« Le canard de la mort » (1/5)

Xubi-lanmabi venait de faire deux tours du village. Sous le soleil de midi, le sexagénaire ventripotent et passablement sourd d’une oreille, s’évertuait à chercher son canard. Un torrent de chaude sueur prenait sa source des hauts sommets de sa calvitie brodée de teignes et des reliques d’une galle vindicative, pour dévaler le long de son corps adepte des bains sporadiques et soutenu par deux pieux, l’un flasque comme les mamelles de la bisaïeule de son père, l’autre robuste comme l’iroko. Une ceinture faite des restes des pagnes usés de sa femme retenait difficilement sa culotte, mettant en relief une paire de fesses aux proportions démesurément inégales. Sur son ventre d’hippopotame, trônait un petit nombril dont la grosseur avoisinait la tête d’un cabri. Xubi-lanmabi sillonnait le village, muni d’une clochette dont les tintements rythmaient ses plaintes assorties d’incantations et de malédictions corsées proférées à l’endroit de celui où celle qui aurait volé son canard. Du panthéon des dieux vengeurs et foudroyants, il n’y en eut pas un seul qu’il ne sollicitât pour couler et fait sombrer dans le malheur la vie de celui qui avait volé son canard. Il promenait son nez dans toutes les cuisines d’où la fumée montait. Tout lieu d’où se dégageait une odeur de poils ou de plumes brûlées, l’intéressait fort bien. Une fumée noirâtre montait d’une cuisine, emplissant l’atmosphère de cette odeur significative pour Xubi-lanmabi. Il s’y porta précautionneusement. Plus il s’approchait du lieu, plus vif se faisait dans sa tête le souvenir de sa volaille, et plus il en sentait l’odeur. Il entendait comme dans un rêve le chant macabre qu’il libérait comme sceau indélébile qui scellait son jet de fientes matinales. Il était attiré par l’odeur du brûlé, et colla ses oreilles aux murs de la cuisine, qu’il prit plaisir à raser en marchant sur la pointe des pieds sans faire attention à l’endroit où il les posait. Il posa le pied flasque sur une pointe rouillée. Il resta là immobile. Deux larmes fumantes lui coulèrent le long de ses joues en feu. De sa blessure, un liquide noir et fluide jaillit comme l’eau d’un rocher. Il n’eut aucune peine à arrêter l’hémorragie. Le sable y a servi. Mais il continuait de pleurer. Mais pleurait-il sa douleur de l’instant ou le périple que lui faisait faire son canard perdu? Le temps de réfléchir à quelle réponse donner à cette question qui a subitement germé dans son esprit, il reçut sur sa tête une averse d’eaux usées. On venait de verser par-delà la clôture de l’eau ayant servi à la cuisine. Xubi-lanmabi était couronné des viscères de volaille fraîchement dépecée. L’eau lui entra dans la bouche. Aussitôt, il devint la cible d’une garnison de mouches qui chantaient et dansaient autour de sa tête, lui titillaient les oreilles et lui caressaient les fosses nasales généreusement dilatées à la faveur de la canicule…

Destin Mahulolo




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