’élève

Le livre s’ouvre sur une scène d’une banalité presque ironique. En ce matin de février 2016, un jeune homme de dix-huit ans se prépare à rejoindre le babillard de l’université pour consulter ses premières notes de semestre. Il s’étire, cherche ses babouches du bout du pied, et soudain tout devient double. Ses paupières refusent de s’ouvrir. Il s’effondre dans une salle de bain de fortune, nu sur du ciment froid, incapable de se relever. Il crie maman. Personne ne répond tout de suite. Ce moment inaugural dit tout de ce que sera le livre, à savoir une plongée dans l’ordinaire brutalement fendu par quelque chose d’inexplicable.

Ce qui frappe immédiatement dans l’écriture de Meyo Ayolo Aristide, c’est sa précision sensorielle. Il ne survole pas la maladie, il la donne à ressentir dans son déroulé le plus concret et le plus humiliant, à travers la vision double, la ptose des paupières, les chutes répétées, l’impossibilité de déglutir, la voix qui s’éteint. Pendant des mois, lui et sa famille sillonnent les hôpitaux de Yaoundé, passent des scanners, reçoivent de faux diagnostics, consultent des guérisseurs traditionnels. La préface, signée Avouzoua Angèle, souligne avec une franchise désarmante la réalité du système de santé camerounais, où le budget santé représente seulement 4,1% du budget national, bien en dessous des 10% recommandés par l’OMS, et où des ruptures de médicaments peuvent aller jusqu’à dix-neuf jours, dans une quasi-absence totale de prise en charge des maladies rares. Le traitement mensuel de l’auteur lui-même, associant Mytelas, Mestinon, Immurel et Cortipred, dépasse deux fois le SMIG camerounais fixé à 43 969 FCFA. Le parcours du combattant n’est donc pas une métaphore. C’est le quotidien documenté d’un malade dans un pays où la maladie rare n’existe pas encore dans les politiques publiques.

Quand le diagnostic tombe enfin, il ne délivre aucun soulagement. L’auteur a désormais dix-neuf ans et le médecin prononce une sentence simple. Aristide, tu es atteint de myasthénie. Une maladie rare et chronique, neuromusculaire, sans guérison possible. Ce pivot narratif, loin d’alourdir le texte, l’allège paradoxalement. La maladie a un nom, et Meyo Ayolo Aristide peut enfin lui parler en face.

L’écriture comme seul muscle qui ne capitule pas

Ce que j’ai demandé au Soleil est d’abord un livre sur l’écriture elle-même. Bien avant la maladie, l’auteur se définissait comme « l’Ecrivainocturne », celui qui, la nuit tombée, construisait des mondes pendant que les autres dormaient. À dix-huit ans, il avait déjà publié deux ouvrages avant son baccalauréat, à savoir Un amour de jeunesse aux Éditions Edilivre en 2016, et Noir comme l’aurore aux Éditions CEP la même année. La maladie n’a pas créé l’écrivain, elle l’a révélé à lui-même. Elle a transformé un amour de la littérature en nécessité vitale. Écrire, dit-il dans les premières pages, c’était survivre.

Il y a dans cette trajectoire quelque chose qui rappelle la littérature de la blessure féconde, celle où l’auteur ne tire pas de sa souffrance un capital de pitié mais un carburant de création. La langue de Meyo Ayolo Aristide porte cette tension. Elle est à la fois classique dans sa construction, héritière d’une éducation littéraire soignée à laquelle il fait allusion en récitant Baudelaire de mémoire au bord du lac du Mateco sur le campus de Yaoundé I, et vivante dans ses ruptures, ses dialogues en langue populaire, ses apartés intimes. On sent un auteur qui a lu, beaucoup, et qui transforme cette lecture en style propre.

La deuxième partie du livre, intitulée Comment je surmonte mon handicap, s’ouvre sur une citation fondatrice selon laquelle la maladie cherche à nous guérir de ce que nous ne sommes pas, en nous aidant à découvrir ce que nous sommes vraiment. C’est autour de cette idée que se construit toute l’architecture du journal. À dix-neuf ans, son seul diplôme en poche, Aristide crée le groupe WhatsApp Accros aux Livres pour les passionnés de lecture, lance le Youth Inspire Forum et Youth Meet Us, publie Mon Cameroun Uni aux Éditions Proximité et Fous du Livre en 2018, puis l’Anthologie Éco-poétique en 2019, fonde la maison d’édition Afribook cette même année, crée le magazine littéraire Ô-Livre, puis co-anime le bihebdomadaire 60Minutes. Chaque renoncement physique semble libérer une énergie ailleurs, une forme de transfert que le texte documente sans jamais le théoriser.

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L’amour, l’invisible et la fatigue qui n’a pas de nom

L’une des forces les plus discrètes du livre réside dans la manière dont Meyo Ayolo Aristide traite l’amour et la vulnérabilité. Il n’hésite pas à nommer les femmes qui ont traversé sa vie, notamment Nelly aux yeux d’averse douce et à la curiosité débordante, Caroline la lumière douce du phare dans la tempête, et Stevia dont le nom résonne en lui comme une mélodie entêtante. Ces portraits féminins ne sont pas des accessoires du récit. Ils disent quelque chose de fondamental sur ce que la maladie fait aux désirs, aux projets amoureux, à cette question qui hante le texte, à savoir qui voudra d’un homme dont le corps vacille sans prévenir.

La scène où il avoue sa maladie à Stevia par message est l’une des plus émouvantes du livre dans sa sobriété. Le message part, simple, brut, presque timide. Il attend. Une minute. Deux. Et puis la réponse de Stevia arrive, apaisante et nette. On a tous nos blessures. Toi c’est la myasthénie. Ce n’est pas tout ce que tu es. Il relit ces mots encore et encore, chaque phrase semblant poser un pansement sur une vieille cicatrice. Ce moment concentre à lui seul ce que le livre cherche à montrer tout au long de ses cent soixante pages : la vulnérabilité n’est pas un mur, elle peut être un pont.

Le chapitre intitulé La Fatigue Invisible, placé en fin de volume, constitue peut-être le texte le plus accompli du livre. Meyo Ayolo Aristide y décrit avec une précision à la fois clinique et poétique cette fatigue que personne ne comprend, celle qui ne disparaît pas avec le repos, celle qui est déjà là au réveil, avant le premier mouvement. Sans plâtre, sans béquilles, sans cicatrices apparentes, rien ne signale que le corps trahit à chaque instant. Il ne s’agit ni de complainte ni de revendication militante. Il s’agit d’une phénoménologie du corps invisible, de cette expérience de devoir se justifier sans cesse d’une douleur que personne ne voit. La langue devient alors presque philosophique, décrivant avec économie de mots une réalité que la médecine peine encore à socialiser.

Meyo Ayolo Aristide

Un journal qui déborde de son propre genre

Ce que j’ai demandé au Soleil résiste à la catégorisation simple. Son sous-titre le présente comme le journal d’un myasthénique, mais le texte est bien plus que cela. C’est un roman de formation accéléré par la maladie, un essai déguisé en confidence, un manifeste pour l’inclusion des personnes vivant avec des maladies invisibles. La forme journalière autorise une porosité des genres que l’auteur exploite avec habileté, passant du récit d’enfance à Nkoteng et Mbankomo à la réflexion politique sur le système de santé, de l’analyse du désir amoureux à la méditation sur la mort des autres, ceux de l’AMMYC que le livre honore dans un in memoriam initial sobre et digne, parmi lesquels Eugène Rodrigue Ebongo’o, Fouda Atanga Martial, Biloa Sabine et Ngono Nga.

La préface d’Avouzoua Angèle forge l’expression « l’Effet Meyo » pour désigner cette impression particulière d’envier quelqu’un qui accomplit bien plus que vous sans les ressources que vous tenez pour acquises. Elle dit à sa façon ce que le livre montre sans jamais le théoriser, à savoir que la résilience authentique n’est pas une posture, mais un mode d’être construit dans la durée, par accumulation de petites victoires sur l’évidence que tout devrait s’arrêter. La myasthénie ne me prive pas du bonheur, elle me l’apprend autrement, dit l’auteur. Cette phrase, simple en apparence, est peut-être la clé de tout le livre.

Ce journal a quelque chose de vertigineux quand on sait que son auteur l’a tenu pendant huit ans, depuis les premières heures de la maladie. Il ne s’agit donc pas d’une reconstruction a posteriori, d’une mise en ordre rétrospective de la souffrance, mais d’un document vivant, contemporain de chaque chute et de chaque relèvement. Cette proximité au temps vécu confère au texte une texture particulière, une façon d’être dans la langue comme on est dans le corps, sans distance, sans filet. Meyo Ayolo Aristide ne réécrit pas son histoire. Il l’écrit au fil de ses jours.

Tout compte fait, au fond, ce que l’auteur a demandé au soleil, ce n’est pas la guérison. C’est la lumière suffisante pour voir où poser le pied suivant. Et ce livre, dans sa totalité, est la preuve qu’il a obtenu réponse ; ou presque ! Affaire à suivre…

Baltazar ATANGANA

Expert genre, inclusion sociale et critique littéraire

noahatango@yahoo.ca

Informations clés :

Meyo Ayolo Aristide, Ce que j’ai demandé au Soleil. Le journal d’un myasthénique, Éditions Afribook, Yaoundé, dépôt légal 1er trimestre 2026, ISBN 978-969-9293-78-8, 162 p.

Éditions Afribook www.facebook.com/EditionsAfribook

AMMYC (Association des Malades de la Myasthénie au Cameroun) www.facebook.com/AMMYC237

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