« Le canard de la mort

Grande était encore sa stupeur quand il accueillit sur son crâne cramoisi de l’eau chaude, celle ayant servi à plumer l’oiseau. Plumes et duvets lui servirent de bonnet, suppléant pour un moment d’hébétude et de larmes difficilement réprimées, au désert qu’était sa tête à la peau ratatinée. Ah, le crâne du vieux Xubi-lanmabi n’en était pas un comme les autres; c’était en effet un crâne où luisaient au soleil des ondes concentriques, preuves testimoniales des moult cycles de sécheresse, de misère et de mal-être vécus par le sexagénaire ventripotent. Chaque ride sur ce crâne était le vestige d’une lutte acharnée mais perdue d’avance contre la nécessité.

Xubi-lanmabi ébouillanté, le crâne en proie à de vifs élancements, fondit de nouveau en larmes. Il s’assit sur les lieux, le visage barbouillé d’un mélange gluant de larmes et de morves. La douleur se propageait dans son corps, en passant par son cou de charognard, ses épaules aussi larges que le couvercle d’un puits, son dos aux rugosités « caïmanesques », pour s’emparer de ses fesses. Il pleurait de plus belle. Les yeux languides, il avait la vision embrouillée par les larmes, mais il s’était rendu à l’évidence, en voyant les plumes qu’il s’agissait d’un canard, à n’en point douter, le sien. L’assurance que c’était le sien balaya de son front tous les plis de doute. De la cuisine, lui parvenaient les senteurs de volaille assaisonnée, prête à la cuisson. Il était convaincu d’être au bon endroit. Il se leva et se rendit dans la maison, après avoir pris le soin de se débarrasser des ordures qui lui donnaient un air de revenant renvoyé du séjour des morts. Il remarqua dans la gueule du chien du propriétaire, une patte de canard. Xubi-lanmabi était doté d’une intuition forte, qui ne le trompait que rarement. Il flairait la bonne piste. Non, il ne lui restait qu’à prendre les mains dans le sac, le ravisseur de son canard. Il frappa à la porte. Lui parvint de l’arrière-cour l’écho d’une voix à la sonorité étrange. Ce n’était ni une voix d’homme, ni celle de femme. Il frappa de nouveaux. Ses oreilles enregistrèrent un ronron plein d’injures. Il ne se découragea pas. Il frappa une troisième fois.

La porte s’ouvrit. L’odeur de viande lui titilla les narines et fit remonter de la salive sur la langue, qu’il se refusa d’avaler. Une énorme masse de chair transpirante se présenta devant lui, mâchonnant un morceau de viande mal cuite. A voir les gros efforts auxquels étaient soumises les mâchoires de la montagne de chair qu’il avait en face de lui, Xubi-lanmabi en déduisit que l’animal devait être âgé, et donc de la même génération que son canard. Il salua la masse de chair. Pour toute réponse, il ne reçut qu’un épais « Hm » grommelé dans la gorge. Il salua de nouveau:

– N’ko – Pardon? Xubi-lanmabi ne savait exactement à quel genre il avait à faire. Était-ce un homme? Possible, à en juger de la fermeté de ses muscles. Était-ce une femme? Possible, vu ses rondeurs et sa voix pas tout à fait mâle. Il fut saisi de frayeur en s’imaginant en présence d’un monstre. Il salua de nouveau

– N’ko.

La masse de chair sortit à présent de la chambre, ferma la porte derrière lui et fit un pas en avant, ce qui obligea Xubi-lanmabi à en faire deux en arrière.

-Nico, mon mari, n’est pas là, répondit la dame en français.

Xubi-lanmabi réalisa que la dame ne comprenait pas sa langue à lui, et qu’il lui serait impossible d’engager un dialogue sérieux avec elle. Subitement la porte s’ouvrit. Un enfant apporta au bout d’une tige la tête cuite de l’animal. Plus aucun doute pour Xubi-lanmabi. Non, ce n’était pas une lubie. Il se croyait être victime d’une hallucination soudaine. C’était la tête d’un canard. Retentit dans son estomac un borborygme strident qui dura une minute environ. Sur ces entrefaites, le chien se mit à tressauter.

 

 

 

Destin  AKPO




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