Surprise

J’ai quatre ans, du moins, il y a seulement quelques jours, j’en ai eu quatre.

 Pourtant, des adultes osent clamer que je suis une petite fille, rien qu’une enfant. Cependant, trois cent soixante-cinq jours que multiplient quatre font bien, si je ne m’abuse, mil quatre cent soixante jours. De quoi remplir un grenier de maïs en robe des champs, comme aime à le dire mon père, en parlant de son âge. Mes nombreux jours d’existence ne sont pas rien.

Lorsque de grandes personnes se tiennent la conversation, ignorant royalement ma présence, comme celle d’un meuble dont ils ne se servent pas sur le champ, moi, je cherche, coûte que coûte, à placer innocemment l’une des nombreuses idées qui se bousculent dans ma petite tête.

Mais il se trouve toujours que l’une d’entre elles me rabroue aussitôt. Laisse-nous donc parler entre nous, disait-elle de façon péremptoire. Va à tes jeux. Où donc est ta poupée ? Et ta peluche ? Tiens, regarde ton nounou, il est sous le tabouret, va le chercher et occupe-toi-s-en.

Quelle ségrégation ! Je ne suis quand-même pas un animal de compagnie, ni un chien, ni un chat, pour qu’on me parle de la sorte. Se peut-il que ces gens soient intolérants ?  Ce n’est pas possible. Mon père, passe encore, toujours à interdire. Mais, ma mère ! Jusqu’à ma mère ! ma complice de chaque instant !  Toujours câline avec moi et moi, avec elle en retour. D’où vient-il qu’elle prenne le parti de son mari pour qui elle n’a que d’yeux maintenant qu’il est présent ? Ne sommes-nous plus du même genre, ma mère et moi ? Moi, sa peluche ! son nounou ! qui réchauffe sa poitrine, lui arrache des soupirs d’aise en dodelinant de la tête sur sa gorge, son ventre, en couvrant ses bras nus de mille baisers. Parce qu’elle est ma mère, elle en a besoin pour combler l’absence de papa. Mais, chaque fois qu’il est présent, son homme, je suis « va-jouer ; va-regarder-la-télé ; et tes-dessins-animés ? ou encore, laisse-nous-parler ». Mes « je-veux-être- avec-vous » ne les émeuvent que quelques instants.

Aujourd’hui, fortuitement, mon oncle, le jeune frère de ma mère, décide de réparer un robinet d’eau dans la douche. Cela fait plus de deux semaines qu’il coule, laissant entendre un régulier clapotis d’eau dans le sceau. C’est une occasion rêvée pour m’éloigner de ces deux amoureux, toujours à se chuchoter des choses à l’oreille, entre deux pianotages sur les écrans de leurs téléphones. Je vais observer mon oncle travailler. C’est une meilleure occupation que d’être avec mes éternelles poupées.

Mon oncle dévisse l’embout du robinet à l’aide d’une clef à molettes. Il enroule une bonne épaisseur de ficelle noire entre le joint et le cran, puis il repose la pièce : waouh ! Il a réussi, le robinet ne coule plus.

Il a réussi, il l’a réparé, criai-je à mes parents, en déboulant toute folle de joie dans notre chambre à coucher.

Quoi donc ? s’enquit mon père.

Tonton a réussi à réparer le robinet qui pleure de l’eau dans la douche.

Ma phrase était limpide.

Qu’est-ce que tu as dit ? demande mon père.

Il a réparé le robinet gâté de la douche, celui qui coulait de l’eau depuis quelques jours, répondis-je.

Ma chérie, dit-il à sa femme, cela fait trop de surprises à la fois. Toi, ma fille, tu peux raconter, sur tes quatre ans, le même fait de deux façons différentes, et correctement ! Redis-moi ta première phrase avec ton mot pleure.

J’ai dit, papa, que tonton avait réussi à réparer le robinet qui pleurait de l’eau dans la douche.

Ah ! Mais, mais elle respecte la concordance des temps. Non, mais ! Cette enfant est grande, tout simplement géniale, dit mon père, tout heureux. Viens, ma fille, viens à ton père.

Oui, papa, lui dis-je, avant de grimper sur le lit à trois places et me blottir tout contre lui. Je le couvre de baisers et sens sa joie grandir à la montée d’une certaine chaleur dans son bras.

Ce samedi est le mien. Je dois m’imposer si je veux être comptée pour un être-pensant dans cette maison.

 Sais-tu que ta fille est un génie ? lance mon père à maman affairée à préparer une réunion de son groupe pédagogique sur son téléphone.

C’est la télé, Jacques, répond-elle sans même regarder l’autre.

Je peux te dire quelque chose ? dis-je à mon père.

Oui, dis-le

En fait, je veux te montrer quelque chose. Viens, viens.

Et je l’entraine par la main pour traverser notre salon, une grande pièce longue d’environ dix mètres, au sol revêtu de grands carreaux bruns et luisants. Nous passons à queue leu leu la grande porte vitrée à double battant qui donne sur le couloir de la cuisine. Et là, faisant face à la terrasse extérieure qui surplombe la rue pavée, je montre à mon père un téléphone Nokia branché sur la prise électrique pour se charger. Surpris, papa hèle sa femme, elle accourt affolée.

À qui donc est ce téléphone ? Interroge-t-il en indiquant à sa compagne le téléphone branché.

À un ouvrier-usurpateur de courant électrique, rétorquai-je à la place de ma mère.

Un quoi ? demanda-t-il en se tournant vers moi.

Un ouvrier-usurpateur de courant électrique.

Et qu’est-ce qu’un usurpateur de courant ?

Un voleur, un escroc.

 Nom de Dieu! Cette enfant va me tuer, dit mon père. Jocelyne, te rends-tu comptes de l’ampleur du vocabulaire de ta fille ?

J’en entends davantage chaque jour, dit la mère. Aujourd’hui que tu es présent, tu découvres une grande personne plutôt que l’enfant que tu voyais en elle. Et les deux échangent un bisou affectueux.

En effet, pilote de ligne de longs courriers, mon père est souvent parti à cause des exigences de son métier ; nous ne nous voyons que peu.  Tandis que ma mère, professeur de français de son état, de surcroît ancienne dans la profession, bénéficie d’un emploi du temps relaxe et se retrouve le plus souvent à la maison avec moi.

Eh, les deux amoureux, leur dis-je, au lieu de vous donner des bisous baveux, venez voir la surprise que je vous ai réservée.

Des bisous baveux ! répète papa, interloqué. D’où vient cette enfant ?

Du ventre de ma maman, pardi, répondis-je avant de les entraîner à nouveau vers notre chambre à coucher. Au seuil du local, je m’arrête net et leur dis

Fermez les yeux, surprise, surprise. Ils s’exécutent et, après les avoir fait entrer, je leur demande d’ouvrir les yeux

Surprise, leur dis-je de nouveau en leur présentant roulé en boule, un pagne d’un bleu- délavé. Prenant prestement le colis, ma mère qui connaissait le jeu, le défait et dévoile un tas hétéroclite d’objets : des légos, des boîtes d’allumettes, des billes, des lambeaux de ballons gonflables déchiquetés. Voilà votre cadeau de mariage, leur dis-je. Visiblement ému, mon père me gratifie d’un merci affectueux. Puis il ajoute : toi, tu connais un bisou baveux ? Oui, papa, répondis-je. Il est d’ailleurs temps que je rejoigne mon amoureux pour en échanger avec lui. Et qui est ton amoureux ? me demande-t-il. Maxens, lui dis-je avant d’aller m’installer devant la télé pour regarder mon dessin-animé adoré.

Ascension BOGNIAHO

 

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