« Un auteur qui s’autocensure ne doit pas s’étonner de se retrouver otage du syndrome de la page blanche. Il y a déjà longtemps en ce qui me concerne que je fonce sur le jet originel. L’écriture doit émaner du fin fond du soi. Sinon, on doit se la garder. »

BL : Bonjour Madame. Nous sommes heureux de vous révéler à nos chers internautes. Une brève présentation s’il vous plait.

HB : Bonjour Biscottes Littéraires et bonjour le Bénin depuis mon doux pays tout aussi ensoleillé et riche en couleurs que le vôtre, la Tunisie. Je suis la jeune écrivaine Hend Bouaziz. J’ai quarante ans depuis quelques jours.

Après des études poussées en Management et une carrière dans les assurances, je décide de marquer une pause, pour, entre autres écrire, mais disons plus généralement pour retrouver une vie un peu plus équilibrée et plus en rapport avec mes aspirations. Mon parcours littéraire commence avec une prose plutôt poétique, celle de mon premier roman « Le jour et le jour d’après » et aujourd’hui je m’inspire de plus en plus de la poésie. À ce propos, « Vibrato », mon deuxième roman est un combiné de prose et de poésie. Enfin, je viens de commencer un troisième roman « Orchidée des rêves », également un combiné de prose et de poésie.

Je dois aussi dire que j’ai une petite expérience dans l’entreprenariat. Enfin, je suis universitaire, et tout cela se combine aujourd’hui pour une vie où chaque chose a son importance, dans le respect de mon être.

BL : Il est bien impressionnant, votre parcours académique et professionnel.

HB : Sourire. Je quitte le banc de l’université assez tôt, et je ne réalise pas que ma vie sera ponctuée de retours fréquents vers le monde académique. Je commence par étudier le Management et je fais une cascade de grandes écoles, mais je suis très vite orientée et ramenée vers des études en assurances. Professionnellement, pendant une quinzaine d’années, je vais évoluer dans des domaines exceptionnellement épanouissants quoique stressants, comme les assurances Aviation et le monde de l’international. En 2008, je retourne une dernière fois aux bancs de l’université et j’obtiens un MBA. Puis, quelques années plus tard, je réalise que ce carriérisme excessif et sans limites est usant pour ma personne et je rentre dans la quête d’un nouvel équilibre centré et tourné vers des aspirations différentes.

BL : Et malgré tout cela, vous avez du temps pour écrire…

HB : Je crois que j’ai toujours été amoureuse de la littérature. Dans les librairies de Tunis, on me connait plutôt bien comme lectrice. Le passage à l’autre rive était par contre inattendu, et je me souviens que je me cachais pour écrire et même que j’avais une certaine gêne au moment de l’édition et face aux médias.Ceci dit, à un moment donné, vivre dans la peau des personnages inventés par mes écrivains préférés ne me suffisait plus. Et puis, je dois dire que j’ai ressenti le besoin d’écrire avec l’accumulation du temps, l’arrivée d’une histoire d’amour exceptionnellement interdite et le poids de la Révolution Tunisienne aussi.

Je ramène toujours ce besoin d’écrire à une conscience de soi-même ou une souffrance personnelle qui crée le sentiment de n’appartenir à aucune vue d’esprit déjà répertoriée. Finalement, c’est un vécu différent de tout ce que j’ai pu lire, le mien bien sûr, qui a fait que je prenne le clavier, et il n’était pas facile pour moi de raconter ces choses en toute spontanéité ou courtement. Il me fallait une histoire et des personnages, un lieu, des séquences temporelles, une suite et même une trame. C’est un peu l’histoire de « Le jour et le jour d’après », ou comment rapporter au monde ce qu’il estime choquant, voire pervers en vous, lorsque ce choquant est votre histoire, votre passé et surtout votre fierté et votre richesse.

BL : Pourquoi et pour qui écrivez-vous ? Qu’est-ce qu’écrire selon vous ?

HB : J’écris par besoin de livrer une vue et d’interroger l’opinion sur des sujets qui me posent problème, généralement les sujets tabous.Et puis, j’écris pour raisons personnelles, par besoin de distordre un passé en le ressuscitant.

Mes écrits, depuis le deuil qui m’a frappé, ont tous pour fait générateur un ancrage de l’âme dans unêtre particulier et des choses parfaites. Or ce monde, n’est pas si parfait que cela. Alors, j’écris contre l’imparfait des jours.

Dans « Vibrato », je raconte mon deuil qui me mène à des mea-culpa, à une tristesse qui appelle au besoin et à l’espoir de renaître sans l’être aimé. Je raconte aussi la difficulté de revenir à la vie normale en recommençant une nouvelle page et en redonnant de nouvelles teintes à mon cœur. J’agis par extrêmes et je place le corps au centre de ce roman comme une marchandise banale que n’importe qui pourrait acquérir.

Le reste, c’est-à-dire, le cœur de l’humain, est inaccessible. Ce n’est pas forcément le cas dans Orchidée des rêves.

BL : Il y a quelque chose que nous ne comprenons pas bien ! Malgré des études poussées en Management et une carrière avancée dans les assurances, vous avez abandonné le monde des affaires en 2015 pour vous consacrer à l’écriture ! Qu’est-ce qui vous est si cher en littérature au point de vous faire abandonner le monde des affaires ?

HB : Je n’ai abandonné que momentanément le monde des affaires. Il y a je pense la matière et le reste. J’ai fait le choix de cette pause pour le reste. Je garde aujourd’hui une vie d’universitaire que je juge très en symbiose avec ma personne. Entre temps, lorsque je suis inspirée, j’écris.

BL : Votre premier roman, « Le jour et le jour d’après », paru conjointement aux Éditions Arabesques et Éditions La Doxa, nous livre une histoire d’amour présentée sous un angle philosophique avec des thèmes connexes comme la vie et la mort, la foi, l’obscurantisme, le printemps arabe et ses retombées, les tyrans d’hier et d’aujourd’hui, l’élite qui baisse les bras, les politiques déconnectées, la jeunesse désabusée, etc. Finalement, ce livre se présente comme une constellation thématique où l’amour n’est qu’un prétexte pour parler des problèmes cruciaux de notre temps. L’avez-vous fait exprès ? Et d’où vous vient cette particularité stylistique ?

HB : Il faut dire que « Le jour et le jour d’après » a été écrit au moment de la Révolution, à chaud donc. A ce moment-là, beaucoup de choses se passaient dans ma vie. Je me suis laissée guider par ma seule et unique sincérité et le roman est sorti comme on le connait, spontanément et sans le moindre calcul.

Pour les particularités stylistiques, comme c’était ma première expérience par contre, je me devais de pousser les limites. Pour moi, ce ne sont que de simples duos avec moi-même. Je dois dire que les exercices de style m’amusent toujours. Par contre, comme il en existe plusieurs variétés, j’essaie toujours d’explorer des voies nouvelles. C’est ce qui m’a amenée à la poésie, malgré ses multiples difficultés.

Pour les problèmes de mon temps et de mon pays, je ne savais pas si le roman passerait ou s’il demeurait des traces de censure après la révolution. D’ailleurs, la première édition était une édition française, parce que je n’étais absolument pas préparée à l’éventualité de subir une censure.

Je pense que les écrivains tunisiens sont maintenant libres !

BL : Une histoire d’amour et de relations interdites. N’est-il pas trop courageux de publier un tel livre dans un milieu musulman ? N’avez-vous pas peur ?

HB : Honnêtement, j’avais des appréhensions négatives avant l’édition, mais voyez-vous, il y a plusieurs courants d’idées en Tunisie, et cela vous place tout de suite avec votre audace ou plutôt votre spontanéité, à l’échelle qui vous revient. C’est tout de même un pays qui, dans l’ensemble, a revendiqué une révolution pour « des » libertés.

J’ai tout de même reçu beaucoup de messages me disant que c’était trop fort pour la Tunisie.

En ce qui me concerne, j’ai dépassé le cap où je m’interrogeais sur les mesures (trop audacieux ou trop peu audacieux). Je continue à écrire en toute liberté, avec toute ma spontanéité. Un auteur qui s’autocensure ne doit pas s’étonner de se retrouver otage du syndrome de la page blanche. Il y a déjà longtemps en ce qui me concerne que je fonce sur le jet originel. L’écriture doit émaner du fin fond du soi. Sinon, on doit se la garder.

BL : Ce roman, « Le jour et le jour » d’après, vous a valu le prix national de la Tunisie qui vous a été décerné lors de la Journée du Manuscrit Francophone de 2016. Quels ont été vos sentiments et les impacts de cette distinction dans la suite de vos projets littéraires ?

HB : Cela m’a positivement boostée honnêtement. C’était ma première publication et on lui a trouvé du bon. J’ai compris que je pouvais continuer, et qu’il fallait se battre avec la recette qui a fait ce succès, c’est-à-dire, un mélange de bonne écriture, d’audace ou plutôt d’honnêteté et de sincérité dans le traitement des sujets.

BL : Après « Le jour et le jour d’après », vous avez surpris vos lecteurs avec Vibrato et vous vous préparez à les surprendre encore avec Orchidée des rêves. De quoi s’agit-il dans chacun de ces deux ouvrages ?

HB : Vous savez, il y a le serment d’amour, le vrai qu’on ne remet pas en cause « Le jour et le jour d’après », puis il y a le deuil et le sacrifice du cœur car le serment d’amour devient un sacerdoce de vie (Vibrato). Ensuite, le sacerdoce devient trop lourd à porter, et l’orchidée des rêves qui vient réveiller entre ces deux champs, l’onirisme d’un nouveau départ sentimental.

BL : Quels sont vos auteurs préférés ?

HB : Je lis énormément de poésie depuis deux ans. Je suis vraiment impressionnée par les auteurs perses depuis quelque temps. Sinon, je n’ai pas de restrictions car j’aime la littérature dans son ensemble et avec les opinions diverses des auteurs de tous temps et de tous espaces. Ma plus belle découverte récemment était Nezami avec Layla et Majnûn, une suite de 4000 vers où je suis partie de découverte en découverte.

BL : Existerait-il une Hend BOUAZIZ dans vos œuvres ?

HB : Je crois que chaque écrivain se cache dans son œuvre. Par définition, cet univers qu’il crée émane de lui-même. Me concernant, je ne me connais pas autant d’univers aussi bien assimilés ou à explorer que les miens propres. Mais de ce qu’on a assimilé à ce qui nous reste à explorer en nous-mêmes, on peut faire émerger une multitude de personnages aux vues différentes, ceux-là même qui s’interposent avec nous dans nos monologues secrets. Alors, je suis là avec mes voix et mes contre voix, et cela crée des moi en moi. Des moi qui affirment le moi, et d’autres qui s’interposent pour créer finalement, le roman, des fragments de moi.

BL : Quelles sont vos sources d’inspiration ?

HB : Le quotidien, mais surtout la méditation.

BL : Vous avez certainement d’autres projets littéraires !

HB : Orchidée des rêves, bien sûr.

BL : Où trouver vos livres ?

HB : Sur les sites Amazon et Fnac.

BL : Votre mot de fin.

HB : Merci Biscottes et à bientôt, amis du Bénin. J’espère vous retrouver au plus vite. Pour vous, en exclusivité, mon dernier poème : Amour de ma vie.

« Amour de ma vie, petite fleur,

rose blanche enrobée de douceur,

lys sauvage qu’aimeront à jamais les oiseaux du paradis enlacés,

comment ?

Comment as-tu ramassé mon âme pour l’embrasser

et embrasé mon cœur pour le brûler

de cette flamme dont toi seul tu connais

la recette secrèteoubliée

dans ton grimoire caché

que j’ai un jour osé regarder ?

Amour de ma vie,

douceur au cœur blanc,

sers-moi,

sers-moi l’élixir de tes yeux magiques et brillants.

Sers-moi

la lumière de tes yeux de chamane ensorcelants.

Amour de ma vie,

sers-moi un élixir contre tout ce temps sensé te broyer, qui me broie.

Sers-moi un regard.

Sers-moi un sourire,

un demi-sourire…

ou même un rire narquois.

Amour de ma vie, douceur au cœur blanc,

sers-moi mon image figée entre tes bras

Sers-moi

le baiser tendre des ténèbres dont personne d’autre ne voudra

Sers-moi tout ça et sers encore une bribe d’oubli

et sers et sers et serre-moi jusqu’aux ténèbres ou jusqu’à l’oubli.

Sers, sers potions et serres…

et sers et serres et sorts sers…

et sorts sers jusqu’à ce que je peste et que je re-peste

et que je m’infeste et que te je déteste

et que sans conteste j’atteste de vouloir t’éjecter,

te retirer les rennes de ta grossière souveraineté infestée, infectée…

Jusqu’à ce que je réclame une nouvelle liberté,

une bienvenue virginité,

unedeuxième puberté, …

Amour de ma vie…

petite fleur funeste…

atome bruyant, reviens.

Reviens, demeure et reste.

Enlève ta veste

que je me déleste de ce zeste de peste qui moleste,

que je détestecomme tout en atteste

et qui empeste à l’heure de mes modestes siestes célestes

qui me jettent dans tes far-West.

Jette !

jette tes talismans, tes amulettes.

Jette !

jette sorts et potions.

Donne-moi si tu peux

lanetteté, lapropreté, la clarté.

D’un mi-geste déconcerté, avec brièveté,

ramène-moi à ma liberté.

Sors-moi

Sors-moi du tributaire,

sors-moi

sors-moi de l’enchevêtré, de l’inachevé, du cintré.

Chuchote-moi

Chuchote-moi nos ébats chronométrés,

redessine-moi nos autoportraits castrés,

chante-moi la vie,

clignote…

viens chanter et acclamer le passé,

viens brouter nos hiers boiteux,

Aux polochons viens lutter !

barbote devant mes yeux !

Amour de ma vie,

petite fleur funeste,

atome bruyant,

reviens.

Reviens, demeure et reste.

Enlève ta veste

que je me déleste de ce zeste de peste qui moleste,

que je déteste

comme tout en atteste

et qui empeste à l’heure de mes modestes siestes célestes

qui me jettent dans ton far-West.

Jette !

jette tes talismans, tes amulettes.

Jette !

jette sorts et potions

D’un mi-geste déconcerté, avec brièveté,

ramène-moi à ma liberté.

Sors-moi

Sors-moi du tributaire,

sors-moi de l’enchevêtré,

sors-moi de l’inachevé,

sors-moi

sors-moi du cintré.

Chuchote-moi

Chuchote-moi nos ébats chronométrés,

redessine-moi nos autoportraits castrés

chante-moi la vie,

clignote,

viens chanter

viens acclamer le passé,

viens

viens brouter nos hiers boiteux,

Aux polochons !

Aux polochons, viens lutter,

barbote !

barbote devant mes yeux !

Et si je te le demande, amour de ma vie, déserte

Et si je te le demande, amour de ma vie, désaffecte

Et si je le demande, amour de ma vie, Évapore-toi.

Sinon…

sauve-moi,

sauve-moi de tes attentats,

sauve-moi de tes attentats, douceur de ma vie,

sauve-moi de tes attentats, douleur de ma vie. »

Interview réalisée par Hervé O. EZIN, pour Biscottes littéraires

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