BL : Bonjour monsieur Félix. Cette interview que vous nous accordez nous honore à plus d’un titre. L’évocation de votre nom nous ramène à deux titres qui ne laissent personne indifférent : « La République du piment » et « Coupez-leur le zizi ». Que pouvons-nous savoir d’autre de vous ?

FM : Bonjour à vous. En plus de ces deux ouvrages, j’ai eu à publier deux autres : « Le philosophe et le numérique » en 2015 en collaboration avec le professeur Njoh Mouelle ; « Sur les rues de Douala », un historique des noms des rues, boulevards et avenues de Douala en 2018.

BL : La littérature au Cameroun aujourd’hui,  comment peut-elle  être définie? Une influence de la politique sur les plumes ou celle de ces dernières sur celle-là ?

FM : Je préfère encore les temps où la politique avait main mise sur la littérature, et luttait contre les écrivains, car ça prouvait qu’ils avaient de l’influence. Aujourd’hui déjà on trouve peu de littérature militante, peu de littérature en général. La littérature manque de poids, du coup, la politique ne s’y intéresse même plus.

BL : Quel bilan faites-vous de projet “Rencontre Nationale Des Jeunes Auteurs” ? Avez-vous eu le million de lecteurs escomptés ?

FM : En lançant ce vœu aux allures arrogantes, je savais que les choses n’allaient pas être aussi faciles. Sachant que le livre n’est pas la chose la plus partagée dans notre société. Mais je peux vous avouer que ce qui a été réalisé jusqu’ici est louable. Aux « éditions du Muntu », nous avons publié environ 07 livres, imprimés à des milliers d’exemplaires ; comme pour dire que des milliers de lecteurs ont été touchés. Nous avons organisé des dédicaces, initié des projets de diffusion de la lecture, tout ceci additionné, donne un résultat moins alarmant.

BL : Vous êtes aussi éditeur. Comment le monde de l’édition se comporte-t-il au Cameroun ? Est-ce que le gouvernement vous soutient?

FM : Ceux qui bénéficient des fruits de l’édition sont justement ceux qui ont des accointances avec le gouvernement, soit qu’il subventionne, soit qu’il leur permet de mettre leurs ouvrages aux programmes, ou leur faire gagner des prix. Le monde de l’édition au Cameroun est semblable à une épicerie qu’à autre chose. Il ne faut pas trop s’attendre à ce que les éditeurs voient autre chose dans les livres que les chiffres qu’ils peuvent rapporter.

BL : Est-ce que c’est facile de s’auto-editer?

FM : C’est pareil, vu que les éditeurs vous imposent plus l’audo-édition qu’autre chose. Il faut juste choisir la forme la plus douce des deux côtés de ce couteau à double tranchant.

BL : Quels sont vos rapports avec les jeunes auteurs en tant que jeune éditeur…

FM : Je suis proche d’eux plus que personne d’autres. J’ai un groupe whatsapp de lecteurs, un forum facebook de lecteurs et d’auteurs, j’organise régulièrement des rencontres où ils sont conviés, je donne mes conseils comme je peux à plusieurs d’entre eux.

BL : Le Cameroun est bilingue. Comment un écrivain ressortissant de ce pays peut-il satisfaire les deux pôles à la fois ? Une publication dans les deux langues est-elle la condition sine qua non pour atteindre cet objectif ?

FM : Les ouvrages en anglais existent, beaucoup moins des livres traduits. Pour ça il faut que de vrais éditeurs existent pour prendre ce type d’initiatives. Quelqu’un comme Jean Emmanuel Pondi a l’habitude de publier directement en deux langues, c’est très rare.

BL : «  Coupez-leur le zizi » ; ce titre est revêtu d’un sérieux aussi dramatique que ridicule. Et pourtant il dénonce des violences sexuelles faites aux femmes. Faut-il vraiment couper le sexe aux hommes auteurs de ces violences pour que les violences et les viols disparaissent ?

FM : Je préfère demander aux uns et aux autres d’aller lire le livre. Ceux qui ont lu en savent quelque chose. Ce que je vais vous dire, c’est qu’après des sondages réalisés auprès des victimes, 99% d’entre elles le recommandent.

BL : Que proposez-vous concrètement aujourd’hui pour que ces violences cessent ou baissent en chiffres ?

FM :  Il faut déconstruire la culture du viol. Pour moi si on arrive à éduquer les gens sur ce qu’est le viol on va avancer. Aujourd’hui dans mon pays, les gens, même les plus cultivés sont ignorants sur ce sujet. Plusieurs pensent encore que le viol est une invention.

BL : Que doit-on couper chez les femmes auteures de violences sur les hommes quand on sait qu’il y a plein d’hommes violés qui se taisent car ils ont honte des commentaires ?

FM : Laissez-moi vous dire que si on résout le problème du zizi même, ce problème des femmes violeuses sera résolu. Car plusieurs le font en réponse à une vengeance du zizi violeur. Le zizi est le cœur du problème.

BL : Quels sont vos points de vue sur la polygamie ? L’idéologie LGBT ?

FM : « Un » homme pour « une » femme. Telle est ma position. Et dans mes enquêtes laissez-moi vous expliquer que plusieurs « deviennent » homosexuel(le)s après avoir été victimes d’agressions sexuelles. Plusieurs multiplient les aventures sexuelles parfois pour les mêmes raisons. Voilà pourquoi il faut prendre ce problème de violence très au sérieux.

BL : Pour se faire entendre, l’écrivain doit-il mettre du sexe dans son écrit?

FM : Il ne faut pas avoir honte de parler du sexe. Cette honte a causé trop de problème. Moi j’étudie le  sexe en tant que centre des turbulences sociales, et non pas le sexe comme mode d’emploi de plaisirs sexuel. Il faut étudier le sexe et sa place dans la société. J’ai aussi publié « Sur les rues de Douala », un livre assez important, chacun ne retient que ce qui est important pour lui, ce n’est pas la faute ou l’exploit de l’écrivain.

BL : Le Cameroun est célèbre pour ses expressions à peine dissimulées pour désigner les choses du bas-ventre et tout ce qui tourne autour. On peut lire dans votre bibliographie le titre « La République du piment », votre recueil publié en 2017. Loin de faire un glossaire de ces mots et expressions, nous voudrions comprendre ce qui explique votre recours à ces dernières surtout quand on sait qu’elles sont beaucoup plus utilisées par les artistes de la musique urbaine ?

FM : Dans « République du piment », j’explique cette floraison de l’usage du vocabulaire du piment dans le langage commun et diffusé par les musiques populaires. Ça explique tout simplement ce que je disais plus haut, le sexe est au cœur des turbulences, il faut bien étudier ça pour comprendre où nous allons.

BL : Que vous inspirent ces mots de Jean Eric Bitang qui a lu votre livre « La République du piment », : « Mais puisque ce n’est pas souvent d’amour dont il est question à la fois dans le livre et dans les relations que ce dernier décrit, l’auteur aurait peut-être mieux fait de dire « baiser ». « Il aurait été peut-être plus cohérent que l’auteur identifie son livre comme « Racontages tirés de la vie et de l’imaginaire quotidiens »… »[1]

FM : J’utilise l’expression « faire » à la place de « l’amour » ou de « baiser ». Et je donne à La république du piment la devise de « manger-boire et faire ». Dans mon pays, le mot « faire » est utilisé pour désigner l’action de faire l’amour. D’où l’expression « j’ai envie de faire » de l’artiste Coco Argentée.

BL : Vos lecteurs vous font-ils des retours après lecture de vos ouvrages ? Si oui par quel canal ?

FM : Certains font des retours sur internet ou en face, mais je regrette que ce ne soit pas assez. Et les critiques littéraires qui sont perdus dans le paysage.

BL : Quels paramètres considérez-vous avant de fixer le prix d’un ouvrage ?

FM : Comme tout bon vendeur, un ratio (raisonnable) entre le coût de production et les charges liées à la promotion et la diffusion du livre.

BL : Quel est le plus gros budget que vous avez déployé pour la publication d’un livre ? Quel est le titre ce dernier ?Quel titre vous a plus rapporté de bénéfices ?

FM : Nous ne pouvons pas le dire aussi facilement en public, mais nous avons déjà dépensé environ 2 millions de FCFA pour publier un livre au Cameroun. Nous n’allons pas dire lequel pour l’instant, mais rassurez-vous ce n’est pas facile, mais on ne lâche pas, on résiste.

BL : Littérature et blogging au Cameroun : Comment ces deux univers collaborent-ils au pays de Paul BIYA ?

FM : Comme je disais, où sont les critiques littéraires ? Dans les journaux classiques, les médias (radio et Tv) ils sont où ? Pour ne pas parler de blogging. Où sont les blogs qui parlent de livres ? Déjà il faut les lire avant tout: qui sont ceux qui les lisent ?

BL : Quels sont vos projets d’avenir ?

FM : Continuer d’éditer le nouveau type d’homme africain comme l’annonce le slogan des éditions du Muntu

BL : Votre mot de la fin ?

FM : Lisez, lisez lisez !!!

[1]https://jeanericbitang.wordpress.com/2017/10/13/jai-lu-republique-du-piment-de-felix-mbetbo1/

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