Interview avec Wanilo Bertrand ANANOU : Le panégyrique pour la transmission et la fixation de la pensée

Interview avec Wanilo Bertrand ANANOU : Le panégyrique pour la transmission et la fixation de la pensée

Wanilo Bertrand ANANOU est un jeune béninois très attaché à ses origines. Pour lui, la panacée à la crise identitaire et culturelle dont est victime le négro-africain, réside dans la redécouverte et la réappropriation de ses panégyriques, textes poétiques, prophétiques et programmatiques. Tout est là. Découvrons la profondeur de sa pensée dans cette interview qui est essentiellement basée sur son dernier livre: « Le panégyrique chez les Fɔ̀n : une rhétorique épidictique ».

BL : Bonjour Monsieur Wanilo Bertrand ANANOU. Nous sommes heureux de vous recevoir sur notre blog. Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous souhaiterions en savoir davantage sur vous.

BA : Le plaisir est partagé. Fier de m’entretenir avec vous.

Outre mon nom que vous citez déjà, je suis un jeune écrivain béninois. Pour en arriver là, j’ai fait des formations académiques en linguistique et en gestion du patrimoine.  Mais, honnêtement je reste beaucoup devoir à une école traditionnelle, informelle selon les puristes du cursus officiellement imposé par et pour le système éducatif national. En effet, ma grande formation, je réclame l’avoir obtenu à Hunkpamè qui, au-delà des aspects conventuels, est tout un institut de savoir fondamental, un temple des connaissances authentiques. Je ne tiens pas un langage de dogmatique, mais je dis la vérité sur ma modeste personnalité.

Ceux qui me fréquentent savent combien je parais un fou qui aime ma folie. Car, depuis mon enfance, j’aime toujours me convaincre afin de me lancer convenablement dans des aventures pour lesquelles je m’engage sans jamais vouloir démordre, quelles qu’en soient les péripéties. Cela faisant, je déteste bien moi emprunter les sentiers battus, ce qui fait d’ailleurs ma particularité et ma fierté. Au nombre des priorités auxquelles je consacre ma vie depuis des lustres figure mon grand intérêt pour les problématiques de la construction de l’identité et de l’altérité dans les savoirs et pratiques endogènes des Fɔ̀n du Danxomὲ (Dahomey). Dans cette dynamique, je singularise ma plume que les critiques reconnaissent comme inscrite dans une écurie orientée exprès. Et personnellement, je me reconnais bien dans cette posture à travers des signatures comme : « Le Vodún : la religion traditionnelle du Danxomὲ » (essai, 2012), « Vodún Xὲviósò : le culte du principe cosmique transmetteur du feu » (essai, 2014), « Les vendeurs de parole » (slam, 2014), « Vodún Tɔ̀xɔ́sú-Nὲsúxwé : une esquisse de la musique sacrée chez les Fɔ̀n » (essai, 2017).

BL : Vous vous définissez comme « Acteur culturel – Sachant fondamentaliste ». C’est du moins ce que nous lisons sur votre compte Facebook. Qu’est-ce qu’un sachant fondamentaliste ?

BA : Le savoir fondamental est un concept dont je suis un précurseur. Il consiste, en bref, à aborder la science de façon plus concrète, directe, dépouillée des moisissures référentielles que tentent d’imposer comme universelles des écoles en déphasage avec les réalités d’outre-Occident. Car, il ne vaut vraiment pas la peine que tout se rapporte à des normes du genre sorbonnard,  épluchées du reste du monde sous-évalué dans une ethnologie superficiellement abordée par des touristes culturels qui s’attribuent des expertises égoïstes, des spécialités pompeuses. Selon le savoir fondamental, il est bien inutile de prendre pour modèle un africaniste qui n’a jamais mis pied en Afrique ou ayant horreur d’y effectuer un bain de stage.

BL : Vous êtes aussi consultant culturel. Quelles sont les actions que vous avez déjà menées dans ce sens ?

BA : La consultation culturelle se rapporte à un ensemble d’activités dont l’objet consiste essentiellement à (re)mettre en valeur le patrimoine culturel d’un territoire. Les besoins en conseil des entreprises à caractère culturel et/ou touristique, les besoins en orientation politique des institutions publiques ou privées et des collectivités locales dans l’élaboration et l’exécution adéquate des projets de développement culturel justifient les recours à faire à des spécialistes. C’est dans ce contexte qu’interviennent les prestations qu’elles confient à des consultants comme moi.

BL : Vous êtes linguiste de formation et titulaire d’un doctorat honoris causa de l’université. Et vous avez sous presse un ouvrage qui paraîtra bientôt : « Le panégyrique chez les Fɔ̀n : une rhétorique épidictique ». Quelle est la genèse de cette œuvre ?

BA : Il est vrai que j’effectue des recherches sur les traditions orales, les panégyriques notamment, depuis un bon moment. Pour preuve, la deuxième partie de mon livre « Vodún Tɔ̀xɔ́sú-Nὲsúxwé : une esquisse de la musique sacrée chez les Fɔ̀n » coédité par les Éditions du Flamboyant et Les Éditions Naguézé, a déjà consacré nombre de pages aux panégyriques des Tɔ̀xɔ́sú des anciens rois du Danxomὲ.

Concernant le nouvel ouvrage, sa genèse part de ma volonté d’expliquer certaines curiosités que tout le monde peut constater avec moi en pays fɔ̀n du Danxomὲ. En effet, il m’y est donné d’observer les mères faire des bains aux bébés. À ces occasions, les paroles et les chants qu’elles psalmodient traditionnellement pour apaiser les pleurs des enfants sont souvent ponctués des thèmes clés des panégyriques claniques des pères. Curieusement, quels qu’en soient les cris de défense des nourrissons, ils montrent souvent une sensibilité pour la mélodie élogieuse et se laissent bercer. Partant de là, je me suis donné le devoir de vérifier une hypothèse : comment le panégyrique clanique produit-il une vibration mystique qui adoucit l’état d’âme des bébés ?

Par ailleurs, cette mission se renforce avec ma participation, courant les années 2012-2013, à une édition de Gandáxì, festival coutumier qui célèbre les rois puis les patrimoines culturel et cultuel du Danxomὲ. Sur ces entrefaites, les rituels ponctués de panégyriques royaux m’ont personnellement épaté à telle enseigne que j’ai pris du plaisir à enregistrer des séquences d’invocations des anciens souverains. L’excitante réécoute des morceaux a suscité en moi une analyse empirique de rapprochement des textes avec des récits appris dans d’autres circonstances. Je me suis hâtivement convaincu d’avoir sous la main une encyclopédie qui embranche une panoplie de savoirs fondamentaux sur une brillante civilisation fɔ̀n.

Cependant, la grande motivation pour la publication de l’ouvrage naît en 2018, lors de mon séjour au Brésil. Un jour à Bahia, j’ai pris part à un rituel de Vodún organisé par des Afro-Brésiliens d’ascendance béninoise. À une étape rituélique, ils exécutent en fɔ̀n un panégyrique hagiographique de la divinité DànÀyíɖóhwɛɖó. À la fin, j’aborde les chefs de culte pour m’enquérir de leur compréhension de la pièce. Mais, malheureusement, aucun d’eux n’a connaissance du message véhiculé : ils répètent simplement des incantations héritées des anciens esclaves. Du coup, je me suis dit qu’il serait bien que je finisse avec mon projet de livre sur le panégyrique, histoire d’espérer une traduction qui leur fournirait un support explicatif tout en ressourçant les curieux, les chercheurs et autres natifs des cultures  fɔ̀n. C’est ainsi qu’à mon retour, je me suis attelé à faire aboutir l’ouvrage qui paraît cette année, contrairement à mes prévisions antérieures consistant à publier en 2019 un recueil de nouvelles.

BL : Dans « Pour une poignée de gombo », Sophie ADONON définit le panégyrique comme le Akɔ̀. Comment le définissez-vous ?

BA : Je ne souhaite vraiment pas porter un jugement de valeur sur les travaux de mon aînée Sophie Adonon. Mais, je tiens à conceptualiser le Akɔ̀ selon le résultat de mes recherches. Ainsi, je ne définirais pas le panégyrique comme Akɔ̀. Ce dernier nomme, en réalité, toute une structuration socio-identitaire. Il sert à désigner un regroupement parental plus large. Il définit l’appartenance à un même ancêtre réel ou mythique, soit par descendance directe, soit par adoption ou assimilation, le père étant le point de référence ou de repère. C’est pourquoi, on est toujours du Akɔ̀ de son père, quel que soit son sexe à soi-même : personne n’est pas du Akɔ̀ de sa mère. Les cas de naturalisation ou d’adoption par le chef de la collectivité des esclaves ou des enfants d’esclaves, et plus généralement des étrangers au groupe originel, peuvent parfois conférer à ceux-là le même Akɔ̀ que leurs maîtres.

Par contre, le panégyrique qui, en fait, se dit Mlǎn-mlǎn renvoie à un discours à caractère laudatif. Il forme un genre de littérature particulière à mémoire. C’est une forme d’épopée lyrique chantée, récitée, déclamée et slamée selon les circonstances à la gloire d’une certaine frange de la population (souverains historiques, notables, familles, clans…). Il se présente sous multiples formes. Il se dégage de cette forme d’expression apologique, un caractère à la fois esthétique et mystique. La laudation implique une idéalisation de la personne, qu’elle soit ancestrale, royale ou non. Elle se manifeste donc, soit à travers l’oralité séculaire qui a toujours structuré la pensée de la dynamique africaine (peuple qualifié à tort de sans écriture) en général et celle du Danxomὲ (en pays fɔ̀n) en particulier, soit par la théâtralisation mise en œuvre, et qui l’anime lors de ses manifestations en public, lui conférant ainsi un aspect hagiographique, voire déifié.

L’addition de Mlǎn-mlǎn à Akɔ̀ ressort une expression (Akɔ̀ mlǎn-mlǎn) qui, elle maintenant, évoque un type de panégyrique dit clanique. Il s’agit d’une série de courtes phrases très alertes que l’on adresse sous forme de salutations à des individus relevant d’un même clan et ayant un même ancêtre réel ou mythique. C’est un poème qui fait l’éloge du clan, une parole riche en enseignements qui renseigne mieux que n’importe quelle autre pièce d’identité. Ainsi, le panégyrique clanique perçu comme un texte fondateur et organisateur revêt un univers de concentration de verbe facilitant la compréhension de la problématique existentielle d’un groupe humain. C’est un dire esthétique qui, pour le situer aussi bien dans le temps que dans l’espace, se déploie selon des règles précises qui se rapportent à l’histoire, à la littérature, à la psychologie, à la sociologie… Car, il met en relief un modèle de vie qui caractérise le Akɔ̀ par l’archivage de ses origines, le rappel de ses faits réels ou fantasmatiques, la représentation dans l’imaginaire collectif du patriarche, la diffusion des mythes qui fondent les totems, les tabous, les interdits, les exploits… Les notes panégyriques retracent tous ces signes particuliers dans un style bien codifié que ratifient tous les autres corps de la société. Du coup, il se crée une franchise clanique que les autres Akɔ̀ reconnaissent dans sa légitimité et se refusent de la violer.

BL : Comment pouvez-vous situer dans le temps et dans l’espace l’apparition des panégyriques dans le royaume du Danxomὲ qui a servi de cadre à votre étude ?

BA : D’abord, les panégyriques claniques fonctionnent selon une vitalité ou une dynamique des groupes socioculturels auxquels ils se rapportent. Du coup, ils ne se circonscrivent ni dans un temps ni dans un espace délimité. Toutefois, comme certains clans, compte tenu de leur représentativité, donnent des indices identitaires des territoires donnés, on affecte généralement leurs panégyriques à des aires géographiques conséquentes. Ainsi, par exemple, parlant des Ayínɔ̀n-Aɖikún-Ajoxwɛnù on oriente la pensée vers la région Agɔnli ; les Ðԑnɔ̀n ou Agbǒjέ-Zanxwɛ̀nù sont généralement xweɖá ou dérivés ; les Hwɛgbó-Geyɔnù ou Sádó-Avɔ̀xonù désignent les familles royales du Danxomὲ et, du coup, se répartissent majoritairement sur le plateau de Agbǒmἑ (Abomey), capitale du royaume. Pour situer l’apparition des panégyriques de ces clans dans le Danxomὲ, il faut remonter à l’historique de la migration ayant facilité leur installation ou recourir à la conquête qui a permis l’annexion de leur pays originel.

Ensuite, dans une culture de tradition orale comme celle des Fɔ̀n, le récit tient lieu de schéma, la scène vaut l’intuition. Ainsi, de bouche à oreille, l’histoire trouve sa conservation dans le parler truculent. Dans la cour royale du Danxomὲ, la chronique d’histoire prend deux aspects qu’animent deux types de personnages. Alors que le « Kpanlingán » s’érige en archives nationales avec les éloges magistraux des gloires majestueuses sous la coupole de l’éponyme griot, le « Xánxán agbogbo xánxàn » s’impose, avec le temps, comme une sorte de litanie populaire qui salue les règnes. D’une part, en effet, le « Kpanlingán » devient incontournable à la cour, déjà à l’aube de la royauté. Ainsi, à l’époque, le fondateur Hwegbajà (1645-1685) s’arroge du griot de Akpahun (Awɛsú) pour l’instituer chez lui afin de formaliser l’historiographie des récits d’exploits, véritables épisodes sensibles des différents règnes du Danxomὲ. D’autre part, le « Xánxán agbogbo xánxàn » souvent composé avec le concours  de l’officiant de « Kpanlingán » permet aux populations de magnifier et d’immortaliser les hauts faits des règnes. Tout comme le Kpanlingán, ils sont de véritables louanges qui contiennent les hauts faits des rois, leurs prouesses guerrières, leurs ruses les plus célèbres, des allusions à certaines péripéties de leurs règnes… Ils passent pour des prières d’intercession que le talentueux roi Glɛlὲ (1858-1889) rénove par des formules atypiques d’attaque et de chute.

Enfin, les louanges adressées aux divinités les invoquent ou attirent leurs bonnes grâces. Le panégyrique hagiographique représente donc un genre littéraire qui se rapporte à la vita considérée comme un récit biographique qui rend compte de la dimension anthropomorphique des déités de Vodún. Dans cette visée, il met en avant le caractère de sainteté du personnage divin dont on élabore le portrait moral. C’est un récit fortement stéréotypé dont la fonction pastorale est de servir à l’instruction et à l’édification religieuses. C’est pourquoi, ce mode d’expression ne peut exister ou fonctionner parallèlement aux pratiques vodún. Par conséquent, donner au Danxomὲ l’apparition d’un quelconque panégyrique cultuel revient à rappeler l’historique de l’introduction du culte dans le panthéon du royaume.

BA : Le 17 Août 2019, vous écriviez ceci sur votre compte Facebook :

« Plus besoin d’un test d’ADN onéreux

Suivez fidèlement la voie des aïeux

Une simple litanie clanique aide mieux

À détecter la paternité réelle d’un bébé »

Comment l’expliquez-vous ?

BA : Les panégyriques claniques sont des paroles venant du corps social pour accompagner le corps physique de l’enfant dans un mouvement de modelage et d’apaisement. Tout en permettant aussi de rendre hommage aux ancêtres, ils font ainsi la jonction du corps social, du corps physique et du corps spirituel entre les vivants et les morts, de façon douce et harmonieuse et à partir du nouveau-né. Ainsi, il suffit d’observer sérieusement les réactions du bébé face à la déclamation des panégyriques. Outre les bains tantôt évoqués, il faut être attentif la nuit où l’enfant subit le rituel de Sunkúkɔ́ (présentation à la lune) : après les exécutions panégyriques, il dort paisiblement toute la nuit, s’il est réellement dans la concession de son père. Mais, lorsque la grossesse contractée ailleurs a été entre-temps attribuée à un père adultérin, l’enfant manifeste une réaction de rejet des éloges à lui faire. Du coup, le discours écouté lui durcit l’état d’âme, l’irritant au point où il réagit violemment. Quelle que soit la mélodie de la pièce, il pleure toute la nuit pour s’offusquer (in)consciemment du fait qu’on le berne avec un chant qui, en réalité, le naturalise inconvenablement dans un indigne égrégore, ce qui l’engrène dans une fausse identité. L’observation attentive d’un tel phénomène psychoaffectif amène les observateurs avertis à supputer la paternité douteuse d’un tel enfant, ce qui peut justifier le recours à la divination pour en avoir le cœur net ou passer la mère à un interrogatoire ou à une confession. Cette manière de détection de la paternité ne vaut le moindre centime alors que les tests d’ADN récemment importés avec tous ses risques de fiabilité nécessitent toute une fortune. À chacun de choisir l’option lui convenant. À bon entendeur, demi-mot !

BL : Quelle place l’esthétique occupe-t-elle dans le jeu des panégyriques ?

BA : L’art que véhicule le panégyrique est, à la fois, complexe et complet. Il prouve combien la langue demeure un instrument prisé dans la communication au sein de laquelle elle peut être transformée et manipulée afin de particulariser ou de ressortir une œuvre esthétique. Le panégyrique s’offre une ligne d’expressivité poétique qui le distingue du parler ordinaire. Car, il constitue une parole à structure spécifique, raison pour laquelle il s’adapte convenablement aux exigences rythmiques et se conforme au langage métrique, toutes choses qui font passer le message littéraire dans une nette immédiateté et sans ambigüité apparente. Ce procédé recourt à une rhétorique qui archive l’information et la redéploie dans un processus de sémiologie littéraire.

Plus qu’un simple chant-poème psalmodique, le panégyrique nourrit copieusement la littérature orale. À vrai dire, il s’agit d’une parole fragmentaire d’archivage des données qui retracent, au moyen de la rhétorique historico-mythique ou hagiographique, toute une apologie ontologique des entités socioculturelles, politiques, divines, etc. Il s’érige en une poésie orale qui emploie une forme particulière de conception : plus les icônes-métaphores augmentent dans les stances, plus il devient hermétique et prend des allures mystérieuses, fortement imagées. Il vadrouille entre mythes et réalités au point de verrouiller le contenu aux méninges culturellement désœuvrées.

Le panégyrique étant d’abord un poème avant d’être psalmodié, il dévoile une partie de la métaphysique qui s’applique à l’être en tant qu’être, indépendamment de ses déterminations particulières. Le poème les suggère et les comporte à un niveau précis qu’indique le potentiel poétique du créateur. C’est dire que le déterminant des éléments de conception et de confection de la pièce dépend non seulement de la capacité imaginative du créateur, mais aussi du souvenir et de la circonstance.

Si on peut se référer à des théories actuelles pour analyser ce genre, alors il faut rappeler, sans relâche, qu’il découle honnêtement d’un art non gratis. Il se greffe au cumul des intelligences fortifiées par les expériences de plusieurs époques qui ont pu élaborer un arsenal de communication afin de toucher, à la fois, à la sensibilité de l’émetteur et du récepteur grâce à une expressivité significativement profonde. Dans ces conditions, l’analyse sémiologique tient compte de trois indicateurs : le créateur, le récepteur et le texte. De prime abord, au sujet des panégyriques claniques ou cultuels par exemple, la mémoire ne fixe, avec exactitude, ni les auteurs-compositeurs ni les dates de compositions des pièces. Tout porte, cependant, à croire que les créateurs sont des ascendants ou des initiés qui maîtrisent bien les clans ou les pratiques cultuelles. Le secret d’inculcation du produit dans la tête des descendants ou des adeptes se rapporte à une vieille tradition didactique qui montre l’efficacité de la méthodologie de bouche à oreille dans les sociétés à traditions orales. Le panégyrique est, en somme, une psalmodie communicationnelle qui survient en présence du créateur qui parle pour se faire écouter par un public qui réceptionne. C’est pourquoi, comme dans tout art de spectacle, il implique deux niveaux de beauté : le premier aussi originel que naturel fait ressortir l’harmonie et la mélodie du texte ; le deuxième qui a vocation d’être circonstanciel renforce le précédent par les qualités vocables de l’interprète. Secundo, le panégyrique produit des effets sur le récepteur. La poétique et le message du texte psalmodique activent en lui une fierté d’écoute et une qualité esthétique du langage, touchant à la sensibilité par l’art oratoire. C’est pourquoi la perceptibilité requiert une importance fondamentale. Tertio, pour finir, au niveau de la pièce exécutée, il faut déterminer le fondement des deux précédents éléments afin de pouvoir s’atteler à évaluer le panégyrique dans sa structure immanente. C’est dans cette perspective qu’il convient de s’intéresser essentiellement à sa caractérisation stylistique en tant que poème-chant. Ceci amène à souligner ses aspects poétiques, musical et rythmique. Comme il est du genre poème-chant, il constitue une pièce afférente à la poésie orale. En fait, il ne pourrait véritablement être question de ce genre de discours si l’élection de la voix n’obéit pas à une structuration intentionnelle et se dit à un auditoire qu’elle unit dans la conscience culturelle et dans la mémoire collective. Contrairement à la poésie écrite dans laquelle la structuration poétique dépend des particules grammaticales, celle orale se fonde sur la dramatisation du discours proféré au cours de la déclamation. Il incite le récepteur à écouter l’éloge. Il vise à plaire et à sensibiliser la conscience de l’homme sur des thématiques récurrentes de la vie sociétale.

BL : Quelle utilité revêt le fait de mettre en lumière les panégyriques claniques fɔ̀n dans un monde globalisé ?

BA : La globalisation, telle que c’est diffuser actuellement ne répond véritablement pas aux normes dont a besoin Afrique Noire. Car, rentrer dans un monde que des capitalistes déguisés veulent global ne veut nullement signifier la perte de l’identité culturelle de soi au détriment des contre-valeurs d’autrui. De toute façon, il ne sert à rien de s’abêtir dans un ensemble de forces déséquilibrées pour se méconnaître, foncer la tête baissée comme un agouti rejoignant le prédateur. Je reste persuadé que ce que nous sommes, il ne revient à personne d’autre de nous le révéler. C’est pourquoi, j’aime ériger en leitmotiv la sentence de l’anthroponyme initiatique d’un adepte de Sakpatá qui s’appelle « Nusɔ́yi », autrement dit « Alɔ̀ mε tɔ̀n tutu wἑ nɔ̀n nyɔ́n nu sɔ́yi » (« On n’est mieux servi que par soi ! »). Il est grand temps que tout le monde s’inscrive dans l’idéologie que prône le concept du savoir fondamental en contournant les canevas pro forma qui dessouchent la pensée des réalités évidentes pour la greffer à des humanités égoïstes de ceux qui ne veulent pas de notre développement. La vraie indépendance qui ouvre la voie à l’émergence consiste, sans doute, à reprendre conscience de soi et à exposer sa personnalité à la face du monde axé sur la globalité. C’est en révélant aux autres ce que nous sommes que nous mériterons véritablement le respect, la dignité, la considération, etc.

BL : Qui est qualifié pour déclamer les panégyriques ?

BA : Tout le monde est qualifié pour déclamer des panégyriques. Le présent ouvrage fait une étude de cas sur le peuple fɔ̀n du Danxomὲ. Mais, que vous soyez Yorùbá, Ajǎ, Ayìzɔ́, que sais-je encore ? vous devez être forcément d’un clan qui dispose d’au moins un panégyrique. Il importe d’aller à sa collecte et à son apprentissage pour s’en servir, non seulement à des fins rituelles mais également pour exprimer votre personnalité, manifester votre amour, adapter les chants à votre âme-sœur ou à vos parents, etc. Aussi, importe-t-il de savoir fredonner le panégyrique clanique du ou de ses conjoints afin d’avoir les mots exacts, les termes chargés de grandes vibrations pour calmer leurs nerfs en temps de colère ou pour mieux les amadouer… Savoir caresser pour obtenir le plaisir passe aussi par là. Si les conditions le permettent, le champ de savoir peut s’étendre aux autres formes de panégyriques dont l’utilité n’est plus à démontrer.

BL : En présentant votre livre sur le blog www.biscotteslitteaires.com, vous écrivez ceci : « Chez les Fɔ̀n du Danxomὲ (Dahomey), saluer un humain ou invoquer une divinité sans lui déclamer un panégyrique, c’est éloquemment parler pour ne rien dire, ou arroser abondamment un arbre sans ne guère nourrir sa sève. ». Finalement, la sève de la vie, ce sont les panégyriques ?

BA : Le panégyrique est un nec plus ultra qui colle à la quintessence des substances indispensables à la vie significative. Cette appréhension se renforce si, à plus forte raison, on appartient à un quelconque peuple du Golfe de Guinée ou de la diaspora, afro-américaine notamment. De toute évidence, le panégyrique reste une forme d’oralité qui joue un rôle important dans la transmission et dans la fixation de la pensée. Ainsi, à l’image des autres modes oraux, tels que les contes, les chants, les proverbes, les mythes, les rituels des cultes, les anthroponymes, pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus importants, il est une forme privilégiée de dévoilement du patrimoine culturel, d’expression des sentiments, de témoignage des affinités, d’adresse des considérations, etc.

BL : Quel est l’avenir des panégyriques à cette ère des TIC où certains jeunes, pour des raisons de sorcellerie ou autres, ne sont plus intéressés par le village ?

BA : À l’ère des TIC émergées dans un système éducatif en lutte subtile contre la mise en valeur de soi, amplifiées par la diabolisation systématique des valeurs traditionnelles par des prédications de mauvaise foi et la peur distillée à outrance, il est regrettable de constater que, de plus en plus, des pseudos intellectuels abêtis par un soi-disant rationalisme dégoulinant de l’Occident qui les berne au travers d’une modernité aveuglante vouent un culte aberrant à tout discours produit d’ailleurs. Il n’y a pas une justification fondamentale à ce que des gens ferment naïvement les yeux sur les richesses de leur patrimoine culturel pour les ouvrir dans un déracinement qui relègue, par exemple, le panégyrique au rang des folklores désuets. Ce n’est non plus normal que l’exode rural pernicieux continue de répandre un « intellectualisme taré » dans les villes où, désormais, nombre de personnes formées dans le système d’acculturation promue par l’école du Blanc se détournent des bons repères identitaires pour se greffer à un snobisme avilissant, pensant erronément que le panégyrique est une affaire des gens restés au village ou les rites de passage sont des occasions de capture d’âme des impétrants par des officiants taxés systématiquement de sorciers. Ceux qui pensent ainsi et se déroutent d’eux-mêmes ignorent malheureusement qu’être citadin ou villageois, ne saurait servir de prétexte pour se départir de l’affirmation réelle de sa personnalité : en tout et partout, on doit rester le produit d’une culture et se distinguer par sa vraie identité.

La publication d’un livre sur le panégyrique participe, ma foi, à la sensibilisation sur l’importance des valeurs endogènes ou traditionnelles. C’est pourquoi, il n’est guère illusoire d’analyser le mode de fonctionnement du panégyrique en pays fɔ̀n où, comme ailleurs, il répertorie des textes fondateurs et organisateurs de l’existence des groupes humains. La réflexion engage sur un terrain complexe où s’entremêlent inextricablement des approches historique, théologique, littéraire, psychologique et sociologique.

BL : Quelles relations le Akɔ̀ mlǎn-mlǎn entretient-il avec le Jɔtɔ́ ?

BA : Lorsque l’Homme part de ce monde pour rejoindre l’enclos parental dont il est originaire, c’est l’enfant qui le prolonge, matérialisant la victoire sur la mort. Quittant la vie ordinaire, cet Homme devient une puissance d’engendrement (Jɔtɔ́). Ainsi, quand, de son vivant, l’individu mène une existence exemplaire, après sa mort il devient un ascendant spirituel dans sa descendance. Du coup, il se produit une sorte de réattribution de son personnage à un ou à des filleuls. Ceci ne serait certes pas évident si l’enfant qui naît ne se retrouve pas dans son propre égrégore familial : il faut que chaque mère donne de sens à la vie de son enfant en lui donnant la nature réelle de sa paternité. Ainsi, avant toute chose, il est indispensable de faire subir les rites de passage comme le Sunkúkɔ́ de chaque clan ou famille à cet enfant. À ces occasions, si les panégyriques claniques sont exécutés à bon escient, c’est tout un privilège ou honneur de ratifier l’appartenance de la progéniture à son égrégore.

BL : Qu’est-ce que le Akɔ̀ mlǎn-mlǎn apporte au développement de notre pays ?

BA : La plénitude de l’homme dépend de sa capacité d’adaptation à un cadre social et culturel approprié. Pour se donner, en effet, une identité personnelle avérée, chaque groupe humain a tendance à se façonner une culture propre afin d’afficher une spécificité et une différence par rapport aux autres. De ce fait, la différence prend une marque naturelle et essentielle. Elle confère à la culture le fondement de la construction sociale, la mise en branle d’un réseau de significations constamment négociées par les acteurs sociaux. Elle représente donc un espace d’interactions qui n’assure pas seulement l’observation mais s’implique à fond dans l’interprétation afin d’approcher les communautés dans leurs diversités. Elle revêt un cadre idéal et constant de lecture d’une société, et partant, du fait social. Le rapport à la civilisation ravive le facteur fondamental qui fait attester que : « La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances » (UNESCO : Déclaration de Mexico, 1982). À l’observation, le panégyrique est un élément de culture qui concentre le verbe permettant de comprendre la problématique existentielle de chaque peuple, comme c’est le cas chez les Fɔ̀n.

BL : Monsieur Wanilo Bertrand ANANOU est-il encore un cœur à prendre ?

BA : La vie étant un mystère en perpétuelle évolution, je ne m’étonne pas d’apprendre qu’un œuf ait chanté cocorico. Aujourd’hui, je me sais marier dans un régime monogamique ; je ne saurais prédire mon statut matrimonial de demain, même si, à présent, je souhaite moins un éventuel changement. Il se peut que je devienne un cœur à prendre, si peut-être j’envisage faire l’expérience de la polygamie. Mais, pour le moment, cette éventualité ne fait pas l’objet d’un projet.

BL : Votre dulcinée connaît-elle le panégyrique de votre clan ?

BA : (Rire). Mon épouse aime bien m’amadouer avec mon panégyrique clanique. En plus de ceci, elle a des formules personnelles dont la résonnance exerce un effet panégyrique sur moi, me berçant régulièrement comme un bébé chéri.

BL : Quel est ce panégyrique ? Veuillez le déclamer, s’il vous plaît, en fɔngbè puis en françcais.

BA : Je suis issu du clan des Ayínɔ̀n-Hùndɔnnù.

La version du panégyrique de ce clan que me psalmodie souvent ma dulcinée comporte les vers que voici :

« Ayínɔ̀n-Hùndɔnnù

Ajέ-Hùndɔnnù

Ajέ nɔ́n dɔ̀n hùn gέnnyǐ

Àyǐ wɛɛ̀

Ayínɔ̀n mán j’àyǐ dó

Atínsúví Hùndɔ̌nnù

Mǎn d’adoji mɛ̀ hutɔ́

Mǎn ɖɔ̀ hɛɛ̀

Mɛ̀ ɖɔ̀ hɛɛ̀

Likún ɖò gómɛ hutɔ́

Likún ɖò séta hutɔ́

Likún xayǎ

Mɛ̀ xayǎ

Kpáwéɖémέsú !

Gbowuntlèmέsú !

Làdě !

Azifánɖésú

Gbɔ̌ hú ɖ’asìmlέnnù kɔ́xo bo ɖɔ̀ Hùndɔ̌nnù

É ɖɔ̀ Zavínù ɖě

É ɖɔ̀ Zunzɔ́nsánù ɖě

Jɔ́nɔ̀n gǒ ɖò kɔɛ̌

Mɛ̀ nyí man nyɔ́n bɔ̀ hàn vɛ̌ jì

Ayínɔ̀n mán byɔ̌ kùn xó do lɛ

Mì kan xwé byɔ̌ ! »

La traduction élaborée du panégyrique peut donner en français ce qui suit :

« Ô Ayínɔ̀n de Hundɔ̀n !

Ajέ, le nec plus ultra de Hundɔ̀n !

Ajέ, le grand patriote !

Tu es le maître de la terre

Dont tu défends l’intégrité

Illustre dévot de Atínsú à Hùndɔ̌n

Tueur du cuisinier s’affairant pour le repas

Tueur du maraîcher dans le jardin domestique

Que de bravoures pour cuire le légume d’incandescence

Tu tues la personne qui empoche le mil

Tu élimines le meunier en plein travail

Et te voilà avec le mil en grande quantité

Pour nourrir toute une communauté

Toi Kpáwéɖémέsú

Toi Gbowuntlèmέsú

Sa Majesté

Azifánɖésú

Tu immoles de cabri pour te faire remarquer dans ta belle-famille

Parmi les gendres de Zaví

Et ceux de Zunzɔ́nsá

Quel convive encombrant

Au quidam, la chanson improbable

Ayínɔ̀n, toi qui as le désamour pour les vaines disputes

Nous t’implorons ! »

 

BL : Quels sont vos projets en littérature ? À quoi devons-nous attendre après cet essai ?

BA : Des publications sont en attente. Aussi bien des essais que des œuvres de fiction sont dans le tiroir. En temps opportun, ils seront révélés au public. Pour le moment, je garde le suspens. Ce qui est sûr, le flambeau allumé ne s’éteindra, si Dieu me prête vie.

BL : Votre mot de la fin

BA : Je remercie toute l’équipe de Biscottes littéraires pour l’honneur que vous me faites et l’accompagnement dans la promotion du nouvel ouvrage. Dieu vous le rendra au centuple.

×

Aimez notre page Facebook