BL : Vous êtes un auteur béninois très connu dans le milieu scolaire grâce à votre livre au programme « Pourquoi le bouc sent mauvais et autres contes du Bénin ». Cependant, pouvez-vous nous dire plus amplement qui est Raouf MAMA tout en nous parlant également de votre bibliographie ?

RM : Je m’appelle Raouf MAMA. Je suis béninois et Professeur d’Anglais, de Lettres et d’Art Oratoire à l’Université d’Etat du Connecticut aux Etats-Unis. J’ai obtenu une Maîtrise d’Anglais à l’Ecole Normale Supérieure de Porto-Novo au Bénin en 1981.  J’étais sorti Major de ma promotion et c’est ça qui m’a valu la bourse qui m’a permis d’aller étudier à l’Université du Michigan au Etats-Unis dès 1983 mais avant, j’avais d’abord enseigné l’Anglais pendant deux ans au Cours Secondaire Sègbèya de Cotonou au Bénin. J’ai fait un Master’s en Littérature Anglaise et Américaine et un PHD en Anglais et Education. A ma sortie de l’Université du Michigan, l’Université d’Etat du Connecticut m’a offert un poste de Professeur d’Anglais et de Littérature et depuis, j’y enseigne l’Anglais, la Littérature et l’Art oratoire. Je suis écrivain et j’écris essentiellement en anglais. Je parle le nagot et le yoruba, le fon, le français, l’anglais, et l’espagnol. Je dis des contes en anglais, en français, en fon, et en Nagot.

Mon premier livre, « Why Goats Smell Bad and Other Stories from Benin », fut publié aux Etats-Unis en 1998. Il a été traduit en français sous le titre « Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et autres Contes du Bénin ». Mon deuxième livre, Tropical Tales, fut publié en Angleterre en l’an 2000. La version française sera bientôt publiée par Les Editions Laha sous le titre de « Contes Tropicaux ».  Une réédition de la version anglaise sera d’ ailleurs publiee simultanément par la même maison d’ édition. Mon troisième livre, Pearls of Wisdom, « Perles de Sagesse » est également un recueil de contes d’origine africaine et plus spécifiquement un livre conçu pour l’enseignement de l’anglais comme seconde langue. Je l’ai écrit avec une collègue : Le professeur Marie Romney qui est une spécialiste de l’enseignement de l’anglais comme seconde langue.

 Mon quatrième livre est « Why Monkeys Live in Trees ». Publié en 2006 aux Etats-Unis, il a été traduit en français et publié au Bénin en 2014 sous le titre : « Pourquoi les Singes Vivent dans les Arbres ». Mais bien avant cela, il a obtenu en 2008 le Prix National du Livre Multiculturel de l’Année aux Etats-Unis. L’année 2014 a été marquée aussi par la publication de mon récit autobiographique. Il s’agit du récit de ma rencontre avec mon père quand j’avais 20 ans. Ce livre est intitulé « Fortune’s Favored Child », « L’enfant Fortuné ». En effet, j’ai connu mon père à l’âge de 20 ans grâce au Vodoun-non (Prête de la religion traditionnelle en milieu Fon au Bénin) Gandjèhou qui habitait un village non loin d’Abomey dans le centre Bénin. C’est lui qui m’a fait la révélation relative à ma véritable paternité. Je sais qu’il n’est plus.  Paix à son âme ! C’est grâce à lui que j’ai pu me rendre compte que celui que j’ai appelé père pendant 20 ans n’était pas en réalité mon père biologique. L’autre détail non moins important est que j’ai été élevé par la famille GUEZODJE à d’Abomey. Ma tante – qui a été ma mère adoptive, qui a été ma première mère – a épousé un membre de la famille royale GUEZODJE et plus précisément Feu Pascal GUEZODJE. Mon séjour à leur coté m’a permis d’apprendre à parler le fon (la langue nationale la plus répandue en République du Bénin) et à danser le Zinli (Danse rituelle et populaire du Royaume de Danhomey, actuelle République du Bénin), une danse que je promeus aux Etats-Unis, en Europe et en Amérique Latine où je l’apprends aux enfants et aux adultes dans le cadre de mes présentations de contes.

BL : Pourquoi vous vous intéressez tant aux contes africains et plus particulièrement aux contes béninois ?

RM : Je m’intéresse beaucoup aux contes parce que quand j’étais enfant, j’adorais les contes. Le soir après le repas, nous les enfants, nous nous retrouvions dans un coin où il y avait toujours une chaise ou un tabouret et maman, papa ou un ami de la famille venait s’assoir là-dessus pour nous dire des contes. Il n’y avait pas de télévision en ce temps-là. On n’avait même pas de livres. Les contes étaient notre principale source de divertissement. Ces contes nous transportaient dans un univers merveilleux où on s’abreuvait d’histoires extraordinaires qui mettaient en scène, aussi bien des êtres humains que des animaux, des anges et même Dieu. Cet environnement dans lequel j’ai grandi m’a appris à aimer le conte. Aussi, pendant que j’écoutais les contes, j’apprenais. C’était comme si on était en train de m’initier à l’art de conter. Longtemps après que suis devenu adulte, j’ai eu la nostalgie de ces contes. Et quand j’étais étudiant à l’Université du Michigan, j’avais lu un livre, un recueil d’essais littéraires écrit par Chinua ACHEBE, le grand écrivain nigérian. Dans l’un de ses essais, l’auteur a lancé un appel aux intellectuels africains pour qu’ils apportent leur contribution à la préservation de l’héritage culturel africain et à l’éducation des africains en leur apprenant que l’africain avait une civilisation tout comme les autres peuples et que contrairement à ce qu’on a voulu lui faire croire, le blanc ne l’a pas sorti des ténèbres de la barbarie. Après avoir lu cet essai, je me suis demandé comment est-ce que je pouvais participer à la préservation de l’héritage culturel africain. C’est ainsi que j’ai décidé de me mettre à collecter des contes. Pendant plusieurs années, lors de mes vacances au Bénin, j’ai recueilli des contes avec un magnétophone. Ma belle-mère m’a beaucoup aidé au début de cette aventure. Progressivement, j’ai traduit bon nombre de ces contes en anglais.  Le projet a intéressé l’Université d’Etat du Connecticut aux Etats-Unis qui m’a offert a plusieurs reprises des bourses de recherche.

En 1998, mon premier recueil de contes, Why Goats Smell Bad and Other Stories from Benin « Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et autres Contes du Bénin » a été publié. Nous devons savoir que les contes sont une source de sagesse extraordinaire. Le conte est un vecteur de vertus. Vu qu’aujourd’hui, le béninois en général est en train de perdre ses repères dans un pays où il n’y a presque plus de tabous, nos contes – dont nos ancêtres se servaient a des fins éducatives – pourraient nous aider à apprendre des leçons de vie et a nous réapproprier des vertus qui nous font tellement défaut aujourd’hui.  Les contes constituent un véritable instrument d’éducation multiculturelle.

BL : Faites-nous un bilan de ce travail de conservation des contes africains dans lequel vous vous êtes engagé depuis des années.

RM : J’ai commencé à collecter des contes en 1986. Plus tard, quand j’ai commencé à enseigner à l’Université d’Etat de Connecticut, j’avais beaucoup de cassettes où j’avais enregistré des contes. Je me suis mis à écouter ces les uns après les autres et à les traduire. Le premier conte que j’ai traduit, c’était le conte du ‘’Prince Prodigue’’. Le prince qui a gaspillé toutes les richesses que son père lui a données et finalement s’est retrouvé très pauvre. Je l’avais traduit en anglais. Ça m’a beaucoup plu. Ensuite, j’ai traduit un deuxième conte. C’était le conte de « La Jarre et Le Collier ». Ce conte a été publié dans le recueil de contes « Pourquoi les singes vivent dans les arbres et autres contes du Bénin » en 2006. De fil en aiguille, j’ai pu publier – comme je l’ai précisé plus haut – un recueil de contes en 1998, en 2000, en 2001, en 2006 et un récit autobiographique en 2014. Actuellement, je m’essaie à l’art du roman. Je suis en train de travailler sur un roman qui est une œuvre de critique sociale. Voilà ce que je peux vous dire sur le travail de conservation et de préservation patrimoniale auquel je me suis attelé depuis plus de 30 ans.

BL : Au-delà de ce conservatoire des contes africains que vous créez, faites-nous une projection concrète de son impact sur le public.

RM : Lorsque je partage un conte ou des contes avec mon auditoire, c’est un voyage que nous entreprenons, un voyage de découverte. Nous allons à la découverte ou à la redécouverte – si je peux m’exprimer ainsi – de ce monde merveilleux ou les personnages sont aussi bien des hommes que des animaux, des anges et parfois même Dieu. En tant que conteur, quand je dis un conte, c’est comme si je participais à une communion. C’est comme si mon auditoire et moi communions. Nous échangeons. Je partage avec eux quelque chose de très précieux. Surtout quand c’est un conte béninois, je partage à travers ce conte une partie de la culture béninoise avec le public. Pour preuve, non seulement je dis des contes avec des chansons traditionnelles béninoises dans le cadre de mes présentations de contes, mais j’apprends également aux membres de mon auditoire à exécuter des pas de la danse ‘’Zinli’’. Il me plait de répéter que le fait de dire un conte est un voyage qui permet à mon auditoire de s’abreuver à la source de la sagesse africaine en général et de la sagesse béninoise en particulier.  Parfois, je dis des contes qui proviennent d’autres parties du monde, car aucun pays au monde, aucun peuple n’a le monopole de la sagesse.  Quelle que soit l’origine d’un conte, sa présentation par le conteur est toujours un voyage ludique, culturel et éducatif pour le conteur et son auditoire.

BL : Non seulement, vous publiez des recueils de contes écrits mais tout comme si cela ne suffisait pas, vous prenez d’assaut le devant des scènes pour présenter oralement des contes au public. Dites-nous l’utilité de deuxième exercice.

RF : A travers les contes oraux, le conteur enseigne avec vivacité l’importance de la bonté, de la gentillesse, du respect des personnes âgées, du respect de Dieu, de l’honnêteté, de l’assiduité au travail, etc.  Les contes oraux touchent de façon plus vive notre sensibilité et nous mettent en garde contre les dangers de la malhonnêteté, du mensonge, de la méchanceté, etc. Les contes oraux nous permettent de nous approprier plus profondément les vertus dont nous avons besoin pour vivre en harmonie avec nous même d’abord et ensuite avec les membres de notre communauté. Cette dernière qualité est un facteur essentiel qui nous permet de travailler en symbiose et d’être les uns pour les autres ce que la Bible nous recommande d’être : ‘’ le gardien de notre frère, le gardien de notre sœur, le gardien de notre voisin’’. Voilà pourquoi, je tiens particulièrement à mon rôle de conteur parce qu’ici, je suis un éducateur actif, je suis un réformateur dynamique, je prône une autre façon de vivre pour le mieux-être de notre société, pour le mieux-être de nos pays.

BL : En tant qu’enseignant d’Art oratoire à l’Université, vous détenez certainement de subtiles techniques de présentation de contes. Quelle est selon vous la différence entre votre travail et celui des autres conteurs ?

RM : Je ne sais pas comment les autres conteurs font. Mais nous devons savoir que la présentation de contes est un art. Quand vous présentez un conte, il faut connaitre le conte comme vous connaissez votre meilleur ami. Il ne s’agit pas de mémoriser le conte mais de le connaitre. Pendant la présentation d’un conte, votre voix, votre visage, vos bras, vos mains, vos pieds et tout votre corps constituent des outils dont il vous faut vous servir pour rehausser l’éclat de la présentation du conte et pour faire passer le message. Tous les gestes que vous faites font partie de l’art de conter. Lors de mes cours d’Art oratoire, j’attire toujours l’attention de mes étudiants sur ces techniques. Elles permettent de bien présenter un conte et de le rendre vivant. J’insiste aussi sur l’importance du style participatif. En effet, le conteur doit faire en sorte que l’auditoire aussi joue sa partition dans le cadre de ce voyage qu’est la présentation du conte.

BL : Vous êtes fonctionnaire de l’Etat américain depuis des années où vous pouvez vous plaire à jouir paisiblement de votre citoyenneté bénino-américaine. Cependant, vous démontrez quotidiennement votre attachement à l’Afrique à travers vos travaux de valorisation de ses patrimoines immatériels, en l’occurrence les contes. Dites-nous, qu’est-ce qui justifie votre attachement au continent noir ?

RM : Je m’intéresse aux réalités africaines parce que je suis africain, je suis béninois. Quelle que soit la durée du séjour d’un tronc d’arbre dans l’eau, il ne se transformera jamais en crocodile, dit-on. Je suis africain et je suis fier de l’être. À tout moment, je brûle d’envie de partager avec mes frères africains, mes sœurs africaines, mes frères et sœurs béninois, l’expérience que je suis en train d’acquérir au fil des ans en tant que citoyen bénino-américain et en tant que Professeur d’Anglais, de littérature et d’Art oratoire aux Etats-Unis.

BL : Vous êtes l’auteur du recueil de contes « Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et Autres Contes du Bénin ». Comment vous est venue l’idée de la rédaction de cet ouvrage et comment l’avez-vous concrétisée ?

RM : Après la transcription des premiers contes que j’ai collectés, je me suis rendu compte que tous les contes n’étaient pas intéressants. Il y en a qui étaient plus intéressants que d’autres. J’ai dû procéder à un travail de sélection. C’est ainsi qu’en 1998, j’ai publié en anglais, mon premier recueil de contes qui a été traduit quelques années plus tard de l’anglais en français par Feue Professeur Cécile DJOSSOU qui était Professeur d’Anglais à l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin. Paix à son âme. Elle a fait ce travail de traduction en collaboration avec l’Inspecteur Benoit AHLE qui était un ami d’enfance à moi. J’avais demandé au Professeur DJOSSOU – quand elle m’avait contacté pour me demander la permission de traduire le livre en français – de bien vouloir permettre à mon ami Benoit AHLE de s’associer à elle pour faire ce travail de traduction. Voilà comment le livre a vu le jour. Quelques années plus tard, j’ai obtenu un financement de la Francophonie grâce à l’aide d’un grand ami à moi, Feu Ambassadeur Guy Landry Hazoume, Paix à son âme. Cela m’a permis de concrétiser la publication de l’édition française du livre ‘’Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et Autres Contes du Bénin’’. Après la publication du livre, mon ami Benoit AHLE a constitué un dossier pour demander au Ministère en charge de l’Enseignement Secondaire au Bénin de l’adopter au Cours Secondaire. Cette proposition du pédagogue a rencontré l’assentiment du Ministère qui a introduit l’ouvrage dans le programme d’apprentissage du Français dans les classes de sixième.

BL : La mise au programme à l’enseignement secondaire au Bénin de votre livre « Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et Autres Contes du Bénin » a occasionné la publication des documents d’accompagnement pédagogiques tels que ‘’Etude du recueil de contes Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et Autres Contes du Bénin’’ de Théophile AHOMIAN et ‘’ Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et Autres Contes du Bénin’’ suivi d’un guide pédagogique’’ de Daté Atavito BARNABE-AKAYI. Que ressentez-vous au regard de tout l’intérêt que suscite votre chef-d’œuvre ?

RM : C’est le temps qui prouvera si cet ouvrage est effectivement un chef-d’œuvre. Pour l’instant, ça me fait vraiment plaisir de voir que ce livre suscite un grand intérêt au Bénin vu qu’il contient des contes béninois. C’est un livre qui parle de nous, de notre culture, de notre héritage culturel. Je remercie du fond du cœur M. Théophile AHOMIAN qui est un grand ami à moi et le Professeur Daté Atavito BARNABE-AKAYI pour le travail de recherches qu’ils ont fait pour rendre le livre plus accessible aux apprenants.

BL : Le recueil de conte ‘’ Pourquoi le Bouc Sent Mauvais et Autres Contes du Bénin’’ contient un certain nombre de contes béninois. Comment avez-vous effectué le tri de ces contes auxquels vous avez voulu consacrer l’ouvrage ?

RM : Aux Etats-Unis, ce n’est pas du tout facile de publier un livre. Au départ, j’avais envoyé à différents éditeurs une trentaine de contes. Vous n’ignorez pas que quand un auteur fait des dépôts de manuscrit et qu’une maison d’édition s’y intéresse, cela cesse d’être sa propriété. En fait, c’est la maison d’édition qui a jeté son dévolu sur mon recueil de contes qui a choisi les textes qui y figurent. Il s’agissait de Shoe-String Press. Parmi toutes les maisons d’édition que j’ai contactées, c’était la seule qui a répondu favorablement à ma demande. Cet éditeur a choisi vingt (20) contes qui lui ont paru les plus intéressants et a rejeté le reste parce qu’il veut pouvoir récupérer les fonds investis. Il fallait que cette maison d’édition s’assure que les contes qui iront dans le recueil sont des contes qui vont susciter beaucoup d’intérêt au sein du public.

BL : L’objectif d’un conte est de permettre au public de tirer des leçons et de s’en servir dans la vie quotidienne. Pensez-vous que vous atteignez progressivement cet objectif à travers les publications et présentations de contes que vous faites ?

RM : Oui. Juste après les présentations de contes, il y a souvent un débat très nourri. Cela me permet de croire que mon message passe. Le conteur est presque un prêtre, un pasteur qui prêche certaines vertus.  Au regard de cette considération sociale, nous ne devons nullement occulter le devoir d’exemplarité du conteur qui doit donner le bon exemple partout et en tout. Il y va de la réussite de sa mission, celle d’éduquer le public.

BL : Que vaut aujourd’hui le conte oral et écrit dans la vie de nos jeunes enfants dans une société digitalisée à outrance et où le numérique occupe une place prépondérante ?

RM : Je pense que le conte, qu’il soit oral ou écrit est toujours dans un style simple et direct et très souvent lyrique, voire poétique. Je pense qu’en tant que tel, le conte oral ou écrit pourrait servir de pont pour permettre à la jeunesse de renouer avec la littérature, la lecture des romans, des recueils de nouvelles et des poèmes au détriment du digital qui lui vole tout son temps. Effectivement, nous sommes dans une société qui est hautement digitalisée. Où que vous alliez, vous verrez des gens accrochés à leur cellulaires. Parfois même quand des amis se retrouvent, au lieu de communiquer, d’échanger, ils s’accrochent tous à leurs cellulaires. Ils auraient dû rester à la maison. A quoi sert-il de se retrouver si c’est pour rester accroché à son cellulaire ? Une petite perméabilité des lecteurs et des auditeurs aux contes pourrait permettre aussi de trouver la passerelle adéquate pour se réimprégner de l’humanisme que le numérique ne cesse de rogner quotidiennement.

BL : A quoi le public doit-il s’attendre prochainement ? Un nouveau recueil de contes ou un livre d’un autre genre littéraire ?

RM : Comme je l’ai dit plus haut, je veux changer de direction. Je suis actuellement en train de travailler sur un roman. Un roman intitulé « Burning Candles ». Ç’est le titre anglais car j’écris en anglais. Le titre français serait « Chandelles allumées ». C’est ma première aventure sur le terrain du roman. J’ai déjà rédigé plus de la moitié du livre. J’espère que d’ici la fin de l’année, je pourrais finir la première mouture et passer au raffinement du texte en collaboration avec mon agent. A cette étape, je contacterai des maisons d’édition pour la publication de ce roman. Je tiens à préciser qu’aux Etats-Unis, la publication d’un livre n’est pas une tâche facile. C’est très compétitif. Néanmoins, j’ai de l’espoir. Je pense que l’histoire et le style sont très intéressants. J’espère que je n’aurai pas trop de difficultés à trouver une maison d’édition qui prendra sur elle la responsabilité de publier ce roman. Mon vœu est qu’après sa publication, ce roman soit traduit assez vite en français pour que le public béninois et le public francophone puissent y avoir accès.

BL : Quels sont vos autres projets à court, moyen et à long terme pour la conservation des contes africains ?

RM : Le projet qui me tient à cœur actuellement, c’est celui de la création d’un institut d’art oratoire. Ce sera un institut bilingue et cet institut se consacrera à former des orateurs (orateurs de tout âge). Cet institut sera dédié aux professionnels de la communication, aux gens qui ont besoin de l’art oratoire dans l’accomplissement de leur responsabilités professionnelles. Il s’agira d’une école bilingue de formation professionnelle qui donnera aux apprenants les outils dont ils ont besoin pour bien communiquer. Je m’appliquerai à l’animer personnellement. Une attention particulière sera accordée aux élèves-conteurs. Ici, les principaux outils d’apprentissage seront les contes africains mais aussi des contes d’autres parties du monde ainsi que des romans, des nouvelles et des poèmes. Pour ce faire, il me faut trouver des sponsors. Il me faut également cibler des employeurs qui aimeraient donner à certains de leurs employés, la chance d’améliorer leur capacité de communication et de devenir de bons orateurs

BL : Quels sont vos rapports avec les auteurs béninois, africains et d’autres continents et plus précisément ceux qui publient aussi des recueils de contes et/ou qui sont conteurs ?

RM : Il faut dire qu’aux Etats-Unis où je vis, il y a beaucoup de conférences, beaucoup de festivals où les conteurs se retrouvent pour partager avec le public, les contes de leurs répertoires. Certains sont des écrivains mais la plupart n’écrivent pas. Ils sont essentiellement des conteurs oraux. Donc, je connais quelques conteurs aux Etats-Unis et dans d’autres pays. En 2017, j’étais allé au Panama en mission pour le Département d’Etat des USA. J’y étais allé avec ma collègue Mary Romney. On devait travailler avec des étudiants et des élèves d’un certain nombre d’universités et d’écoles secondaires sur les contes. Au cours de l’une de nos visites, il y avait un grand conteur Panaméen qui était arrivé et m’a dit qu’il avait appris que j’étais au Panama et qu’il était venu apprendre de moi, écouter mes contes et apprendre à les dire. Et je lui ai répondu que c’est plutôt moi qui vais apprendre de lui.  Depuis lors, l’un des plus beaux contes de mon répertoire est l’ un des conte qu’ il a dits ce jour-là.

 Pour ce qui concerne mes relations avec les écrivains béninois, je dois avouer que j’en connais très peu. Et l’un de mes projets est d’apprendre à mieux les connaitre, de lire autant de leurs œuvres que possible. Je suis ami à quelques-uns quand même : Daté Atavito BARNABE-AKAYI, Ferdinand MISSENHOU, Hervé TOTIN, Florent KOUAO-ZOTTI qui est l’aîné de tous ceux que je viens de citer. Je dois lire leurs œuvres et autant que faire se peut, les enseigner à l’Université d’Etat du Connecticut aux Etats-Unis. J’ai discuté brièvement de ce projet d’enseignement des œuvres d’écrivains béninois avec Florent KOUAO-ZOTTI et il m’a dit que l’une de ses œuvres a été traduite en anglais. D’ici l’année prochaine, je vais l’introduire dans certains de mes cours à l’Université d’Etat de Connecticut. Je lis beaucoup plus d’écrivains anglophones que francophones. Mais je tiens à me cultiver davantage et à lire une bonne partie des œuvres que les béninois ont écrites.

BL : Comment devient-on conteur ?

RM : On devient conteur en écoutant d’abord des contes. Il faut se mettre à l’écoute des conteurs. Si je suis conteur aujourd’hui, c’est parce que pendant les années de mon enfance, j’ai écouté beaucoup de contes et c’était d’ailleurs mon passe-temps favori. Quand j’écoutais ces contes le soir après le repas, c’est comme si j’étais en train de me former. C’était un apprentissage que je suivais afin de pouvoir conter aussi plus tard comme mes parents qui m’en abreuvaient. Comme l’a dit le grand poète britannique du XIXème siècle William Wordsworth…The child is father of the man, « L’enfant est père de l’homme ». J’aimais les contes quand j’étais enfant et en tant qu’adulte, j’adore les contes. C’est pourquoi je suis conteur. Et les contes resteront une source de joie et de fascination pour moi jusqu’à la fin de mes jours.

BL : Beaucoup de jeunes béninois s’intéressent aujourd’hui à l’écriture. Que pensez-vous de ce sursaut littéraire et comment trouvez-vous leur travail par rapport aux tous premiers auteurs béninois ?

RM : Je suis heureux de constater qu’il y a beaucoup de jeunes auteurs qui publient au Bénin. J’aurais souhaité qu’ils soient mieux encadrés. Puisque j’ai constaté qu’ici au Bénin, on organise rarement des séminaires littéraires ou des séances de formation pour les jeunes écrivains. Il nous faut commencer a organiser des activités pareilles. Et l’un de mes projets, c’est de trouver des écrivains qui ont déjà une certaine notoriété et de leur permettre de travailler avec les jeunes écrivains qui sont en train d’émerger. Il faut des séminaires littéraires sur l’art d’écrire, la fiction et la poésie. Aussi, voudrais-je que l’université conçoive des cours pour aider les écrivains à se parfaire, à améliorer leur façon d’écrire. Il faut qu’on en arrive là. Je suis très heureux de constater qu’il y a une floraison de jeunes écrivains béninois. C’est une très bonne chose. Chacun d’eux doit avoir un style qui lui est particulier. Je ne peux pas comparer leur style avec le style des écrivains qui les ont devancés. Chaque écrivain a son génie propre bien que nous nous inspirions mutuellement les uns des autres parce qu’un écrivain est à priori un grand lecteur qui est transporté par un élan d’émulation que gouvernent ses gouts personnels.

BL : Quelle place la littérature africaine et le conte béninois occupent-ils dans la vie des américains avec qui vous vivez ?

RM : Les américains aiment les contes. Entant que conteur, on m’invite de temps en temps pour des présentations de contes dans des écoles et parfois j’organise des séminaires et des ateliers autour du conte qui enregistrent une participation active de beaucoup d’américains. Le conte est tres apprécié aux Etats-Unis et il y a beaucoup de festivals de contes où des prix sont attribués aux meilleurs conteurs.  Connecticut College est une université très célèbre du Connecticut située dans la ville de New London.  Elle organise chaque année (pendant le dernier weekend d’Avril un festival de contes. De 2010 à 2015, elle avait organisé chaque année une compétition d’art oratoire à laquelle avaient participé beaucoup d’universités du Connecticut. On y donne des prix aux meilleurs orateurs. Ma classe d’art oratoire a remporté le 3ème prix en 2013, les deux premiers prix en 2014, et le deuxième prix en 2015.

 Chaque année aux USA, il y a des conférences, des ateliers et des festivals pendant lesquels des conteurs sillonnent des écoles pour échanger avec les élèves et les enseignants sur les vertus du conte entant qu’instrument d’appui pédagogique multiculturel. Je suis aussi un consultant pour le Département d’Etat en matière de promotion du conte. Parfois je voyage à travers les USA ou à l’étranger pour des présentations, des allocutions, et des ateliers. En 2017, j’étais allé au Panama pour une mission dans ce cadre. Le conte occupe un rôle très important dans l’univers littéraire des américains. Et la littérature africaine est enseignée dans certaines universités. De temps en temps, j’enseigne un cours de littérature africaine dans mon université. Mais il faut dire que parmi les étudiants de mon université, très peu connaissent la littérature africaine. Ils ont peur de s’inscrire aux cours de littérature africaine parce qu’ils craignent d’avoir des difficultés et d’avoir de mauvaises notes. Cependant, certains ont la curiosité de s’y aventurer et l’Etat américain fait de son mieux pour promouvoir l’enseignement de la littérature en général et de celui des littératures dites ‘ethniques’ y compris la littérature africaine. Les écrivains comme Chimanda Ngozie Adechie – une célèbre écrivaine nigériane qui vit maintenant aux Etats-Unis – est très sollicitée. Elle a écrit par exemple « Americanah » qui a reçu un grand prix littéraire américain.

BL : Un conteur n’est-il pas un nostalgique désespéré qui court après les séances de contes à la belle étoile. Des séances qu’il n’aura plus jamais la joie de vivre ou de revivre ?

RM : Non, à mon avis, ce portrait du conteur, est erroné. Le conteur n’a aucune désespérance. Je pense plutôt que le conte est une passion. En tant que conteur, j’ai de la passion pour le conte et en le disant, en sillonnant les Etats-Unis, en visitant les écoles ici au Bénin ou en faisant des présentations de contes, je partage avec le public quelque chose de très spéciale. Le conte est une œuvre de reconquête et de réappropriation des meilleures qualités de l’homme qui s’étiolent de jour en jour partout dans le monde. Il faut qu’on se réapproprie les vertus que nous sommes en train de perdre de vue. J’ai l’impression qu’au Bénin, on est en train de perdre nos repères puisque l’argent est devenu le Dieu suprême de beaucoup de Béninois. Il va falloir qu’on se réapproprie les vertus que prônent nos contes : l’honnêteté, la probité, l’amour du travail, l’intégrité, l’amour du prochain, le respect de la chose sacrée, le respect des personnes âgées, etc.

BL : S’il vous était donné de faire quelque chose de particulier pour améliorer la chaîne de livre au Bénin, que feriez-vous ?

RM : Pour améliorer la chaine de livre au Bénin, je vais faire construire beaucoup de bibliothèques pour que le béninois puisse avoir accès aux livres. Je regrette de constater qu’il y a très peu de librairies au Bénin et aussi très peu de bibliothèques. Actuellement, nous n’avons aucune bibliothèque de recherches au Bénin. Si j’en avais les moyens, j’allais faire construire beaucoup de grandes bibliothèques au Bénin pour mieux vulgariser la lecture, pour que le béninois renoue avec les habitudes qui jadis ont fait du Bénin, du Dahomey, le Quartier Latin de l’Afrique.

BL : Vous avez animé une séance de présentation de contes contemporains au CAEB Abomey le Samedi 17 Août 2019 au profit des jeunes apprenants du ZOU. Quels ont été vos sentiments à l’issue de cette activité culturelle ?

RM : (Réponse attendue)

J’ai éprouvé énormément de plaisir à échanger avec les élèves et les enseignants qui étaient venus honorer de leur présence mon retour à la source ou j’avais pris un bon nombre des contes de mon répertoire.  Ça a été une rencontre mémorable. Le fait que Abomey est la ville natale de mon père adoptif, feu Ghezodje Pascal, un homme qui a été pour moi un père infiniment généreux que la mort m’a arraché trop prématurément, a donné un cachet spécial a ce programme.

BL : Votre mot de la fin

RM : Le conte représente une partie très importante de notre patrimoine culturel, de notre héritage culturel et il faut que chacun joue sa partition pour la préservation de ce patrimoine culturel que les gens ont tendance à négliger. Beaucoup d’entre nous ignorent encore l’importance du conte mais je pense que le fait que mon recueil de contes « Pourquoi le bouc sent mauvais et autres contes du Bénin » est au programme dans les classes de 6ème est un signal fort qui témoigne de ce que le conte retrouve progressivement ses lettres de noblesse pour le bonheur de chacun et de tous. C’est une très bonne chose. Cela me réchauffe le cœur. Pour finir, je lance un appel à tous les béninois en général et à la jeunesse béninoise en particulier pour qu’ils s’attellent eux aussi à l’œuvre de réhabilitation de notre patrimoine culturel qu’est le conte.

Je tiens à remercier Mr. Chedrack Degbe qui a été la cheville ouvrière du programme de contes que j’ai animé à Abomey et à qui je dois la réalisation de cette entrevue. A travers lui je remercie Mr Theophile Ahomian et tous ceux qui m’ont accompagné et soutenu dans la tenue du programme de présentation de contes et dans la réalisation de cette entrevue.

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