« L’éducation qui m’a été donnée est que la femme est toujours mère au foyer et non femme émancipée. » Ainsi s’exprime, chers amis, celle que nous recevons pour vous aujourd’hui: Prudientienne GBAGUIDI HOUNGNIBO, Directrice de la Librairie Notre-Dame et Présidente de l’Association des Libraires Professionnels. Energique et rigoureuse, elle ne semble pas partager les idées de plus en plus répandues sur le féminisme. Nous la remercions pour cette interview qu’elle nous a accordée.

BL : Bonjour Madame Prudientienne GBAGUIDI HOUNGNIBO. Nous sommes heureux et honorés de vous recevoir sur notre blog. Vous êtes l’une des figures emblématiques de la chaîne du livre au Bénin, au regard de vos multiples responsabilités dans l’animation du cosmos littéraire béninois. Votre présence et vos actions dans le domaine du livre ne laissent personne indifférent. Et à l’instar de plusieurs autres curieux, nous voudrions mieux vous connaître. Dites-nous : qui est Prudientienne GBAGUIDI HOUNGNIBO ?

PGH: Prudientienne HOUNGNIBO épouse Gbaguidi est la fille de feu Faustin HOUNGNIBO et feue Constance BITIBOTO, née il y a plus de cinquante ans, de nationalité béninoise, mère de trois enfants.

BL : Vous êtes Directrice de la Librairie Notre Dame de Cotonou depuis 2015. Nous voudrions bien que vous partagiez avec nous votre expérience de Directrice de librairie dans un univers aussi concurrentiel que celui du livre et de sa commercialisation.

PGH: Il faut avouer que je n’ai pas été parachutée à la tête de la Librairie Notre Dame mais je suis un pur produit de la Librairie Notre Dame car je suis dans la structure il y a plus de 20 ans et j’ai commencé par le plus bas poste de l’entreprise, à savoir de la simple secrétaire malgré mes diplômes universitaires, pour être directrice ce jour.

Etre gérant d’une activité commerciale comme le livre n’est pas chose aisée car il faut se battre pour être présent sur le terrain et pouvoir écouler son stock surtout en Afrique où nous sommes envahis par les livres contrefaits avec une concurrence déloyale et aussi dans  un pays où l’achat de livre ou la lecture est relayé au second plan.

BL : Une femme qui en succède à une autre aux commandes de la plus grande librairie du Bénin, comment le vivez-vous ?

PGH: L’avenir appartient aux femmes dit-on. Si vous faites attention vous pouvez constater qu’en Afrique comme en Europe, les librairies sont le plus souvent gérées par les femmes. Ce métier nécessite toute la rigueur aussi bien dans la gestion de la trésorerie que du stock ;  sinon vous êtes appelés à fermer la baraque.

BL : Quand on a travaillé pendant plus d’une décennie aux côtés de celle qui est aujourd’hui ambassadeur du Bénin près le Saint-Siège, qu’est-ce que cela peut vous laisser comme caractère et vision du monde du travail et de l’entreprenariat ?

PGH: Sourire. Je ne cesserai jamais de le dire, celle dont vous parlez m’a beaucoup donné. Je ne pourrai jamais l’oublier et c’est une fierté pour elle chaque fois qu’on se rencontre ou qu’on échange au téléphone. Elle est un modèle de femme libraire et entreprenante.

BL : Dans le cadre des travaux de réorganisation du sous-secteur de la librairie, est née l’Association des Libraires Professionnels du Bénin (ALPB). À l’occasion, vos collègues n’ont point hésité à vous porter au pinacle. Vous devenez ainsi la Présidente de l’ALPB. Bénin. Replongez-nous dans vos ressentis aux premières heures de cette élection.

PGH: Dès l’annonce du résultat de cette élection j’étais surprise non de mon élection mais du quorum. Il y a eu seulement un seul non. Cela m’a ému et je me suis dit que c’est une charge lourde qu’on vient de me confier, je dois réussir.

BL : Quels sont les grands axes de l’ALPB et quel bilan à mi-parcours pouvez-vous dresser ?

PGH: L’ALPB est née pour faire connaître la profession du libraire qui est différente de l’épicier, ou d’un vendeur de livre. Notre association est née pour rendre le livre à sa vraieplace au Bénin et jouer son rôle prépondérant de distributeur dans la chaîne du livre et d’acteurs culturels.

Comme bilan à mi-parcours nous pouvons dire que grâce à cette association :

  • Toutes les librairies de Cotonou sont connues de même que leur gérant.
  • Nous avons pu instaurer les accords commerciaux entre nous.
  • Nous sommes connues par notre ministère de tutelle à travers la Direction des Arts et du Livre.
  • Nous avons participé activement aux grandes rencontres littéraires de notre pays en 2019.
  • Nous avons entrepris avec les autorités de tutelle la lutte contre la piraterie
  • Nous avons participé à l’atelier international sur la propriété intellectuelle, les droits d’auteurs et la piraterie.
  • Nous avons organisé l’activité culturelle phare des libraires internationales dénommée « LA CARAVANE DU LIVRE ET DE LA LECTURE»

BL : Vous dirigez aussi la Caravane du Livre. Depuis quand en avez-vous pris les rennes et qu’est-ce qui a motivé la création de cette caravane ? Que peut-on en savoir d’autre ?

PGH: Nous avons pris les rennes dès les premières heures de la naissance de cette activité. Depuis 2004 sous la gestion de Madame Agnès ADJAHO, la directrice d’alors, initiatrice de cette activité culturelle, j’ai été associée à l’organisation et j’ai  pris les rennes depuis 2009.

L’histoire de la caravane du livre est longue et pour cela je vais vous envoyer sur la page de l’AILF ou sur la page du magazine ACTUAlitépour en connaître davantage. Mais en deux mots je peux vous dire que la Caravane du livre et de la lecture est une activité culturelle organisée par les libraires de l’Afrique Subsaharienne, membres de l’Association Internationale des Libraires Francophones(AILF). Durant cette période prédéfinie, les libraires sortent de leur boutique pour aller vers leurs potentiels lecteurs et leur faire découvrir le livre, les auteurs (personnes physiques béninoises ou étrangères), les éditeurs (nationaux et internationaux). Cette activité est agrémentée par des manifestations culturelles (danses, contes, sketchs, slam, etc.). Les livres sont ainsi vendus à coût réduit et plusieurs signatures dédicaces sont organisées. La caravane du livre et de la lecture permet la promotion de la littérature africaine et béninoise en particulier. Elle suscite l’envie à la lecture.

BL : Vous avez certainement un mot à dire sur les libraires ambulants qui sillonnent les rues de nos villes avec des livres à moindre coût, un coût qui va avec la qualité des livres vendus…

PGH: C’est désolant le spectacle que nous observons dans nos rues et marchés. La culture est traînée dans la boue. Moi je ne vais pas parler de livres à moindre coût mais les livres sont « asphyxiés ».

Le BUBEDRA, notre association et celle des éditeurs du bénin sont déterminés à lutter contre ce fléau. Nous sollicitons l’aide du peuple béninois et surtout des parents d’élèves pour la réussite de cette lutte.

BL : Ceci nous amène à vous demander ce que doit être le profil de libraire.

PGH: Un libraire professionnel est celui qui sait :

  • mettre à la disposition de sa clientèle un assortiment,
  • travailler les catalogues pour offrir un rayon de qualité,
  • faire le réassort à temps,
  • animer sa librairie,
  • maîtriser les techniques de la vente-conseils,
  • gérer sa trésorerie et son stock,
  • manager son équipe et sa structure.

BL : De votre expérience de libraire, pensez-vous que l’engouement des apprenants pour les livres au programme aujourd’hui est le même qu’il y a dix, quinze, vingt ans ?

PGH: Moi je pense qu’il y a plus d’engouement des apprenants pour les livres au programme aujourd’hui qu’avant. Par contre pour les lectures-plaisirs ou les lectures pour la culture générale, c’est plutôt le contraire que nous observons aujourd’hui. La lecture-plaisir est rare. Il y a quinze, vingt ans on remarque à la librairie une certaine classe d’élites qui parcouraient les rayons de la librairie et s’offraient des livres autres que ceux prescrits, des livres techniques et professionnels. Cette habitude pourrait renaître si les parents, si le peuple béninois en particulier et africain en général, commence par changer de comportement en achetant aux enfants des livres cadeaux et non des jouets et autres. Ainsi, les activités culturelles de promotion du livre menées par les nombreuses associations ou club de lecture pourront atteindre leurs objectifs.

BL : Du haut de vos diverses et prenantes responsabilités, quel message auriez-vous à l’endroit de la femme africaine et surtout béninoise qui continue, à certains égards, de croire que la réussite professionnelle n’est  « que l’affaire des hommes » ?

PGH: La réussite professionnelle n’est nullement « l’affaire d’homme ». C’est la compétence qui est déterminante, la rigueur au travail et la passion pour  votre métier.

BL : Comment arrivez-vous à concilier vos tâches professionnelles avec votre rôle de mère et d’épouse ?

PGH: C’est très facile. Il suffit d’être humble, avoir un époux compréhensible, avec des enfants adorables et le tout est joué. Je suis plus heureuse à la maison qu’au service car en famille je suis comblée.

BL : « Les femmes émancipées sont rarement dociles au foyer », entendons-nous parfois. Qu’est-ce qui, selon vous, pourrait donner raison à ceux qui l’affirment ?

PGH: Aucune idée car je ne partage pas cette affirmation. L’éducation qui m’a été donnée est que la femme est toujours mère au foyer et non femme émancipée.

BL : Nous célébrons la Journée Internationale de la Femme (JIF). Qu’est-ce que cette célébration représente pour vous ? Quelle amélioration auriez-vous souhaité voir dans la célébration de la JIF ?

PGH: Je constate malheureusement que cette journée a été toujours une journée de fête si bien que la femme n’en tire pas grand profit. Je proposerai que pendant cette journée, le gouvernement, les différentes associations de femme fassent une action ponctuelle et forte pour résoudre les maux qui minent la gente féminine (promotion professionnelle, création de micro ou petite entreprise à une femme ou un groupe de femme, inscrire une femme, une fille à l’école, prendre un décret ou voter une loi pour augmenter le quota de femme ou la parité  au poste ministériel ou de décision etc.)

BL : On suppose que ce jour 8 mars 2020 est le 18ème anniversaire de votre fille aînée et que, via elle, vous veuillez partager avec les femmes votre vision du féminisme. Que diriez-vous ?

PGH: 18 ans c’est l’âge légal, l’âge de la raison. C’est l’année où la femme doit faire le point de ces 18 ans de journée célébrée.

BL : Nous voulons inviter Prudientienne GBAGUIDI HOUNGNIBO à une cérémonie honorifique. Quel repas doit-on lui apprêter et quel artiste inviter pour lui faire plaisir ?

PGH: Sourire.

Repas : telibo avec crin-crin et friture ou igname pilée avec sauce d’arachide

Artiste : Zenab  / Wilf Enighma

BL : La promotion du livre béninois est-elle faite comme il le faut ? Le Ministère de la Culture et la Direction des Arts et du Livre prévoient-ils vraiment de bons plans d’actions et d’accompagnement pour cela ?

PGH: Oui mais il y a tellement d’intérêts personnels et les cibles visées n’en bénéficient pas trop. Il est nécessaire que les plans d’actions soient revus et vraiment orientés vers les lecteurs potentiels les plus défavorisés. L’autorité doit regrouper par thématique les diverses associations ou clubs de lecture de promotion du livre et les accompagner effectivement. D’où la nécessité de revoir encore le contenu du Fonds des Arts et de la Culture.

BL : Quels sont vos projets littéraires pour que le livre soit davantage connu, aimé et adopté chez nous?

PGH: Il s’agit essentiellement de:

  • Améliorer l’organisation de la Caravane du Livre et de la Lecture
  • Continuer les négociations avec les éditeurs/distributeurs pour avoir des conditions commerciales favorables afin d’avoir des livres à coût réduit à la librairie Notre Dame.
  • Continuer de soutenir les activités culturelles de mon pays
  • Renforcer les activités de mon association ALPB

BL : Vos cris de cœur

PGH: C’est de voir un jour disparaître du Bénin les livres contrefaits, piratés

BL : Votre mot de la fin.

PGH: Un simple Merci à « biscottes littéraires » et vous rassurez de mon soutien à vos actions culturelles. Donner le petit livre au petit enfant, tant que le livre ne sera pas accessible aux plus démuni nous continuerons d’agir. Merci à tous ceux qui liront cette interview.

Interview réalisée par Chédrack DEGBE, pour Biscottes Littéraires.

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