« MONOLOGUES POUR SURVIVRE » DE TITHA EYENGA :  » UNE VÉRITABLE COMMUNION A L’HUMAIN »

« MONOLOGUES POUR SURVIVRE » DE TITHA EYENGA :  » UNE VÉRITABLE COMMUNION A L’HUMAIN »

« Rédigé en vers, rédigé en prose, selon des rythmes précis ou selon des rythmes libres, le roman doit être un poème, car il n’y a qu’un seul genre en littérature : le poème » (Remy de Gourmont, Promenades littéraires, septième série, 1892).

Bien qu’elle puisse paraître choquante et susciter à coup sûr l’indignation de la plupart des écrivains romanciers, cette assertion de Remy de Gourmont est la première qui nous revient à l’esprit après la lecture de l’ouvrage « Monologue pour survivre » de Titha Eyenga. En effet, à travers cet ouvrage, cette écrivaine, dont nous saluons le talent et l’ingéniosité, vient donner raison à cette pensée ancienne de Remy de Gourmont.

« Monologues pour survivre » est un roman mélangeant très bien l’art de la narration et celui de la poésie. Les récits y sont relatés très bien dans un style poétique qu’on se plait à lire, contrairement à toute attente. Pour une première, il convient, avant de se lancer dans une quelconque analyse, de féliciter le génie de cette auteure qui a su faire preuve d’originalité dans cet ouvrage hybride aux genres littéraires multiples.Un roman-poème ou un récit-poétique, on peut l’appeler comme on veut.Toutefois, il s’agit ici d’un ouvrage pas comme les autres. Le type d’ouvrage qu’on ne rencontre pas d’habitude dans les rayons des bibliothèques.

Avant tout propos, sachez que Titha Eyenga est une écrivaine très brillante, mais encore peu connue dans le monde littéraire. Médecin humanitaire et conseillère conjugale, elle est beaucoup passionnée par les voyages. Et elle sait vraiment faire voyager ses lecteurs à travers ses écrits. En dehors du français, elle parle plusieurs langues comme le turc qu’elle apprécie particulièrement.

« Monologue pour survivre », son premier ouvrage, a été publié aux éditions Lakalita à Ouagadougou. Cependant, comme elle l’a dit elle-même dans une interview accordée à Marie Léontine Tsibinda Bilombo, « J’ai toujours écrit mais j’attends la mort de plusieurs pour publier […]. Il y a des manuscrits qui tournent autour de moi depuis toute petite, c’était le seul moyen pour moi d’être moi, mais j’ai attendu le temps qu’il fallait parce qu’après ceci, rien ne pourra plus m’arrêter. »Plus loin, elle poursuit et révèle que « l’idée d’écrire a toujours existé mais la décision de me jeter est venue l’année dernière 2020, j’ai fait un rêve prémonitoire et le matin j’ai sorti mes brouillons, j’ai pris contact avec la directrice de Lakalita et voilà comment est né ce projet aux allures précipitées. »

De quoi parle concrètement cet ouvrage ?

Comme son titre le suggère, « Monologues pour survivre » est un ouvrage dans lequel l’auteur se parle à lui-même du début jusqu’à la fin. C’est pour cela qu’il est écrit à la première personne. Bien que cela puisse paraître étonnant, quand on se plonge dans la lecture de ce roman-poème, on en arrive presque à oublier cette particularité, car il est un véritable enchantement.

Chaque personne finit toujours par se reconnaître dans l’un ou l’autre des récits, dans l’un ou l’autre des vers marquant la vie de l’auteure, remplie de hauts et de bas. Comme Titha Eyenga elle-même le dit, « le monologue est une conversation de sa bouche à ses propres oreilles ». L’objectif qu’elle poursuit à travers cet ouvrage, elle nous le livre toujours dans l’interview accordée à Marie Léontine Tsibinda Bilombo : « Monologue aussi pour permettre à chacun de se parler et d’aller revisiter sa vie dans ses recoins et trouver sa voie dans le brouhaha de tous les jours ».

Le personnage présenté par la narratrice est une jeune femme, médecin, sœur et aînée d’une fratrie, et notamment mère de trois enfants. Avec son mari actuellement en prison et une grand-mère décédée après avoir été abandonnée parce que considérée comme sorcière, elle se ressasse continuellement tous les événements ayant et marquant sa vie, et met par écrit le contenu de toutes ses pensées.

« Je travaille dans un beau bâtiment et je suis au cœur du service le plus beau et difficile qu’est le service médical, entre quelques dossiers de gestion quotidienne et de cas difficiles ».

« Je suis une mère, je suis une sainteté

Complice de Dieu pour perpétuer l’humanité »

L’auteure aborde dans cet ouvrage, une diversité de thématiques. Toutefois, les récits et les vers qui traversent le texte, traduisent, comme on peut sans doute le remarquer, son état émotionnel et psychologique. On pourrait même penser que la narratrice raconte des situations directement reliées à elle-même. Sans l’avouer de manière claire, elle dit que« l’essentiel ici est que le lecteur se retrouve et s’identifie dans ces lignes qui peuvent être les siens ».

Dans cet ouvrage, il est donc avant tout question de l’humain, de l’humanité et de la vie pris dans leur ensemble. En dehors de ces aspects centraux, Titha Eyenga aborde des thématiques telles que l’amour, la femme, la politique, la culture, le racisme, la solitude, la souffrance, la tristesse, pour ne citer que ceux-là. Jetant un regard cru sur diverses réalités de ce monde, elle reste dans le présent tout en se référant à des événements vécus dans le passé.

Elle résume notamment son point de vue sur les hommes en ces termes : « L’homme peut faire très mal, mais l’homme peut faire très bien ». Cela est aujourd’hui bien plus qu’une réalité, tant les exemples pour démontrer cela sont légions. La solitude caractérisant la vie de la narratrice lui a appris la renonciation et la méditation,ainsi qu’à devenir une personne plus confiante avant tout et surtout d’elle-même.

Parlant de la douleur, elle nous apprend que « Les causes humaines qui suscitent la douleur sont connues et ont des canaux du côté obscur de l’être humain, qui à cause de son égo, est prêt à donner la mort au beau, au bien et au précieux pour se prouver de sa capacité à vaincre ». Sur le même sujet, elle poursuit plus loin en nous disant qu’ « on ne doit pas comparer la douleur, toute douleur est entité, elle n’est pas subjective, elle est réelle, elle n’est pas celle de la femme syrienne ni celle d’une femme excisée, mais elle est unique ». Pour conforter cette idée, elle affirme que « la douleur est indépendante, elle vient indépendamment de la volonté ».

L’amour pour l’auteure revêt un sens particulier. Pour elle, « aimer c’est accepter de perdre du soi pour toi, c’est transporter des lourdeurs allégées, c’est poursuivre l’illusion de l’immortalité ». Elle continue en dévoilant quelque chose de bien réel à ce sujet : « l’amour fait danser les rêves au son de l’illusion, le cœur emporté par la dérision d’une fin possible, nous nous disons : qui, qu’est-ce qui peut nous séparer ? » L’évocation de tous ces passages pourrait nous faire penser qu’il s’agit plutôt d’un livre philosophique. Mais loin de là. Il s’agit bien évidemment d’un roman.

Malgré les événements malheureux, la douleur, la solitude qui caractérise sa vie, la narratrice ne cesse de se battre et de vivre, motivée par de nombreux facteurs. Elle-même le dit dans certains passages : « J’ai souhaité tomber à terre, déprimer et renaître,  mais ma fonction de mère et de cheffe de famille actuellement ne m’aide pas » ; « Mère de trois expressions d’une nation, la survie n’est plus une alternative, mais un combat pour me décliner en plusieurs chaque jour et prendre au sérieux mon rôle de mère ».

Ce roman-poème de Titha Eyenga est juste remarquable dans la forme et dans le fond. Le style est original et l’ouvrage « transcende non l’espace, mais aussi le temps » comme a su bien le dire Natasha PEMBA dans son analyse. « Monologue pour survivre » découle d’une expérience vécue et d’une observation de l’homme et de la société.

Fondée dans la réalité, l’auteure reste dans le cadre actuel et nous pousse à nous poser des questionnements sur notre propre existence. La lecture de cet ouvrage permet d’avoir un regard différent sur les faits et de se poser des questionnements pertinents sur nous-mêmes. C’est un ouvrage à lire absolument.

KOUAGOU Capel Tibokoussakou

Bibliographie

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