Introduction

L’œuvre dont je voudrais vous parler aujourd’hui, vous l’avez peut-être déjà lu une ou plus d’une fois. Peut-être en avez-vous entendu parler. Peut-être que c’est la première fois que vous la connaissance de « Allah n’est pas obligé« . De toutes les façons, dès que vous aborderez ce roman, vous serez quelque peu surpris voire bouleversé par son titre : « Allah n’est pas obligé« . Pourquoi Allah n’est donc-t-il pas obligé ? Qu’est-ce qu’il n’est pas obligé de faire ? De quoi veut-on bien parler dans ce bouquin ? Puis à la lecture de ce titre enveloppé de mystère, vous ferez la rencontre glaçante d’un bambin, personnage principal de son univers qu’il narre à l’aide d’une armée de dictionnaires. Vous découvriez aussi dans ce livre des situations de souffrances atroces de la vie, des situations qui désolent et qui chagrinent, mais puisque Allah n’est pas obligé de toujours intervenir face aux lamentations des humains, qu’est-ce qu’on peut bien y faire ? Du décès de sa mère suite à des années d’extrêmes douleurs, en passant par les atrocités de la guerre dont il fut à la fois témoin et acteur jusqu’à l’échec de retrouver vivante sa tante protectrice, l’histoire de Birahima, l’enfant de la rue, l’enfant soldat sans peur ni reproche, vous touchera certainement. En tout cas, pour faire bref, « Allah n’est pas obligé » est un mélange d’histoires émouvantes, de personnages loufoques, d’anecdotes multiples et d’oraisons funèbres marquantes. C’est aussi un billet retour dans l’Afrique du passé avec ses nombreux conflits politiques, une Afrique du passé qui malheureusement est presque identique à celle du présent.

Attachez donc vos ceintures pour la lecture, l’auteur Ahmadou Kourouma vous amènera le plus loin possible dans son univers.

Bref résumé de l’ouvrage

L’histoire se déroule entre la Guinée-Conakry, la Côte-d’Ivoire et le Libéria. Birahima, personnage central et narrateur de l’œuvre est un enfant dont l’âge est estimé entre 10 et 12 ans. Il est au départ principalement entouré de sa mère, souffrante d’un ulcère qui lui aurait été transmis à la suite d’un sortilège puissant, et de sa grand-mère, qui malgré son âge avancé faisait de son mieux pour cajoler son petit-fils préféré. Sa mère, nonobstant les nombreuses douleurs qu’elle supportait tous les jours et son handicap (puisqu’elle n’arrivait plus à marcher) continuait néanmoins à toujours faire de son mieux pour remplir pleinement ses devoirs de mère. Elle priait quotidiennement pour que son état aille mieux, et en dépit du silence assourdissant « d’Allah le miséricordieux » qui n’était pas obligé d’intervenir en être suprême et providentiel, la vie allait son train. Tout allait bien jusqu’au décès de sa mère qui succomba alors qu’elle avait tout de même eu recours à de multiples traitements pour apaiser ses incessantes et terribles douleurs. C’est à ce moment que le destin de Birahima prit une nouvelle trajectoire. Déjà orphelin de père et maintenant orphelin de mère, sa grande mère décida qu’il rejoigne sa tante Mahan qui résidait au Liberia. Son oncle Yacouba aux multiples casquettes : escroc, commerçant et marabout, était chargé de l’accompagner durant le voyage. Mais leur parcours fut vraiment périlleux et parsemé d’embûches. Une fois arrivé au Liberia qui en ce moment était ravagé par un conflit politico-ethnique affreusement meurtrier, l’objectif premier qui était de retrouver sa tante Mahan fut plus compliqué que prévu. Pour survivre dans cette jungle de rebelles armés jusqu’aux cheveux, Birahima et son oncle Yacouba le boiteux ont dû se reconvertir respectivement en enfant soldat et gourou des chefs rebelles. Birahima a donc connu malgré son bas âge la puissance de tenir une kalachnikov, le dégoût de tuer et la tristesse de voir ses camarades mourir. Ils adoptèrent pendant des mois cette nouvelle vie tout en poursuivant en cachette la recherche de la tante Mahan. Mais au final, leurs efforts se sont malheureusement révélés vains. Au moment d’arriver où était réellement tante Mahan, elle était déjà décédée et enterrée depuis des jours dans une fosse commune. C’est alors sur cet échec douloureux et ce sentiment de mission non accomplie que s’arrêta l’aventure libérienne pour Birahima, l’enfant de la rue, l’enfant soldat sans peur ni reproche. Il aura certainement connu en seulement quelques années ce que beaucoup de personnes ne connaîtront jamais en toute une vie.

« Allah n’est pas obligé » : une philosophie contestable ?

De cet ouvrage se dégage une idéologie aussi remarquable que discutable. Selon cette dernière, Allah ( Dieu dans la religion musulmane), créateur de la terre et des hommes qui la composent, ne serait pas obligé de répondre chaque fois à leurs souhaits. Il ne serait pas obligé de toujours exaucer nos prières et s’il nous accorde une épreuve, c’est parce qu’il nous juge capables de la surmonter ou parce qu’il nous réserve une vie meilleure dans l’au-delà. Cet état d’esprit est principalement soutenu dans l’ouvrage par la grande mère de Birahima notamment aux pages 15 et 16. Mais sommes-nous à notre tour obligé d’adhérer à cette philosophie ? Si Allah est considéré comme l’être suprême de son propre univers, il lui incombe donc certaines responsabilités auprès de sa création et de ses créatures. Il serait donc obligé de protéger les hommes, d’exaucer leurs prières et de ne pas se taire à l’écoute de leurs lamentations. Aucune supposée promesse de vie éternelle ou de bonheur après la mort ne serait en mesure de le décharger de cette responsabilité première qui est de protéger ceux qu’il a lui même créés de son propre chef. Car aucune créature ne lui a jamais demandé de la faire venir à l’existence. Mais en même temps, accepter cette obligation de protection du divin sur ses créatures pourrait pousser certains dans l’oisiveté, la passivité ou la fatalité. Penser que Dieu est là pour veiller sur nous quelles que soit les circonstances pourrait pousser l’homme à ne plus se soucier de sa propre destinée et de confier le moindre de ses actes dans les mains de la force suprême. C’est pour cela que nous retiendrons donc en synthèse qu’il est mieux de penser que même si Allah pour les musulmans ou Dieu pour les chrétiens doit être toujours présent pour ses fils et filles, nous devons également prendre notre destin en main, agir pour notre bien être et ne pas rester tout le temps passif en attendant le miracle divin.

Les principales thématiques :

« Allah n’est pas obligé » décrit en quelques sortes un cocktail amer des maux qui minent l’Afrique. La question des guerres civiles y est évoquée à plusieurs reprises avec ses lots de rebondissements et de rébellions. Ce n’est donc pas pour rien que l’Afrique constitue depuis des années le premier foyer de conflits au monde. La place des enfants soldats dans ces conflits meurtriers y est également abordée et l’auteur par ce canal tente de faire un plaidoyer pour la protection des droits de l’enfant. Quelques autres maux qui gangrènent l’Afrique notamment la pauvreté, l’excision ou encore l’escroquerie y sont partiellement abordés.

Présentation de l’auteur et critique de son style :

Ahmadou KOUROUMA est sans aucun doute l’un des plus célèbres écrivains africains de la période d’après les indépendances. Il est de nationalité ivoirienne et s’est le plus illustré avec son ouvrage « Le soleil des indépendances » qui reçut en 1968 le prix de la revue quebequoise Études françaises. Il est mort le 11 décembre 2003 à Lyon en France à l’âge de 76 ans.

Ahmadou KOUROUMA est un écrivain qui excelle dans l’art de la narration. Ces œuvres écrites dans ce style sont des réservoirs d’émotions et de frissons. Dans « Allah n’est pas obligé« , l’auteur a voulu nous plonger dans un univers inconnu : celui de la guerre et plus précisément la place des enfants dans cette forme d’affrontement humain aussi vieux que le monde. Avec un registre littéraire tantôt familier, tantôt courant mais toujours accompagné d’explications éparses tirées de différents dictionnaires, il a su transmettre son message et toucher au plus haut point notre sensibilité. Cependant, un style au début pas très captivant, un certain nombre de phrases ou formules un peu trop répétées dans l’ouvrage et quelques explications de mots que l’on peut juger parfois inutiles auraient pu décourager au départ les lecteurs les moins curieux. Mais par-delà tout, il faut se prosterner devant le génie de Kourouma qui a su entrer dans la peau d’un enfant soldat sans grande instruction pour narrer une histoire pleine de douleurs et d’atrocité. Et c’est là son mérite. Réussir à narrer une histoire sérieuse et difficile de la manière la plus simple possible, mais avec humour et gaité. C’est la marque des grands.

Conclusion

« Allah n’est pas obligé« , c’est une narration qui vous fera confondre imagination et réel, tellement les témoignages sont poignants et les séquences chargées d’histoires et d’émotions. Il vous fera peut-être changer de philosophie sur la condition humaine et ses interactions avec le divin. Vous y découvrirez la partie immergée de la guerre avec son lot de solidarité et d’amour entre combattants malgré les atrocités commises. Vous y découvrirez le poids des traditions africaines dans la société malgré les âges. Vous y découvrirez la cupidité des hommes politiques qui ne pensent qu’au pouvoir. Lisez-le avec attention et peut-être que vous y découvrirez d’autres facettes de vous même. « Allah n’est peut-être pas obligé« , mais quant à vous, lire ce bouquin devient désormais une obligation.

 

Evrard AKPO

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