BL: Bonjour M. Rameau d’Olivier KODIO. Nous sommes heureux de vous recevoir sur notre blog. Veuillez vous présenter aux chers lecteurs.

RK : Je m’appelle Rameau d’Olivier KODIO. Je suis de nationalité tchadienne. Je suis juriste de formation et actuellement doctorant en droit à l’Université de Montpellier.

BL: Votre carrière dans le droit et la récente publication d’un essai en disent long sur un amour indéniable pour la littérature. Comment l’aventure avec la chose littéraire a-t-elle commencé et quand ?

RK : Mon aventure avec la littérature a commencé au collège, et plus précisément à partir de la classe de 5ème, quand j’ai découvert et commencé à exploiter le fonds documentaire du Centre culturel français de N’Djaména devenu aujourd’hui l’Institut français du Tchad. Cette aventure s’est surtout intensifiée quand je me suis rendu à Dakar pour les besoins de mes études supérieures où, là,  il m’était plus facile de me procurer les ouvrages dont j’avais besoin. Je ne veux pas être iconoclaste mais je lis tous les genres littéraires à l’exception de la poésie ! Je ne suis pas arrivé, dans la poésie, à dépasser Césaire et Senghor…

BL: Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ?

RK : Deux choses : l’amour que j’ai pour mon pays, d’une part, et le devoir civique de contribuer quand on pense avoir des choses à dire, d’autre part.

BL: Pourquoi un essai ?

RK : Justement, l’essai est le genre qui permet de transmettre clairement des points de vue. La nudité du propos qu’autorise ce genre littéraire en fait le canal idéal pour ce type d’exercice.

BL: Dire le Tchad est le titre dudit essai , ouvrage dans lequel vous dites sans langue de bois vos quatre vérités sur votre chère patrie. Parlez-nous de la genèse du livre.

RK : J’ai pris la décision d’écrire ce livre après la violente crise économique qui a frappé le Tchad en 2015 et dont on est pas encore totalement sorti aujourd’hui. Mais, bien avant l’éclatement de cette crise, je voyais un décalage entre, d’une part, la réalité observable sur le terrain et les données sur mon pays que je lisais  et, d’autre part, la communication institutionnelle et la perception populaire forgée par celle-ci, et j’avais envie d’en parler. Parce que, pour moi, pour soigner un mal, il faut le diagnostiquer avec exactitude. La crise économique de 2015 est donc l’élément déclencheur du passage à l’écriture mais le projet vient de loin.

BL: Dire le Tchad, ce grand pays au cœur de l’Afrique, impressionnant par son histoire et sa taille, en 146 pages seulement, comment est-ce possible ?

RK : On ne pourrait pas non plus totalement « dire » un pays en 3000 pages ! Mais tout est une question de mesure. Et, par ailleurs, un livre devient inaccessible quand il est volumineux. Ce nombre de pages me semble raisonnable pour que le livre soit accessible à tous.

BL: Pourtant vous y êtes arrivé. Dire le Tchad, non pas  ses gloires, ses victoires, ses fiertés, non pas avec des mots flatteurs et complaisants mais avec avec une poigne et une virulence impitoyablement plantées dans chaque mal qui mine un Tchad profondément empêtré dans le sous-développement. Pourquoi avoir choisi de ne présenter que le vilain visage ?

RK : Je n’ai pas présenté le vilain visage du Tchad. J’ai présenté le visage du Tchad tout court ; c’est différent. Evidemment, le Tchad a un potentiel énorme et je prends toujours le soin de présenter ce potentiel avant de construire mon argumentaire. Mais, pour l’instant, il présente le visage d’un pays sous-développé. Il faut le reconnaître pour espérer le développer.

BL: Pourtant le Tchad aujourd’hui, est celébré pour sa puissance militaire, acclamé pour son implication dans la lutte contre le terrorisme. Tout cela ne serait-il que mirage, belle facade d’un intérieur piteux ?

RK : Non, c’est une réalité  : la puissance militaire du Tchad dans le Sahel est réelle et fait la fierté de ses enfants dont moi-même. Mais, il n’y a pas, à mon avis, de contradiction : on peut être fort militairement et être pauvre, la réalité de l’un des états ne rend pas l’autre faux.

BL: Votre parcours academique vous a amené loin du Tchad dans des pays aux réalités peut-etre plus envieuses que celles de votre pays. N’est-on pas tenté dans ce cas d’assimiler  les realités tchadiennes à celles d’ailleurs et de diagnostiquer du coup un Tchad malade , vraiment malade ?

RK : Je trouve que, sous tous les cieux, on a absolument envie de bien vivre, le Tchad ne fait pas l’exception.

BL: Vous n’êtes pas le premier à proposer des remèdes aux maux de votre pays et vous ne serez certainement pas le dernier. Qu’est-ce qui fait selon vous le plus de  votre analyse ?

RK : Ce serait immodeste de ma part de parler du plus de mon livre. Ma réponse se trouve dans le début de votre question : qu’on voie ce livre comme le point de vue d’un citoyen parmi tant d’autres : anciens, contemporains ou à venir.

BL: Le Tchad serait-il condamné à patauger dans la boue du sous-développement ou serait-il tout simplement incorrigible pour que se sente l’impérieux et sempiternel besoin de l’éduquer sans cesse au développement ?

RK : Le Tchad n’est pas condamné au sous-développement à perpétuité. Pour l’instant, il y est, indéniablement. Et il faut l’en sortir sans délai.C’est pourquoi après l’état des lieux, je fais des propositions de sortie du sous-développement.

BL: Le developpement, vu sous le prisme occidental, peut-on en rêver pour un Tchad meilleur ?

RK : On peut réfléchir à une autre voie de développement. Des think-tanks africains réfléchissent déjà à ces voies aujourd’hui. Un brillant auteur africain, Felwine Sarr, a déjà écrit un essai allant dans ce sens, à savoir « Afrotopia ». Mais que ce soit à l’occidentale pure et simple, à l’occidentale contextualisé ou domestiqué comme l’ont fait certains pays asiatiques, ou à l’africaine, il faut se développer. Le spectacle de la pauvreté n’est pas beau à voir ; il est tragique.

BL: Ce type de développement à l’occidentale , est-il vraiment celui dont a besoin le Tchad ?

RK : Ce type de développement a surtout l’avantage d’avoir déjà été expérimenté. On en connaît donc déjà les étapes, les points forts et les points faibles. Mais je suis plutôt pour sa version conntextualisée utilisée notamment par les asiatiques. Le modèle de développement que peuvent copier les pays africains pour l’instant reste, à mon avis, celui asiatique. A moins qu’on nous offre une nouvelle voie. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas attendre, parce que, sur la question du développement, l’attente est criminelle : la pauvreté tue.

BL: Le developpement pour vous, qu’est-ce que c’est ?

RK : En ce qui nous concerne, c’est l’action de sortir de la pauvreté matérielle.

BL: Loin de vous limiter à la simplement dénonciation vous proposez une large palette de solutions pour l’amorce d’un développement effectif. Ces solutions, concrètes, vont de la construction d’infrastructures à la révision du système éducatif. Pour vous, ces solutions sont-elles vraiment réalisables ?

RK : Bien entendu. Et j’affirme que le développement est une question de vision, de stratégie et détermination.

BL:  Le Tchad n’est-il pas finalement que le reflet d’une Afrique majoritairement malade ? Dire le Tchad c’est peut-être dire l’Afrique tout court.

RK : Ce que vous dites n’est pas exagéré car beaucoup de pays africains connaissent tous et encore les mêmes problèmes. Ces dernières années, certains pays africains ont connu des progrès spectaculaires et se sont mis clairement sur la voie du développement : l’Éthiopie, le Kenya, le Maroc, le Sénégal, etc. Si l’on excepte ces exemples, les autres pays africains se débattent encore dans des difficultés plus ou moins identiques à celles du Tchad. Donc, pour répondre à votre question : oui, le Tchad est le reflet ou plus exactement l’échantillon d’une Afrique majoritairement malade.

BL:  Quelle appréciation M. KODIO fait-il de la littérature tchadienne contemporaine ?

RK : Je trouve qu’elle se débat comme elle peut. Et j’ai grand hâte de la voir s’exporter. Ça viendra.

BL: Parlez-nous de vos projets littéraires

RK : Je suis happé par mes recherches académiques pour le moment. Mais si Dieu me prête vie et que j’ai le temps à l’avenir, il n’est  pas impossible qu’à nouveau vous me lisiez.

BL: Où et comment se procurer votre ouvrage ?

RK : Pour ceux qui sont en France, à la librairie l’Harmattan à Paris. Pour ceux qui sont dans des pays où l’harmattan a ses antennes comme le Sénégal, le Mali, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Cameroun, le Burkina Faso, le Togo, le Congo et le Gabon et la RDC : dans ces antennes en effet. Pour ceux qui sont au Tchad : à la librairie la Source de N’Djaména. Et, en tout état de cause, les commandes peuvent directement se faire sur le site de la maison d’édition l’Harmattan, aussi bien pour la version papier que pour la version électronique.

BL: Votre portrait chinois à présent :

-Un héros ou une héroïne : un héros

Un personnage historique : Mandela

-Un auteur : Alain Mabanckou 

-Un livre : Sapiens. Une brève histoire de l’humanité

-Un animal : le chien

-Un plat : la boule de riz accompagnée de la sauce molokhié à la viande

BL: Merci M.KODIO de vous être prêté à nos questions. Votre mot de la fin.

RK : Je vous remercie de m’avoir interviewé. J’en profite pour appeler mes frères et soeurs tchadiens au pieds de notre hymne : «  Debout et à l’ouvrage ! »

 

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