La beauté de la vie se trouve dans l’éphémère, l’inaccessible, l’attente du bonheur et surtout dans l’incertitude du futur.
Ce monde que chérissait Menet, personnage principal et narrateur du roman Paria le déçut assez vite. Certaines institutions à une époque donnée n’avaient aucune pitié pour les enfants. Il avait vécu dans sa chair l’ignominie et l’innommable. Menet devenu Lalé au cours du roman aime écrire tout comme sa créatrice Carmen Fifamè Toudonou. Le destin le prive de masculinité. Il ne l’aura pas choisi car des adultes décidaient quoi faire du corps de leurs semblables. Plusieurs peuples ont vécu ce traitement d’être enlevés puis d’être vendus pour servir aux différents travaux dans des harems et tenir compagnie aux préférées du Sultan ou du roi. Menet, très tôt garda son histoire enfouie en lui, car sans lui demander son avis, on le vend et on le revend, on l’utilise et on l’use. On lui donne une autre identité. Docile de nature, il réussit à rentrer dans les bonnes grâces de ses maîtres qui le laissèrent arpenter la bibliothèque du sultanat pour s’instruire.
C’est l’onde de la philosophie, la force de traverser les époques, la joie dans chaque détail et la tristesse des semaines qui se transforment en mois puis en années qui font la force de la narration de Menet. Il aime s’adresser au lecteur, dévoiler des émotions intenses. C’est le propre des solitaires dont le destin n’arrache pas la vie. Il se donne pour objectif de raconter l’histoire de Djalil qui vécut une vie presqu’identique à la sienne. Il vécut l’atrocité et le malheur de la minute incertaine qui suit celle de l’apaisement. Comment vivre un voyage qui vous est jusque là inconnu ? Que ressentir quand on vous décrit le bonheur de vivre au milieu de la nature agréable avant de vous faire basculer dans un univers où la violence est de mise ? Menet, le personnage principal du roman Paria expérimente différents voyages dans sa vie. Il connaît différentes vies dans sa tête et son environnement.
L’ autrice du roman Paria est Carmen Fifamè Toudonou. Elle prend le pari en Avril 2025 de publier cet ouvrage dans une conjointe collaboration avec Venus d’ébène Édition et My African Cliches Publishers. Les descriptions s’enchaînent pendant 380 pages. Un village niché au pied d’une montagne vit son quotidien paisible et voit passer les saisons. Menet, petit garçon de sept ans à peu près, insouciant et tout heureux chérit une petite fille qui le lui rend aisément. Seulement, les rayons du soleil qui permettent l’espoir se transforment en nuit profonde. Plus rien ne va lors de cette nuit noire. Cette opacité de la vie qui fera que l’écrivaine Carmen Fifamè Toudonou décide de choisir Menet comme narrateur de tout ce roman.

Pendant qu’il finit par s’accommoder de sa condition, le personnage principal espiègle s’adresse ainsi au lecteur en page 125 : « Ô cruel lecteur, toi qui sais ce qui m’est arrivé, tu te demandes sûrement ce que j’ai pu faire dans ce lit à cette femme, n’ayant plus rien sur moi, n’est-ce pas, pour la contenter. Tu me toises de cet air de dédain dont j’ai souvent vu les gens me couvrir dans la rue, et tu pouffes en te représentant mon inefficacité. Éh bien, sache que, si tant est que l’on m’a ôté quelque bout de chair de la surface de mon corps, l’on ne m’a coupé ni les bras, ni la langue. Et surtout, l’on ne m’a pas privé de mon cœur, qui fait que tu peux aimer une femme ou un homme, méchant ! Tout pareillement que moi. C’est ainsi. » Voilà l’illustration de ce qu’il vit et qui fait qu’il apprivoise le lecteur comme une oreille attentive à sa narration. Menet fait également appelle à la Raison Impétueuse et à la Philosophe avec qui il discute très souvent. Ce n’est pas courant de lire le narrateur parler des autres personnages vivants de la fiction tout en y glissant l’abstrait qui se fait conscience et discute avec lui.

Carmen Fifamè Toudonou s’est réellement éprise de l’envie de dérouler les sentiments et sensations des esclaves. Les régents dans leur quête de pouvoir se sont substitués au Créateur pour avoir droit de vie et de mort sur leurs sujets. Qui se soucierait de l’état d’âme d’un esclave noir balloté entre monts et vallées ? Menet le comprit tôt à travers sa déception lorsqu’il s’attacha à son maître Yakup. Il pensa de lui en page 140 lorsque ce dernier l’offrit à la vente : « Yakup n’était, en réalité, qu’un acheteur et un vendeur d’humains. Il avait juste anticipé le fait qu’un eunuque, parlant déjà tourk, aurait une plus grande valeur aux yeux des dignitaires de l’empire. Il m’avait acheté, élevé et dressé comme d’autres gavent les oies pour en tirer le meilleur parti à la vente.« . Mais comme tout espoir dans la vie est une forme de bonheur, Menet et Kaba promis à leur amour, éloignés pendant des années se retrouvèrent sur les lieux de leur misère intime. Cette vie qui leur arracha la liberté et le bonheur leur redonna l’envie de croire aux merveilles du monde.
Je disais en milieu de ma chronique que Carmen Fifamè Toudonou s’était éprise de raconter le périple des esclaves. L’ extraordinaire est ce travail minutieux qu’elle a fait pour rentrer dans l’univers de ce que font les eunuques tout au long de leur vie. Ce travail de recherche nous mène vers un récit historique. De Constantinople à Dar-es-Salam, vous aurez des portraits de lieux qui vous feront vivre un voyage inédit. Des mots arabes et persans nous éloignent du tumulte d’internet pour qu’on revisite les moments dans les couloirs de palais, au bord des fontaines et écuries et même au milieu d’armoires de livres. Ce bout de passage : « Le harem est un espace hors du temps. Il n’y a là, aucune pression de quelque sorte que ce soit. Chacun sait ce qu’il a à faire : les eunuques sont achetés pour surveiller, ils surveillent ; les servantes sont recrutées pour servir, elles servent ; les épouses, concubines et esclaves sont là pour attendre : elles attendent. Jusqu’au moment où elles sont choisies pour agrémenter une nuit ou quelques moments de délassement du chef. » en page 174 n’est qu’une infime partie des passages qui vous attendent.
Myrtille Akofa HAHO




Les récits sur l’esclavage n’ont pas fini de décrire et d’écrire le film de la vie de ceux-là qui portaient le joug du maître jusqu’à leur descente au royaume des ténèbres.
Sans avoir ce livre de Carmen Toudonou sous les yeux, j’imagine le décor et les personnes de PARIA s’agiter au cœur de ma bibliothèque.
Merci Myrtille Akofa HAHO. Tes chroniques sont de véritables biscottes qui laissent toujours un bol de nectar dans notre quête des lectures enrichissantes.
Merci beaucoup pour l’intérêt porté à la littérature béninoise. Bonne découverte donc !