Ils étaient tous assis.  Chacun attendant la face qu’allait afficher le Chef Département en ce jour où tout l’Institut National de l’Education et du Développement (INED) grouillait de monde. En effet, c’était la rencontre des nouveaux étudiants avec le premier responsable de leur filière, Dr Kims. Aziz et Fahouz s’étaient rendus ce matin-là, de très bonne heure, dans l’institut qui allait les former à la vie professionnelle. Aziz était grand de taille. Son allure faisait penser à un athlète dans la fleur de l’âge. Il était mignon garçon, avec de gros beaux yeux qui donnaient de comprendre qu’il avait presque toujours le contrôle de la situation. Il avait connu Fahouz à Kokoro lors de la délibération des résultats de leur concours d’entrée à l’institut. Fahouz était aussi grand de taille. Homme intelligent, il avait un don particulier pour observer. Premier pour le concours d’entrée à l’institut, il se sentait quelque peu supérieur aux autres pour la circonstance.

 

 

Assis l’un derrière l’autre, les deux amis discutaient de tout et rien. Dans la salle de réunion, ça rentrait et ça sortait. Les groupuscules se formaient suivant les centres d’intérêt. Tout à coup, surgit Dr Kims. Tout le monde se leva. Dr Kims tutoyait la quarantaine. Nanti d’un doctorat en Sciences Sociales, il avait fait ses premiers pas dans l’administration une dizaine d’années auparavant. Prenant donc la parole, il instruit ses nouveaux étudiants sur le fonctionnement universitaire et les grandes règles à observer.

 

Eh bien ! Fahouz ne manquait aucun détail de tout ce qui passait. Son regard allait de gauche à droite, de haut en bas. Dans son cerveau, les images passaient et se figeaient ; des scènes obscènes se donnaient vie. Il ne prêta aucune oreille à ce que s’évertuait à dire Dr Kims. En effet, « homme de terrain », Fahouz jugeait inutile de faire attention à la procédure de calcul de moyenne puisqu’en ce moment précis, ce fut ce qu’expliquait le Chef département. Pour lui, tout était gagné d’avance. Il n’aurait besoin que d’un peu d’attention à sa propre personne pour tenir tout le reste en respect. Il en était à cette réflexion quand Dr Kims libéra son auditoire, le remerciant d’avoir été là et lui souhaitant une énième fois la bienvenue dans le système universitaire.

Très rapidement, Fahouz s’empressa de sortir, suivi de son ami Aziz. Les deux amis voulaient voir et apprécier tout ce qui allait dessiner une forme particulière à leurs yeux. Et voilà qu’à ce moment précis, s’amenèrent trois divinités. Kalilath, Chérifath et Assirath.

 

 

Kalilath, la plus grande en apparence, était dotée d’un rocambolesque derrière avec un devant protubérant, tout ceci dans un ordre d’église. Son corps s’accordait à son déhanchement et sa démarche dirigeait le tout tel le ferait un maître de chœur pour ses choristes. Kalilath et ses deux amies de circonstance discutaient à propos de tout ce que venait de dire Dr Kims. Nul ne sut pourquoi les trois amies pouffèrent de rire. Car ce fut ce rire qui déclencha tout le processus.

Fahouz était stupéfié devant la denture qu’afficha Kalilath. Très rapidement, il regarda son compagnon. Au même moment, leurs regards se croisèrent. En hommes expérimentés, les deux se virent leur échapper un léger sourire chacun. C’est alors qu’Aziz s’exprima :

  • Fahouz, ces genres de filles, lorsque tu t’en approvisionnes, tu n’as plus rien à faire. Elles jouent tout le reste de la partie elles-mêmes.

En attendant ces mots, une idée traversa l’épicurien. Il fit en lui-même cette réflexion : « c’est bien dommage que je ne puisse jamais me faire cette fille. Elle est apparemment une bourgeoise. Que voudra une pareille perfection de moi ? et puis, qui suis-je, d’ailleurs ». Ce qu’il ignorait était que le jeu de l’amour n’épargne personne. C’est comme un jeu de dames ; il suffit d’un minime manque d’attention de l’adversaire et le tout tourne en votre faveur. Dans le jeu de l’amour, il n’existe aucun critère d’éligibilité ou d’élimination. Tout est une affaire de principes et de stratégies. Les plus doués remportent toujours. L’amour n’est pas aveugle ; en effet, il n’a pas d’yeux.

Fahouz fut stoppé dans sa réflexion par son ami qui l’invitait à siroter quelques bières dans la buvette du coin. Après une rude matinée d’observation et de confrontation d’images, ils le méritaient bien tous les deux. Les deux amis s’éloignèrent peu à peu de l’institut où allaient désormais se construire pour eux d’autres expériences académiques. L’institut recouvra son calme habituel qui pendant quelques heures, avait laissé place à un tohu-bohu circonstanciel. En effet, les nouveaux étudiants avaient vidé la cour.

 

 

 

Deux semaines déjà qu’avait eu lieu la rencontre avec le Chef département des sciences sociales de l’Institut National de l’Education et du Développement (INED). Si les étudiants étaient impatients de débuter les cours, Fahouz l’était davantage car la face bénigne de Kalilath lui manquait. Il avait plusieurs fois tenté de discuter avec Aziz à propos de ce qu’il pensait du tendron. Mais ce dernier ne taillait jamais d’importance à ce que disait son ami. Ce jour-là aussi, sa tentative fut vaine puisqu’au moment où il allait soulever le sujet, Aziz le stoppa net et lui fit part de la nouvelle qui venait juste d’être publiée : les cours allaient réellement débuter le lundi suivant à sept heures précises.

 

 

Et le jour tant attendu arriva. A sept heures, tout était en place. Administrateurs, professeurs et étudiants étaient rassemblés pour le salut national. Très rapidement, les anciens étudiants, avec à leur tête le responsable Akim, dirigèrent le cérémonial des couleurs. L’hymne national fut exécuté avec virtuosité. Après les diverses recommandations du directeur, les étudiants rejoignirent leurs classes respectives. Dans la salle de la première année, allait avoir lieu le premier des exercices auxquels élèves et étudiants sont confrontés en début d’année : le choix de la place à occuper. Chérifath s’assit à la deuxième table de la première rangée côté de Assirath. Derrière elles, se tenait, encore seule sur sa table Kalilath. Dès qu’il franchit le seuil de la porte, Aziz ne prit pas assez de temps pour repérer la jolie Kalilath. Aussitôt, il s’empressa d’aller en direction de son compagnon et ami Fahouz. Celui-ci s’était tenu derrière et ne faisait aucun mouvement. En effet, observateur professionnel, il ne manquait aucun détail de tout ce qui se passait et de comment les uns et les autres se disputaient les places. Aziz lui dit :

  • Kalilath est encore seule sur sa table. Vu l’intérêt que tu lui portes, ne penses-tu pas qu’il te faut aller t’asseoir à côté d’elle ? Ce serait un bon début mon cher ami.

 

 

 

Fahouz ne dit mot. Au moment d’ouvrir la bouche il dit à Aziz, indiquant la dernière table-banc se trouvant dans la troisième rangée :

  • Asseyons-nous ici, l’un à côté de l’autre.

Aziz ne comprit rien. Mais il ne voulut pas soumettre son ami à un interrogatoire interminable. C’est ainsi que les deux amis s’assirent l’un à côté de l’autre. Pendant ce temps, Kalilath s’était finalement trouvé une compagne de table ; c’était Affissath. Elle paraissait jeune et vieille à la fois. Son calme naturel donnait de penser qu’elle était dotée d’une sagesse qui a mûri dans le temps. Respectueusement, elle accepta l’offre de Kalilath qui l’invitait à partager sa table-banc avec elle pour les neuf prochains mois. Kalilath et Affissath se tenaient donc aux dernières places de la toute première rangée tandis que Fahouz et Aziz se tenaient aux dernières places de la troisième rangée. C’est ainsi que commencèrent les événements.

 

 

Les cours se tenaient, les professeurs se succédaient. Chaque magister lors de la toute première rencontre avec ses étudiants, sacrifiant à la tradition, passait d’abord aux présentations, ensuite au programme du cours et enfin à l’introduction. Tous les professeurs programmés pour ce premier semestre étaient passés au moins une fois, ne serait-ce que pour la prise de contact. Tous sauf un : Dr Teco. Ce dernier était chargé d’administrer les cours de finances aux nouveaux étudiants cette année-là. Mais voilà trois semaines déjà que personne ne le vit ; personne ne savait ce à quoi il ressemblait. En effet, le sort lui avait réservé un rôle décisif à jouer.

Ce mardi-là, comme à l’accoutumée, les étudiants rangèrent leurs affaires aussitôt après le cours de psychologie et ensemble, ils se préparèrent à rejoindre certains leur villa, d’autres leur galetas lorsque Caleb, le responsable de promotion cria : « que personne ne rentre. Le Dr Teco vient de m’appeler ; il sera là ». Tous furent stoppés dans leur élan. Chacun rejoignit couci-couça sa place. Quelques minutes plus tard, il était là, l’illustre professeur de finances. Il passa aux présentations comme le firent tous ces prédécesseurs.

Mais, contrairement aux habitudes générales, Dr Teco insista pour que chaque étudiant parlât de sa vie amoureuse notamment de ses expériences avec toute la classe. Ce fut une effervescence hors pair dans toute la classe. Tout s’agitait. Tous s’embobinaient, s’embrouillaient, s’emberlificotaient. Ils étaient tous embarrassés. Les premiers eurent du mal à s’exprimer. Les uns avaient honte, les autres paraissaient inexpérimentés. Vint le tour de Kalilath. Elle prit la parole et rien que par sa personne, imposa le silence. Tous étaient tout ouï notamment Fahouz. Kalilath commença :

 

  • Je m’appelle Kalilath, j’ai 18 ans. Je suis célibataire. Voilà tout ce que je peux dire.

Fahouz espérait mieux que ces informations standard. En effet, que de gamelles n’avait-il pas encore essuyées toutes les fois où il tenta d’engager une discussion avec Kalilath. Il pensait pouvoir profiter de la situation, mais pauvre de lui. Vint finalement son tour à lui de se présenter. Il se leva, plissa son front, se tint bien debout. Sa prise de parole imposa le silence à toute la salle.

Je m’appelle Fahouz, commença-t-il. J’ai 18 ans. J’ai rompu avec mon ex il y deux mois. A ces mots, le silence se fit davantage dans la salle. Il poursuit. Daria et moi avions débuté notre relation il y a maintenant un an. J’avoue ; au début je ne l’aimais point. J’avais juste envie de me la faire. Mais avec le temps, j’ai réalisé que plus nous devenions proches, plus mes sentiments pour elles grandissaient. A un moment donné, je n’en pouvais plus de la tenir en haleine. Pour elle, j’étais l’élu. Mais pour moi, elle n’était que passagère. Il fallait donc que je me sépare d’elle puisque je n’ai point envie ni de la faire souffrir, ni de la voir souffrir. C’est ainsi que je commençai à chercher des raisons bizarres jusqu’au jour où le sort tourna en ma faveur. A peine Fahouz avait prononcé ces mots que toute la classe, tel un chœur souffla unanimement. Il continua. « La situation était telle qu’elle n’eut pas d’autre choix que de consommer mon rejet. Je regrette de ne pouvoir vous faire part des détails de cette situation puisque j’ai promis à Daria de n’en parler à personne.  »

 

 

  • Non, non, non, percevait-on de tous les coins de la classe. Dis-nous Fahouz. Nous voulons savoir, criait la classe.
  • Silence, tonna Dr Teco. Merci Fahouz pour avoir partagé ton expérience avec nous. Tu peux poser ton séant.

Fahouz, avec un air très sérieux, gratifia ses camarades d’un léger sourire et s’assit. Un zéphyr passa. Le temps était passé sans que personne ne s’en rende compte. Dr Teco congédia donc ses étudiants, fier de cet après-midi qu’il venait de passer.

Sur le chemin de retour, Aziz et Fahouz s’amenaient lorsque soudain une voix à la fois tendre et rauque, pacifique et accusatrice, leur parvint de derrière :

« Fahouz, tu es un bad-boy » ; c’était Kalilath. Elle revint sur tous les détails de l’histoire qu’avait partagée Fahouz quelques minutes avant. Tout le reste du temps, ils parlèrent de Daria. Kalilath, curieuse, voulait avoir les raisons pour lesquelles Fahouz avait agi si méchamment. Habilement, ce dernier échappa à toutes les questions de curiosité de son interlocutrice sans pour autant rompre le fil de la discussion.

 

 

Aziz, tout ce temps, ne s’était contenté que d’écouter tout ce qui se disait. Il avait tenté de prendre part à la discussion en jetant quelques mots quelquefois ; mais personne ne faisait attention à lui. Il se résolut à se confondre dans un mutisme circonstanciel. Finalement, les trois se séparèrent. Une fois chez lui, Fahouz se remémora toutes les séquences de sa discussion avec la jouvencelle Kalilath. Il était fier d’avoir pu constituer pour elle un centre d’intérêt. Sa joie était tellement grande qu’il s’endormit ce jour-là plus tôt qu’à l’accoutumée. Il ne s’était pas encore rendu que des liens venaient d’être tissés entre lui et la belle créature ; et que le jeu de dame venait de tourner en sa faveur. Il s’en rendit compte bien plus tard.

 

Cela faisait trois semaines que Fahouz et Kalilath étaient devenus familiers. Ils étaient tout le temps ensemble. Ils entraient en salle ensemble et en sortaient ensemble. Cette semaine-là, avaient exprimé de façon synallagmatique le désir d’étudier ensemble ; car Kalilath avait fini par se rendre à l’évidence de ce que Fahouz était le major pour le test d’entrée à l’institut. Ils décidèrent donc de travailler le mercredi d’après.

Eh bien ! Sacré mercredi ! Mercredi où le soleil était clément et doux, comme s’il savait ce qui allait se passer. Oui, la nature, elle ne ment jamais. Elle sait lire le signe des temps. Elle comprend tout et anticipe sur tout. Les meilleurs hommes sont ceux qui savent lire dans la nature. La nature vaticine certes, mais sa vaticination est la plus juste qui soit.

 

Ce mercredi-là, tout était calme. Les cours de la matinée s’étaient très bien déroulés. Tout était en parfaite harmonie. Vers le milieu du jour, les étudiants prirent congé de l’institut et chacun regagna son domicile. Fahouz rentra vite chez lui. Il allait accueillir pour la toute première fois chez lui Kalilath. Qui l’aurait cru ? Il passa sa chambre au peigne fin, mit chaque chose à sa place. Tout devait s’accorder. Il balisait ainsi le terrain pour l’événement dont il ignorait jusque-là la réalisation dans un futur proche. Il n’en avait pas encore fini quand quelqu’un toqua à la porte. Il s’empressa d’enfiler un débardeur et courut à la porte. Il fut d’abord déçu car c’était tout sauf ce à quoi il s’attendait. C’était en effet, Caleb le responsable de promotion qui avait besoin de son expertise pour adresser une lettre de demande en matériels de travail à l’administration de l’institut. Bon gré mal gré, Fahouz se mit à satisfaire son responsable. Il l’invita à s’asseoir à sa table d’étude et ils commencèrent la rédaction. Ils en étaient à la formule introductive lorsque se dessina à travers le rideau transparent qui servait de paravent à la chambre de Fahouz, la silhouette de la resplendissante jouvencelle Kalilath. Très habilement Fahouz prit congé de son responsable lui indiquant les grandes lignes à faire paraître dans la lettre ; celui-ci s’en alla, faisant ainsi place à Kalilath.

 

Elle était belle. Enveloppée d’une robe faite de tissu traditionnel et d’un charme édénique. Elle avait toutes ses formes assorties. Son corps à peine voilé se disciplinait à chaque fois qu’elle faisait un pas de plus. Son visage étincelant et éclatant lui remontait le canayen. Elle était bonne, paraissait innocente. Lorsqu’elle ouvrit la bouche pour adresser les salamalecs à Fahouz, ce fut l’agréable déluge. Sa bonne haleine remplit la chambre. Sa voix était devenue plus fine que d’habitude. Tout était parfait. C’était la perfection humaine.

Fahouz invita Kalilath à s’asseoir en face de lui. Il avait préparé si minutieusement la séance qu’ils passèrent très rapidement en revue tous les cours de la semaine.

 

Ils commencèrent à parler de tout et de rien. Brusquement, tomba un silence lourd et pesant. Tout dans la chambre devint calme. Tout. Rien ne parlait sauf les yeux. Eh oui ! Dans le jeu de l’amour, les yeux sont les organes les plus parlants. Ils disent tout, sans voiles. Les yeux ne mentent jamais. Ils sont le symbole de la colombe. Aussi coupables que vous puissiez être dans le jeu de l’amour, vos yeux demeurent toujours innocents. Ce fut dans cette innocence visuelle que Kalilath et Fahouz s’acceptèrent. Leurs lèvres se rapprochèrent. Indépendamment d’eux-mêmes, ils se levèrent et s’embrassèrent. Ce fut un premier baiser tendre et doux. Ils ne se rendirent pas compte qu’ils venaient de partager le baiser fatal. Car, aussitôt leurs corps sentirent le besoin de s’exprimer. Ils quittèrent la table, allèrent se loger dans un coin de la chambre. Ils s’attrapèrent, se becquetèrent. Leurs lèvres se réclamèrent avec empressement. Plus ils s’embrassaient, plus ils en sentaient le besoin…

 

Tout devint lascif  autour d’eux. A peine ils arrivaient à respirer. Fahouz s’échappa à sa bibiche et alla rabattre la porte. De loin, il sentait un vide en lui. Il brûlait du désir de repartir à la charge ; ce qu’il fit. Kalilath et lui se bécotèrent de plus bel. Leurs corps commencèrent à se réclamer. C’était devenu presqu’une injonction. C’est alors que Kalilath stoppa l’élan net et dit à Fahouz : « pas aujourd’hui ». Mais c’était trop. C’en était fini.

 

 

Les jours qui suivirent les virent plus ou moins distants l’un de l’autre. Un mois plus tard, la nouvelle fatale tomba: « Fahouz, j’attends un enfant de toi ».

 

 

 

 

Crédo Cédric Assogba fait actuellement ses études universitaires en Sciences et Techniques des Activités Socio-Educatives (STASE) à L’Institut National de la Jeunesse, de l’Education Physique et du Sport (INJEPS) depuis Décembre 2016.

 

 

 

    • Salut Mafoya. Ne vous déconnectez-pas, il nous revient sous peu avec d’autres recettes

  1. Je suis très content de toi. Tu as vraiment des idées dans la pensée, les mots dans le cœur pour les exprimer et du style dans le corps pour les transmettre.