« Les Douleurs cachées de Cyrille SOFEU constituent à n’en point douter des valeurs éthiques. L’auteur invite les autorités à une prise de conscience sur l’impérieuse nécessité de reconnaitre, de valoriser et d’encourager le mérite, de bannir les contraintes occultes auxquelles est soumise la jeunesse qui aspire à la réussite. »

Introduction

Cyrille SOFEU vous amène à découvrir Les Douleurs Cachées d’une société camerounaise du début du XXI ème siècle en proie à de multiples sévices qui maintiennent la jeunesse dans une spirale infernale. Par cette illustre œuvre constituée de sept nouvelles, l’auteur émet son premier jet sur la scène littéraire. L’inscription sociale de cette œuvre s’appréhende aussi bien par les manies de l’auteur que par l’univers spatiotemporel dans lequel elle prend essence.

1- L’auteur, le prétexte et le contexte de l’œuvre

L’analyse topographique présente la peinture des lieux symboliques qui ont inspiré l’auteur. La référence constante à la ville estudiantine de Dschang à l’ouest du Cameroun dénote l’importance qu’elle revêt à ses yeux. Le décor de l’œuvre est planté dès l’entame dans cette ville, où la jeune Mégane va à la quête du savoir à la bibliothèque de l’Alliance Franco-camerounaise.  Hommage est ainsi rendu à la ville qui l’a forgé. D’autres lieux sont mis en exergue notamment la ville de Baleng, où la vocation de l’illustre écrivain a pris naissance. La France est hautement célébrée dans « l’Affreuse découverte ». Contrairement au système éducatif camerounais décrit dans « Un Avenir en noir », la France reconnait le mérite de la jeune Elsa en la gratifiant d’une bourse d’étude à la Sorbonne. Après l’obtention d’un brillant doctorat ès Lettres Modernes Françaises, celle-ci rentre enseigner à l’université de Dschang au Cameroun. Grace à ce personnage, l’auteur entend donc redorer le blason de cette ville estudiantine dont la réputation suit progressivement le rythme de la décadence.

Un intérêt porté l’étude génétique de l’œuvre en dévoile la richesse intertextuelle et témoigne de l’immense culture littéraire de l’auteur, fortement influencée par des auteurs engagés de l’époque contemporaine et classique. On citera entre autres d’éminents auteurs comme Achille Carlos Zango, Robert Fotsing Mangoua, Victor Hugo et Emile Zola. En outre, le contexte linguistique présente un schéma actanciel dans lequel la mère nourricière représente une figure emblématique. Cet intérêt peut se lire notamment à travers la déclaration passionnée de la jeune Gabine dans la lettre qu’elle adresse à sa mère avant de se suicider. Dans « Un Avenir en noir », le narrateur sacrifie littéralement la seule source de revenue qu’il possède : il vend sa moto douloureusement obtenue dans le but de soigner la cécité de sa mère. La figure de la mère idéalisée est également présentée dans « Les Réalités estudiantines ». Cette constance dévoilerait le désir de l’auteur d’immortaliser cet être qui est d’une grande estime pour lui.

  1. La singularité d’un style au service de la satirique des tares sociales

Les Douleurs Cachées : ce titre est programmateur de prime abord dans l’esprit du lecteur une déchéance inéluctable des personnages à l’image du héros présenté dans « Un Avenir en noir ».  « Son ambition et ses rêves d’universitaire se sont brisés face à un système de sélection doctorale partiale dont les critères semblent flous et inextricables ». L’auteur se joue des mots pour déjouer les maux d’une société à la merci des valeurs éthiques et de la promotion du mérite, en témoigne la valeur anagrammatique d’un toponyme fictionnel qui dépeint l’obscurité dans laquelle est condamnée la jeunesse du Nemacour.

Le personnage principal de ce récit à l’allure autobiographique se présente tel le prototype de la jeunesse actuelle, stoïque, résolue à transcender toutes les barrières érigées par les systèmes politique et éducatif en place, comme le témoigne l’extrait suivant : « Tout jeunes de notre état, la société du Nemacour, tout comme celle du Mounarec, s’était montrée indifférente et incapable de nous fournir du travail après nos longues et brillantes études. »  L’histoire met en scène un narrateur intra diégétique dont l’excellence scolaire lui préfigure un avenir salutaire.

Ses parents privent les cadets d’éducation pour financer ses études supérieures.  Il est considéré par ses proches comme l’éclaireur qui va préparer la voix jonchée de meilleures perspectives pour sa famille démunie. Malheureusement, les efforts consentis par sa famille s’avèrent vains car il rentre bredouille de l’université, après avoir refusé de « tremper » pour être sélectionné en thèse PhD. Résolu à ne point subir passivement ce destin fatal, il décide de dénoncer ces ignominies par le biais de l’écriture. Pour survivre, la jeunesse dont le personnage principal en est le prototype, pourtant bien instruite et compétente, est contrainte de se livrer aux petits métiers pour lesquels ils n’ont guère de compétence, au péril de la vie des plus vulnérables.  Le narrateur finit par se résigner après la vente de sa moto en vue de soigner la cécité de sa mère qui s’est funestement avérée irréversible.

Cyrille Sofeu nous offre dans ce recueil de nouvelles un champ d’expérimentation narratif et stylistique au service de plusieurs thématiques notamment : l’imposture, la fugacité de l’amour, la naïveté, l’espérance ; la partialité, le népotisme et l’occultisme d’un gouvernement qui condamne la classe méritante de la jeunesse au chômage. La jeunesse y est présentée de façon ambivalente : résiliente, studieuse et travailleuse d’une part, libertine, perfide, et paresseuse d’autre part. Ce contraste n’est malheureusement pas perceptible sur le dénouement des récits. Quoique certains soient dignes de valeur et fournissent des efforts pour transcender leurs difficultés, les personnages sont définitivement prédéterminés à une fin funeste.

La richesse artistique de l’œuvre est explorable sous divers angles. L’aisance dont l’auteur fait montre dans l’alternance de différents types de discours est fort impressionnante. « Les Aventure lycéennes » nous en donne la parfaite illustration. De plus, l’art de la description est prestigieusement déployé, à la façon de Gustave Flaubert. Les yeux de Gabin et Gabine nous amère à la découverte de la beauté d’un lieu admiré et redouté : « Ils observèrent avec évasion le profond silence du lac qui reflétait exactement leur attitude. […] Leurs attentions semblaient portées sur la sublime verdure des alentours du lac. Les herbes étaient traitées avec tant de soin par les agents du Musée. Ils leur donnèrent chaque fois des formes diverses et agréables à la vue. Aucun passant n’était indifférent à la tragique beauté de ce lieu, car dans ce lac, des personnes humaines avaient péris. » Malgré quelques lueurs de beauté, la valeur symbolique de ce lac, dont la connotation s’avère dépréciative, reflète l’itinéraire du héros typique des « Douleurs cachées ».

  1. Le parcours typiquement tragique du héros

Le prototype du personnage principal mis en scène dans Les Douleurs cachées présente un parcours profondément douloureux, marqué d’une forte résonance enténébrée. La fin tragique du héros est irréversible. Tout est serein au départ. L’avenir s’annonce prometteur. Le rêve est intense. Soudain surviennent des forces incontrôlables qui l’oppressent. Le héros refuse pourtant de subir passivement cette destinée. Mais l’opposant est intrépide. Un dénouement fatal est alors inévitable. Les « Mésaventures universitaires » de Gabine démontrent à suffisance la fin tragique d’une jeune étudiante naïve dont les bons soins excessifs de la mère la préfigurent à un viol suicidaire. La jeune et intelligente Elsa fait tardivement « L’Affreuse découverte » de cet acte ignoble que son époux et géniteur a fait subir à sa mère.

 L’aspiration du héros à un quelconque bonheur est définitivement utopique car la douleur est là, prête à sortir de sa cachette pour réduire à néant toute espérance. Cynthia Maffo et Serge Waffo en ont fait la triste expérience. Leur amour raisonne tel le bel rapprochement acoustique de leurs noms. Mais la fatalité du destin entraine le jeune couple dans un accident mortel à la falaise de Dschang alors que le couple, à peine rencontré, n’a nullement eu le temps de savourer leur amour dans toute sa volupté : telle est récapitulée le tragique « Amour et destin » d’un couple parti trop tôt. Il en va de même des « Aventures lycéennes » qui présentent la description antithétique de deux élèves, notamment la studieuse et intelligente Ladouce qui est témoin oculaire de la déchéance de Cassandra, son amie d’antan. La vie de débauche que mène cette dernière, ajoutée à son élan matérialiste reflète, comme une hérédité, la recherche effrénée du gain qui entraine ses parents à la mort.

  1. Une œuvre à lire à tout prix : son intérêt

La lecture de cette œuvre est recommandée à plus d’un titre. Par un usage fort impressionnant du suspens, et par le biais des intrigues savamment organisées, l’auteur détient l’art d’entretenir le lecteur dans une vérité fictive tout au long du texte pour le faire basculer dans une réalité toute autre à la fin de chaque récit. « L’inconnu providentiel » en est le l’exemple typique. Les Douleurs cachées constituent à n’en point douter des valeurs éthiques. L’auteur invite les autorités à une prise de conscience sur l’impérieuse nécessité de reconnaitre, de valoriser et d’encourager le mérite, de bannir les contraintes occultes auxquelles est soumise la jeunesse qui aspire à la réussite.

Conclusion

En conclusion, je dirai que les jeunes sont surtout conviés à développer le culte de l’effort, à se méfier de la vie de débauche et du libertinage universitaires, comme le démontre « Les Réalités estudiantines » Lesdites réalités, marquées par leurs natures antithétiques, sont définitivement mises à nu dans la présente œuvre dont l’engagement n’est plus à démontrer. Ce haut lieu d’édification du savoir peut s’avérer tragique pour les moins avertis.  Au bout du compte, par cette prise de position, l’auteur s’est résolument acquitté de ses responsabilités sociales. Alors, nul ne prétendra n’en avoir pas été averti !

 

Pulchérie NDASSI

Pulchérie MALA NDASSI est née en 1995 à Bahouan, dans les Hauts-Plateaux de l’ouest-Cameroun. Elle est titulaire d’une licence en Lettres d’Expression Française et d’une licence professionnelle en Communication stratégique à l’Université de Dschang. Depuis 2017, elle s’est investie dans la critique littéraire avec pour point d’encrage épistémologique l’intertextualité et la sociocritique. Elle est aujourd’hui employée dans un établissement de gestion et d’exploitation d’un parc immobilier à Douala au Cameroun.