Steffi Jennifer SAFO, Fugitives (2023)

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Steffi Jennifer Safo a écrit un livre magnifique. Sa force réside dans la voix et le choix de ses personnages. Julien Jean-Roger a lu « Fugitives » de Steffi Jennifer Safo et en rend compte ici. 

Wedeni. Cachée dans un baobab où elle cueillait des feuilles pour sa mère, Podama, quatorze ans, assiste terrorisée à l’encerclement de l’école puis du marché par les hommes enturbannés à moto.

Ce jour-là, heureusement, ils ne tuent personne. Mais les habitants sont prévenus : il faut se laisser pousser la barbe. Il faut se découvrir les chevilles. Il faut remettre le voile. Les femmes ne doivent plus travailler. L’alcool, les nourritures haram doivent disparaître. Et l’école doit fermer, son savoir est satanique. Tous, sont des musulmans dévoyés. Quant aux chrétiens et aux animistes, ils doivent revenir à la vraie religion.

Pour éviter un massacre parmi la population si les “terro” reviennent, les instituteurs plient bagages, au regret de tous. Ce sont ensuite les représentants de l’État, le conseiller communal et le président du Conseil villageois de développement (CVD), qui sont ciblés et mis en fuite.

La terreur va s’intensifiant. Des imams, des gendarmes sont enlevés et assassinés. Des villages voisins se vident, les assaillants s’y installent, créant des fiefs. Ils mettent en place un blocus empêchant la circulation d’un village à l’autre, et surtout d’accéder aux champs et aux greniers qui sont situés à plusieurs kilomètres des habitations. Le vrombissement des motos tient tout le monde éveillé dans les nuits lourdes. La tension atteint son maximum quand le bien-aimé chef Yencabili est égorgé.

Passée la sidération, Wedeni organise la résistance. Les capacités d’intervention de la police et de l’armée sont limitées, étant donné la brièveté des attaques. Ainsi l’incursion suivante est repoussée à coups de fusils de chasse. Cette victoire tactique inspire d’autres localités à rejoindre le mouvement. Les hommes vont jusqu’à oser bravement l’offensive avec les armes prises, mais le tribut à payer est très lourd. Cilja, le père de Podama, est porté disparu dans l’une de ces courageuses embuscades tendues aux terroristes.

La riposte de ceux-ci est symboliquement terrible : ils s’opposent à l’enterrement des victimes, sous peine de mort. C’est alors que vingt-deux femmes, nouvelles Antigones, décident de désobéir à ces nouveaux Créons, et de “réaliser les exigences du Divin” contre la folie des hommes. Leurs maris et leurs fils iront se présenter devant les ancêtres, quoi qu’il puisse leur en coûter. Et c’est nues qu’elles affrontent les terroristes, qui ne peuvent pas répondre à ce geste de défi ultime.

Tandis que certaines veuves fuient Wedeni avec leurs enfants, les autres se réunissent autour d’Adissa, la veuve du chef, et de Sugili, la mère de Podama. Celle-ci va même jusqu’à inciter ses compagnes à retourner aux champs pour reprendre les cultures, tache traditionnellement dévolue aux hommes. Les saisons et les jours, les travaux des champs se poursuivent par à-coups.

L’armée et les bandes jouent un jeu tragique du chat et de la souris, permettant aux terroristes de mettre en place un début d’administration du territoire. Dans certaines zones, ils ont sympathisé avec les populations qui se sont rendues à leur contrôle, à bout de force.

Par sécurité, Podama est exfiltrée vers la ville de Yaregideni chez sa tante. Par chance, elle y retrouve sa meilleure amie, Cathé. Leur classe de 4ème compte 112 élèves… Le répit est de courte durée et la menace se referme sur Yaregideni. Les terroristes ont tellement renforcé leurs positions qu’ils peuvent maintenant faire des villes de moyenne importance des objectifs stratégiques, en coupant le téléphone, l’accès aux médias, puis l’électricité, et enfin les routes. Or désorganiser une ville a des conséquences plus sérieuses que d’attaquer des villages : l’insécurité est exponentiellement dangereuse dans une marée humaine paniquée et livrée à elle-même.

En dernier ressort, Cathé et Podama doivent se mettre en sécurité dans la “grande ville” régionale, Nungudeni. Nungudeni, sous l’afflux des réfugiés, a triplé en nombre d’habitants en quelques trois années. “Ils ont quitté leur paradis qui s’est changé en enfer, pour aller vers l’inconnu.” Un inconnu qui ne connaît aucunes règles. Elles découvrent ce chaos urbain africain archétypique, le non-loti : les fous et les miséreux, la pénurie, la catastrophe sanitaire, le chacun pour soi. Le non-loti : s’y installe qui peut, comme il peut, en attendant le déguerpissement (expulsion au bulldozer). Les deux adolescentes sont colocataires d’un entrer-couché de 9m². Entre les “maisonnettes malnutries”, ça grouille dès quatre heures du matin et le premier appel du muezzin.

Les EDI (élèves déplacés internes) sont heureusement exemptés de frais de scolarité, mais Podama doit repiquer sa 4ème : les bulletins de Yaregideni ont été détruits avec l’école.

Elles s’installent dans une liberté inconfortable par certains aspects, coupées qu’elles sont de leurs familles (les lignes téléphoniques vers la campagne ne seront pas rétablies), rassurante par d’autres. Avec leurs bons résultats, elles sont un peu les stars du collège, elles peuvent enfin mener la vie d’adolescentes normales, se sentir bien dans leur peau, sexy, draguées… Et les dragueurs ne se privent pas de leur offrir leurs premiers portables ! Les trois filles (elles ont récupéré, de leur campagne, une copine, Aïcha) commencent à se faire “avaler” par la ville.

Podama a son premier crush avec Abdoul Kader, un militaire. Son “voyou” est un mec correct, attentionné. Il ne la contraint à rien de répréhensible. Mais la veille de son départ au front pour une contre-offensive de printemps décisive, ils craquent. Elle tombe enceinte. Et la guerre flambe de nouveau aux portes de Nungudeni, ce “carrefour des misères”.

Leurs mères les rejoignent enfin. La guerre a fini de vider la campagne. Il n’y a plus un sou pour le logis en dur. C’est la vie sous les tentes de l’aide humanitaire qui commence.

La vie reprendra ses droits peu à peu. Les deux mères et leurs filles, de même qu’elles ont tenu le village jusqu’à la dernière extrémité, se remettent immédiatement au travail. Cathé se marie à son premier “pointeur”, un entrepreneur décent. “Fugitifs” et citadins se sentent égaux à ce beau mariage. Enfin, il y a la promesse qu’est l’enfant à naître de Podama… Que nous réserve Steffi Jennifer Safo dans son livre?

•Tuer l’éducation pour tuer le peuple, une idée forte de « Fugitives » de Steffi Jennifer Safo

Un binôme motorisé aborde Podama et ses amies sur la route du collège. “Nous sommes venus vous aider”, expliquent les “terro” en mettant le feu à leurs cartables. Ils admonestent les filles de cesser de vouloir passer devant les hommes avec cette instruction qui ne fait que des chômeurs.

Lorsque les enseignants sont contraints de fuir, les élèves et collégiens sont assignés au village. Pour la majorité d’entre eux, c’est la fin de leur scolarisation si leurs familles n’ont pas de parents dans des zones sûres chez qui les envoyer.

Désorganiser une société commence par anéantir la possibilité de la développer en coupant ses futurs acteurs du monde extérieur, qui ne peut s’intégrer que par l’éducation.

• La guerre faite aux femmes, vectrices de développement

L’autonomie des femmes est la deuxième cible des terroristes. La femme du président du CVD explique qu’ils s’en prennent particulièrement aux femmes car leur objectif est de maintenir les populations dans la pauvreté afin de provoquer l’effondrement de la société et leur prise du pouvoir.

Ce qu’ils ne veulent surtout pas, ce sont des femmes qui atteignent l’indépendance économique grâce à l’artisanat et à la vente. Les hommes, que l’agriculture vivrière éloigne des villages, sont plus faciles à contrôler. D’autant plus que depuis près d’un siècle, ils se sont concentrés sur les champs, abandonnant progressivement les valeurs guerrières de leurs aïeux.

• Peut-on revenir à la responsabilité individuelle envers le collectif ?

Steffi Jennifer Safo fait une remarque importante: le Blanc, en venant “créer l’état”, a confié la sécurité à des spécialistes, entraînant ainsi une disruption majeure dans les sociétés africaines : c’est l’antithèse de la conception traditionnelle de l’ordre et de la sécurité, ces “temps anciens où il n’y avait ni état, ni police, ni armée, ni démocratie : les temps où le souverain veillait sur son peuple avec responsabilité et tous les hommes étaient soldats.”

Au cœur de la Révolution burkinabè des années 2020, sous l’impulsion du Capitaine Traoré, ce retour à la responsabilité individuelle du collectif est marqué par la création des VDP (Volontaires pour la Défense de la Patrie).

À l’arrière du front, les femmes ont leur partition à jouer.

• Une révolte inspirée par des femmes

Il faut s’attarder sur ces pages 58 à 63 du roman, sans doute quelques-unes des plus belles de la littérature africaine du 21e siècle.

“L’essentiel n’est pas d’être homme ou femme, mais plutôt d’être valeureux. L’essentiel n’est pas d’être cafre ou croyant, mais plutôt de réaliser les exigences du divin. Et de tous ces essentiels, le plus grand essentiel c’est le Bien. Tout Homme est appelé à l’ascension. Au départ de cette ascension il y a l’Homme, et à l’arrivée il y a le Divin. Ce qui relie le départ et l’arrivée c’est le Bien. […] L’humain est issu de la boue, dit-on, mais malheur à lui s’il retourne à la boue. Il y a une partie de nous qui est tout simplement l’homme au point de départ : la faim, la soif, la haine, l’orgueil, et tous les désirs terrestres qui nous rendent tous petits. Il y a aussi une partie de nous qui est profondément du divin au point d’arrivée : la beauté, l’amour, la liberté, la dignité et toutes les aspirations divines qui nous révèlent. […] Le Divin se trouve déjà dans l’homme au départ. Cependant nous ne pourrons trouver ce Divin qui d’avance est en nous qu’en le recherchant au prix d’efforts surhumains. L’on parle dans ce cas de la recherche du Bien. Le Bien n’est pas au-dehors, il est au-dedans de nous. Les femmes de Wedeni n’avaient plus les moyens d’assouvir la fim, la soif, la haine, l’orgueil. Alors elles rentrèrent au-dedans d’elles-mêmes et se donnèrent les moyens de rechercher le Bien, quel qu’en soit le prix.”

Adissa, la veuve du chef Yencabili, incarne cet esprit des “mères des temps anciens” qui élevaient leurs fils dans l’idée que le plus grand sacrifice est celui que l’on fait pour “l’honneur et la liberté”.

Les femmes vont montrer en la circonstance qu’elles sont dépositaires de réflexes civilisationnels qu’elles sont les seules à pouvoir réactiver : ensemble, elles organisent la collectivisation des vivres pour tenir face au blocus, comme lors des famines d’antan, ou lorsque les guerres vidaient les villages de leurs hommes.

Et leur rôle devient quasi religieux quand elles accomplissent les hommages dus aux morts en bravant frontalement les terroristes.

• Tradition contre modernité au temps du terrorisme : un déplacement de la thématique

Les habitants de Wedeni sont clairement des gens d’une autre époque, Gourmantchés ruraux maintenant l’identité et l’intégrité d’un territoire éloigné de la capitale et relativement pauvre en ressources. Suffisant à tout le moins, mais facilement déstabilisé par le climat.

L’irruption des terroristes rejoue le drame de l’arrivée du colonisateur, car leur projet est clairement d’effacer leur ordre social et culturel. Ils visent d’abord l’autorité, s’approprient les moyens de subsistance, laissant aux locaux la portion congrue. Ils jettent l’anathème sur les manifestations culturelles traditionnelles. Les quelques acquis de la civilisation occidentale qui ont donné aux Gourmantchés quelques portes de sortie de leur milieu, comme l’éducation, l’emploi tertiaire, l’émancipation des femmes, sont spécifiquement visés. Les terroristes isolent.

Le professeur d’éducation civique de Podama commente, avec une pointe de cynisme : le noir installe trop souvent une relation parent-enfant avec ce qu’il admire. Alors maintenant, avec l’Islam, il se targue d’être plus arabe que les arabes… Sans voir le modernisme du développement de la péninsule arabique ! Il n’est pas beaucoup question de religion, avec eux, mais bien de politique, et le professeur sous-entend par là, tout en soulevant la question psychologique de la rémanence du trauma installé par la colonisation, qui condamne l’africain au complexe d’infériorité, que les terroristes ne sont pas des entités autonomes, mais eux-mêmes des jouets aux mains de leurs financeurs occultes.

Steffi Jennifer Safo le souligne : si cette idéologie qui les soutient est apatride, les jeunes qui la répandent, eux, sont d’ici. Beaucoup se sont enrôlés par ignorance. Certains y ont été forcés. “Lorsqu’une âme se perd, c’est toute la Nation qui se perd.”

Paradoxalement, ces obscurantistes sont une déviation de la modernité créée par les maux mêmes de la modernité que sont le chômage, la perte des valeurs, l’individualisme (les œuvres contemporaines de MM. Jean-Sylvanus Ouali et Ounténi Félix Natama développent utilement ces points), et évidemment les intérêts étrangers en lutte pour la captation de l’Afrique. Et ils emploient les armes de la modernité régressive à l’œuvre chez certains conservateurs occidentaux, en vidant de leur substance les concepts qu’ils manient au nom de leurs idéaux : ils sont eux aussi une émanation de l’ère de la post-vérité.

Un effet pervers de ce sursaut est de laisser ressurgir des forces passéistes chez les villageois coupés du monde contemporain, des forces contraires à l’esprit de développement qui anime la Révolution néo-sankariste. Ainsi, à la faveur du retrait forcé de l’état, Adissa organise une cérémonie d’excision à l’insu des mères plus jeunes. Podama n’y échappe que de justesse. Où placer le curseur, dans une société constamment prise dans des dilemmes ? Que reconstruire de cette Afrique disparue, de l’ordre ancien ?

 

• Les femmes et la ville dans le livre de Steffi Jennifer Safo

D’ordre, d’ailleurs, s’en trouve-t-il un où trouver sécurité et certitudes, dans une société confrontée à la guerre ? Podama et ses amies vont découvrir que leur société rurale était en réalité relativement préservée. À la ville, les femmes se dissolvent facilement dans un chaos de prédation. Où elles soutenaient activement la société rurale en cette parenthèse difficile de l’histoire du Faso, la société urbaine déréglée par la pauvreté en fait ses premières victimes. Ainsi d’Aïsha qui tombe enceinte : l’accès à l’avortement étant restreint par la loi, Aïcha commet l’erreur mortelle de le faire par ses propres moyens. “Qu’est-ce que l’état ferait pour me protéger et m’aider à élever mon enfant ?” demande-t-elle partout. “Rien”, lui répond-on.

Podama aura du mal à surmonter sa disparition brutale. Elle en veut à “l’état qui édicte des lois hypocrites et vides, juste pour satisfaire ceux dont l’œil accuse et culpabilise tout le monde”. Même les plus justes des principes religieux tournent à l’injustice par “absence de miséricorde”.

Pour sa part, ni catho, ni “voilée”, elle ne vivra pas sa propre grossesse sans père comme un drame moral. Elle ne laisse pas les épreuves l’atteindre. Elle teste sa force, en silence.

• Podama, ou la persistance de l’héroïsme africaine

Menue, pas très précoce, elle est observatrice, et très volontaire. Et c’est ainsi qu’elle se met en scène elle-même dès l’incipit : dans le baobab, elle surplombe la tragédie. Elle sera essentiellement un témoin, plutôt qu’une actrice. “Moi, Podoma de Wedeni, j’observais tout ce monde, et j’étais dégoûtée”, lâche-t-elle dans l’enfer du non-loti, rare confidence de sa part. Elle est entourée de figures qu’elle nous donne à voir comme plus captivantes qu’elle, notamment sa meilleure amie Cathé, qui doit avoir seize ou dix-sept ans au début du récit, bavarde, blagueuse, volontiers séductrice en grandissant, mais également bien tenue par les valeurs chrétiennes inculquées par sa mère.

En fait de valeurs, Podama, elle, ne juge pas. Elle traverse la guerre en prenant exemple de la résilience de sa mère. Le monde n’est peut-être plus normal, mais il faut se coucher quelque part, manger, vivre. Vivre est une exigence pratique. On l’a vu, le Bien est à rechercher en soi, et à amener au monde par l’exemple, au contraire de l’absolu prôné par les terroristes, qui est un extérieur inatteignable, l’absence de prise sur le destin, et qui dédouane de trouver en soi le Bien comme le Mal.

Vivre au sens plein : le roman est semé de traits d’humour ravageurs, un certain sens de l’absurde. Podama ne perd pas son caractère, elle le forge. “Fugitives” est une d’abord une chronique de la fortitude de l’arrière en temps de guerre, de l’éveil du peuple à la résistance, thème déjà magnifiquement illustré au Sénégal par Mohamed Mbougar Sarr dans “Terre ceinte”. Steffi Jennifer Safo y maintient un équilibre délicat entre humanisme et patriotisme, car il ne peut y avoir de victoire finale sans perspective de bonheur.

Roman de coming of age, “Fugitives” de Steffi Jennifer Safo l’est doublement : coming of age d’une enfant, coming of age d’une nation qui se révèle à sa grandeur dans la guerre. En deux petites années, Podama, de gamine qui grimpe aux arbres, est devenue une mère célibataire résolue. Cette force, on ne peut la retirer au Faso. Tout le roman tient dans cette image finale de Podama assise sur un baobab – un baobab abattu pour construire une maison. Ce baobab, c’est aussi le souvenir d’un soldat tombé en redonnant le bonheur à une famille. Je n’en dis pas plus.

Julien Jean-Roger

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