Les Brouteurs Cosmiques de Cedric Coulibaly explore un univers littéraire unique: la science fiction. Osons poser la question sans tarder: « La science-fiction a-t-elle sa place dans les littératures africaines ? » Cet ouvrage de fictions d’inspiration scientifique dresse un inventaire rigoureux des voies et des moyens de son acculturation. Cedric Coulibaly y met à profit son expérience professionnelle pour observer l’impact des technologies du début du 21e siècle sur les sociétés africaines.
Notons que Cédric Coulibaly est ingénieur, diplômé d’AgroParisTech (université Paris-Saclay), ingénieur RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) et analyste ESG (Environmental, Social and Governance). C’est-à-dire un spécialiste de la gestion de l’impact environnemental des entreprises.

- Résumé
Les Brouteurs Cosmiques de Cedric Coulibaly est marqué par plusieurs états de superposition.
1. 1er état de superposition – Le cœur de Binbressou.
La bande du terroriste Abou Saga, acculée, espère se refaire grâce à la mine de Binbressou, qui renferme une ressource plus précieuse que l’or, l’uranium ou le pétrole : un isotope rare de l’hélium, qui pourrait changer la face de l’industrie humaine.
Les scientifiques occidentaux ont échoué à l’exploiter, en raison des conditions climatiques extrêmes de la région. Pourtant un savant ivoirien, Bredoumy, isolé dans sa station de recherche, a les clés de cette révolution.
Kidnappé, le scientifique tente l’impossible. Mais une pluie, une simple pluie de la savane va déclencher une réaction en chaîne aux conséquences incalculables. Et Bredoumy se retrouve expulsé de notre monde pour explorer des réalités alternatives dans les nouvelles suivantes.
2. 2ème était de superposition – Le Dôme d’Abidjan
Les pluies ont encore dévasté la capitale du Pays des Lagunes, Abidjan. Le sort d’un petit garçon tragiquement emporté par les flots en pleine ville émeut tout le pays.
Le Mansa, à la tête de la toute-puissante Hiérarchie gouvernante, autorise un fabuleux plan d’ingénierie climatique : un dôme protecteur électromagnétique pour défendre la ville des aléas de son climat.
Rapidement, les habitants constatent que l’écoulement du temps est perturbé. Le dôme l’a… freiné ! Une heure au-dehors dure cinquante-quatre minutes à l’intérieur… Bredoumy et son équipe sont sur les dents. Et le Mansa jubile : il est devenu le maître des horloges.
3. 3ème état de superposition – La Tour des lacs.
Un ingénieur inspecte les sous-sols de la basilique Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro, qui présente des fissures trente ans après son inauguration. Sa mission secrète : vérifier les allégations de certains ouvriers travaillant à sa restauration, qui ont rapporté des « présences inexplicables » …
Un nom sur un mur. Des recherches dans les archives. Des disparitions. Un régime qui « savait imposer le secret ». Des retraités discrets qui montrent beaucoup de réticence à se confier. Un cahier surgi du passé. Une ouverture sous la basilique… et un plongeon dans une Côte d’Ivoire alternative, où le colonisateur est revenu !
Bredoumy parviendra-t-il à le renvoyer dans sa temporalité ?
4. 4ème état de superposition – Les Brouteurs cosmiques.
Le Pays des Lagunes a connu beaucoup de guerres, et la Grande Révolution. L’accélération technologique est foudroyante. Le métier de « brouteur » est devenu hi-tech.
La Brigade Consciente, fauchée et sous-équipée, a bien du mal à lutter contre l’explosion de cette criminalité. L’agent Ousmane, Aïcha la Tête, et Tano le gros bras, du fond de leur labo miteux, s’inquiètent : Tiéné a mis la main sur des armes de contrôle de la pensée.
Comment un simple gang de brouteurs s’est-il retrouvé en possession d’une technologie… non-terrestre ? Quel rapport entre la toute-puissante Banque Kassi, qui finance le Mansa, et Tiéné ? Entre Tiéné et les enfants des rues ? Entre Tiéné et Ousmane ? Tiéné, centre instable d’enjeux qui dépassent l’humanité…
5. État fondamental – La Renaissance bleue.
Années 1960. L’ingénieure Téni a mis au point une technologie permettant de convertir le mouvement des vagues en électricité. La Côte d’Ivoire est devenue l’usine du continent. C’est la « Renaissance bleue ».
21e siècle. Ezané, simple pêcheur de Koupé, quarante ans en mer, le sait : quelque chose dans le rythme de l’océan a changé… il y lit comme une intention. Affou, l’océanographe, est perplexe elle aussi. Elle décide de vérifier sur place.
Derrière la propagande omniprésente autour de la Renaissance bleue, des milliers de voix sont réduites au silence, tandis que l’eau envahit les terres, inexorablement. Affou va-t-elle parvenir à se faire accepter des pêcheurs de Koupé avant que le gouvernement ne la rattrape ?
Les Brouteurs Cosmiques de Cedric Coulibaly: anticipation et actualisation du futur
- Anticipation.
La science-fiction de Cedric Coulibaly appartient essentiellement au genre de l’anticipation, exercice de prospective littéraire tendant à prédire l’état futur d’une société en poussant à leurs extrémités des logiques à l’œuvre dans son état présent. L’anticipation ne met pas nécessairement en scène des inventions scientifiques. Sa portée est d’abord politique, au sens « d’organisation de la vie humaine » : elle spécule aussi bien sur l’évolution des mentalités, des modes de gouvernance, des organisations sociales. Ce n’est donc pas simplement affaire de montrer des « sciences futuristes », comme dans un space opera à la Star Wars : où la science entre en jeu dans l’anticipation, il s’agit de décrire de façon réaliste l’influence du développement des innovations technologiques sur une société. Ces technologies peuvent déjà exister à l’époque du lecteur. L’anticipation doit lui faire comprendre les enjeux de leur évolution, leur impact potentiel sur sa vie quotidienne.
Ce genre a été popularisé dans la seconde moitié du 19e siècle par Jules Vernes en France, et Herbert George Wells au Royaume-Uni. Comme Cedric Coulibaly, ces auteurs mettaient en scène des phénomènes scientifiques inaccoutumés dans un cadre géographique, intellectuel, spirituel où ils n’étaient pas attendus. Pas « naturels ». Dans La Guerre des mondes de Wells, les martiens débarquent dans un coin de la campagne anglaise, sous l’œil effaré de messieurs en chapeau-melon et de dames en crinolines et corsets. Dans Les Brouteurs cosmiques, une vendeuse d’attiéké observe avec angoisse un chef d’état expérimenter avec l’écoulement du temps. En soi, la science-fiction, l’anticipation n’est pas d’une culture donnée. Elle n’est pas intrinsèquement occidentale. Elle est un artifice littéraire qui renvoie au lecteur sa propre réalité altérée par un vocabulaire et des phénomènes empruntés à la science. Ce déplacement de la façon d’exprimer la réalité du lecteur permet de lui en faire comprendre le fonctionnement différemment.
En somme : pas de panique. Si vous ne comprenez pas les termes techniques employés dans une œuvre de hard SF (science-fiction dure, en référence aux « sciences dures »), vous ne perdez rien au sens général de l’histoire. Elle vous parle de physique quantique pour mieux vous dire à quelle sauce vous allez être mangé. Elle vous parle de vous, en fait.
- Attiéké sauce cyberpunk : le futur du quotidien.
Le connu est la meilleure mesure de l’inconnu.
Dans chaque nouvelle se glisse un personnage stéréotypique des littératures africaines, offrant un contre-point narratif, souvent critique des actions des protagonistes ; un ancrage pour le lecteur.
– Première nouvelle : les Anciens, sur les collines, à l’écart.
– Deuxième nouvelle : la vendeuse d’attiéké.
– Troisième nouvelle : l’ouvrier du chantier de la basilique de Yamoussoukro.
– Quatrième nouvelle : les enfants des rues.
– Cinquième nouvelle : le maître pêcheur.
Sciences dures, équations, détails techniques ne suffisent pas à faire « décoller » un lecteur. La hard SF, depuis le pionnier Jules Vernes, jusqu’à Isaac Asimov, l’inventeur du terme « robot », qui fixe de nombreux codes du genre dans les années 1940, sait qu’il faut illustrer un concept en partant de ce que le lecteur connait, de ce qu’il peut imaginer. L’auteur doit faire appel à son imaginaire, à l’imagerie mentale qu’il s’est constituée, volontairement ou non, en regardant les actualités, les films, les séries, ou tout simplement le quotidien.
« Cela faisait plusieurs jours que la mine de Binbressou était tenue en otage par les hommes du Grand Désert. » Ainsi la lecture de cette phrase liminaire de la première nouvelle évoquera sans doute de sinistres échos du Sahel contemporain dans l’esprit de plus d’un lecteur africain. C’est la force de l’image. Image, imaginaire – les gouvernements, les multinationales, et les assassins ne se livrent-ils pas une perpétuelle « guerre de l’image » dans ces années 2020 ? Situer d’emblée le récit dans ce référentiel connu, c’est inviter le lecteur à ne pas mettre le futur à distance. Le futur n’est pas dans le futur. Il commence à chaque instant. Il est un problème d’actualité, à l’heure des TIC.
Bien sûr, le clash entre marqueurs « d’africanité » et technologie produit un effet tour à tour déstabilisant, humoristique, poétique… Des exemples s’en trouveront à chaque page. Sans trop insister : dans Le Cœur de Binbressou, une même phrase fait se rencontrer la langue Bambara et les drones ; les chasseurs traditionnels Dozos sont les redoutables agents de sécurité d’un laboratoire top secret ; la savane flambe sous les tirs d’armes plasma… Dans La Tour des lacs, le dôme de la basilique Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro est comparé à une « lune artificielle », un satellite. Dans Les Brouteurs cosmiques, les gbakas, même volants et électriques, restent bien sûr des gbakas, et on s’y fait tirer son portefeuille.
Le connu comme tremplin de la spéculation, ce sont aussi les pluies diluviennes qui s’abattent périodiquement sur Abidjan dans Le Dôme, ravageant les agglomérations anarchiques, dévastant l’environnement des populations les moins favorisées…
C’est ce foutoir urbain, refuge des pauvres et des marginaux, qui permet le plus directement à Cedric Coulibaly d’acclimater le récit d’anticipation à l’Afrique. « Rouille », « câbles », « ordinateurs militaires recyclés » (Le Dôme d’Abidjan), « abattoir à machines », « labyrinthe de tôles et de béton » (Les Brouteurs cosmiques) : c’est le cyberpunk à Yopougon ! L’anarchie et la négligence urbaines des métropoles africaines constitue un décor idéal, aux airs postapocalyptiques, pour les aventures du savant mercenaire post-moderne. Cet imaginaire est hérité en bonne part des mangas et anime japonais des années 1980, Akira de Katsuhiro Otomo (1984) et son adaptation filmée (1988), puis Ghost In The Shell de Masamune Shirow (1989) et son adaptation par Mamoru Oshii (1995) étant sans doute les exemples les plus marquants du genre. Eux-mêmes puisaient leur inspiration visuelle dans le long-métrage américain d’anticipation de Ridley Scott Blade Runner (1982).
C’est en littérature écrite qu’apparaît le terme de cyberpunk pour décrire le roman de l’américain William Gibson, Neuromancer (Ace Books, 1984), qui fit sensation pour sa fixation d’un univers-poubelle aux décors misant sur une esthétique résolument urbaine du délabrement et du recyclage, où la technologie (préfiguration d’internet) est utilisée sans garde-fous, souvent pour le pire, le tout soutenant une philosophie plutôt pessimiste sur l’avenir de l’humanité. Ainsi Ousmane, protagoniste de la nouvelle-titre, est « un homme marqué par la ville » : la figure stéréotypique du cyberpunk est le représentant de l’autorité usé par la lutte contre le crime dans une mégalopole grouillante. Ousmane est le cousin africain de Rick Deckard, le héros de Blade Runner. Dans les œuvres subséquentes de ce courant, police et mercenaires aux interactions ambiguës peuvent jouer un rôle central, et la violence par armes à feu y est la seule loi en vigueur : l’arrière-plan politique y est marqué par la corruption politique et la mauvaise gouvernance. Si vous avez l’impression que cette dernière phrase décrirait tout aussi bien un roman de dénonciation réaliste écrit en Afrique entre 1960 et la semaine dernière, vous avez compris l’intention première de Cedric Coulibaly. Ajoutez un drone ou deux au Parachutage de Norbert Zongo, un androïde à du Mongo Beti, et vous avez Les Brouteurs cosmiques. À ceci près qu’aux analyses des classiques de la littérature de dénonciation africaine, se surimposent les effets pervers de la technologie.
Cette Afrique menacée de dérégulation, où l’état recule sur toute autre question que sécuritaire, encombrée de « surplus militaires », d’armes non répertoriées, de débris et de carcasses des conflits, c’est celle de la RDC, du Soudan du Sud, de la Libye. La menace n’est pas seulement paramilitaire : la vie civile est également une zone de conflit potentielle, la cybercriminalité progressant plus vite que les conditions de vie. Sujet qu’aborde la nouvelle-titre, Les Brouteurs cosmiques, au travers de cette figure emblématique du désordre moral et économique qui dissout les structures traditionnelles de la société, le brouteur.
Mais comment maintenir des exigences éthiques dans un univers où les cryptomonnaies, les drones, les taxis volants, les jardins suspendus, la tech criarde, n’ont pas éradiqué la pauvreté, n’ont pas tiré les enfants de la rue, n’ont pas créé d’égouts ? À ce compte, nous dit Cedric Coulibaly, les extra-terrestres débarqueront, que l’Afrique en sera toujours au même point, faute de prioriser l’essentiel. En attendant, elle sert de laboratoire d’expérimentation des extrêmes : inégalités extrêmes, influences extrêmes, oppressions extrêmes, exploitations extrêmes.
Qu’il nous soit permis d’indiquer deux œuvres marquantes, elles aussi exemplaires de l’anticipation réaliste, qui complètent ces thématiques explorées par Cedric Coulibaly dans Les Brouteurs Cosmiques. L’auteur mauritanien Moussa Ould Ebnou a été le premier à mettre en scène il y a trente ans ces contrastes dans son roman Barzakh (L’Harmattan, 1994), l’une des œuvres pionnières de la science-fiction africaine, qui mettait en scène un futur cauchemardesque où un recoin du Sahara était transformé en centre pénitentiaire de stockage des déchets industriels toxiques. Plus près de nous, Namwali Serpell (The Old Drift, Hogarth, 2019 ; traduction française Mustiks, Seuil, 2022), décrit la transformation de la Zambie en dépotoir technologique et de ses citoyens en sujets d’expérimentation de nouvelles technologies de téléphonie…

- Les Brouteurs Cosmiques ou redécolonisation par Cédric Coulibaly du pouvoir et libération du langage.
Le futur présenté dans Le Dôme d’Abidjan par Cédric Coulibaly ressemble beaucoup au présent. Le point focal d’Abidjan, c’est le Mansa, une sorte de ADO du futur dont les sous-fifres ont manifestement conservé certains réflexes de leurs prédécesseurs, comme transformer le budget des réseaux d’assainissement en Mercedes Benz. La science-fiction, ça montre aussi que le futur est rassurant (dans un sens) sur la pérennité de la (mauvaise) nature humaine.
Le Mansa, c’est le dictateur africain 2.0, sa dernière mise à jour. Si sa compétence n’est guère plus prouvée que celle des dictateurs célèbres qui ont fait le sel des littératures africaines, son pouvoir de contrôle est renforcé par la technologie. Elle donne une expression démesurée à ses rêves de pouvoir éternel, et de verrouillage de la pensée. Le Mansa, dans Abidjan « coupé du reste du monde », crée une « prison temporelle » où l’écoulement du temps est plus lent qu’à l’extérieur, prolongeant son emprise, et où le langage est soigneusement et préventivement codifié pour supprimer toute interprétation négative de la situation. George Orwell a montré dans 1984 (Secker & Warburg, 1949)que l’adjuvant suprême de la violence politique était la manipulation du langage : le pouvoir assoit sa propre réalité parallèle en dictant aux populations le vocabulaire même servant à décrire la réalité. Dire que le temps est en retard sur le reste du monde ? Crime. Dire qu’il est plus précieux que dans le reste du monde, qu’il est plus protecteur ? Article de foi. Deux et deux font cinq parce que le pouvoir en a décidé ainsi, explique O’Brien, le tortionnaire de 1984.
Dans Les Brouteurs Cosmiques, l’Afrique de Cédric Coulibaly est un monde de doubles standards, où une même réalité est qualifiée différemment selon que l’on se tient du côté du pouvoir, ou non. Possédant et démuni, n’ont pas droit au même traitement langagier. Tiéné, le « brouteur cosmique » de la nouvelle éponyme, quand il affirme qu’il n’est « pas besoin de voler, juste convaincre », touche à l’essence même du pouvoir : le pouvoir ne vole pas, on lui donne. Mais si Tiéné applique la même logique, le pouvoir appelle cela un crime.
Sous le dôme d’Abidjan, comme à l’accoutumée, une foule de profiteurs règle sa montre à la nouvelle heure de la vérité. En face, une majorité silencieuse attend, perplexe. Et en marge, quelques esprits libres résistent. Des rationalistes, qui essaient d’aider les autres à se réapproprier la réalité, à la débarrasser des discours de l’élite. Encore un sujet de débat très actuel.
Les investisseurs étrangers fondent sur Abidjan et son anomalie technologique, ce qui permet au Mansa d’arroser la population en échange d’une paix sociale forcée. Plus de salaire, moins de contestation. Comme le constate Bredoumy, « la pire des prisons : celle que l’on décore avec des cadeaux ». Ou Tiéné, dans la nouvelle suivante : « protéger, ici, veut dire obéir ». On a volé au peuple son temps – six minutes par heure – et maintenant, on le vend au plus offrant… La parabole est claire. Et Bredoumy de commenter une allocution télévisée du Mansa, lucide : « Je connais ce sourire. J’ai vu des banquiers l’utiliser. Ce n’est pas une promesse, c’est un contrat de dette. »
In ou out ? Comme on l’a vu dans Le Cœur de Binbressou, commanditaires, « industriels, diplomates de l’ombre » se bousculent autour d’artefacts scientifiques dans le supposé Far-West africain. Le Far-West est dans l’imaginaire venu des États-Unis un univers de dérégulation extrême, où tout est permis pour les détenteurs de la force et de l’argent. Le cyberpunk, apparu lui aussi aux États-Unis, réemploie d’ailleurs des codes autrefois utilisés dans le western. Dans Les Brouteurs Cosmiques, Cédric Coulibaly alerte : l’Afrique ne doit pas devenir une zone de non-droit scientifique, économique et écologique. Non qu’elle doive non plus céder à la tentation du repli sur elle-même en réaction à l’intensification des assauts du monde moderne contre son équilibre traditionnel : le modèle prôné par le Mansa hésite entre paradis fiscal et industriel pour puissances en manque de matières premières et de main d’œuvre, et prison totalitaire à ciel ouvert privée de communication avec l’extérieur, du fait de sa temporalité fautive. Derrière la parabole d’un temps à l’écoulement plus lent qu’ailleurs sur la planète, c’est évidemment une Afrique condamnée par l’intérêt propre de ses dirigeants à l’arriération et au travail forcé, que vise Cedric Coulibaly.
C’est finalement l’esprit de révolte et le bon sens qui prévalent. Brahima, un collaborateur de Bredoumy, en mission-suicide, parvient à faire passer ce message sur les ondes : « le Dôme est une prison, et toute prison peut s’ouvrir ». Les masses attentistes réalisent qu’elles préfèrent la liberté, même imparfaite, même inachevée. « Dans les yeux brillait une lueur nouvelle : celle d’un peuple qui venait d’entendre, pour la première fois, une vérité interdite. » L’armée se rallie à la foule qui abat le dôme à coups de barre de fer, de chaussures et… de pilon. Le pilon contre la dictature scientifique, joyeuse image du triomphe de la personnalité africaine sur l’aberration de sa condition.
Cet esprit de révolte salutaire, ce courant de résistance sous-jacent, inextinguible des peuples africains, qui ressurgit à intervalles réguliers depuis les luttes des années 1940 et 1950, et qui s’est cristallisé dans des figures comme Thomas Sankara, est également illustré par la troisième nouvelle. La Tour des lacs est une uchronie – une version alternative du temps présent où les événements historiques ne se sont pas déroulés comme dans la réalité que nous connaissons. Dans ce récit, Cédric Coulibaly fait revenir le colon (les Nations Boréales), après les indépendances, pour y étendre son état de surveillance aux moyens techniques ultra-modernes. Autre univers coupé du monde et, dans un sens, très radicalement, puisque l’histoire personnelle de l’Afrique n’y a pas redémarré en 1960. C’est, si l’on veut, le miroir du roman Aux États-Unis d’Afrique du djiboutien Abdourahman Waberi (Lattès, 2007), qui postulait une Afrique dominant un occident anéanti par le capitalisme et ses guerres ! Chez Cedric Coulibaly, le cauchemar totalitaire prend la forme d’une Afrique aseptisée, sorte de Dubaï de la brousse quadrillé de soldatesque et de drones tueurs. Comme dans The Man In The High Castle de Philip K. Dick (Putnam & Sons, 1962 ; traduction française Le Maître du Haut Château, 1970), où l’Allemagne a vaincu les Etats-Unis et l’Angleterre en 1945, tout l’intérêt du récit vient de la comparaison que peut faire le narrateur entre « l’histoire normale » et sa version négative et totalitaire, dans laquelle il se retrouve prisonnier. Sa quête : trouver la sortie. Bredoumy, dans cet univers parallèle, est l’officier scientifique de la résistance. Résistance qui prend une forme inattendue : son chef est une figure surgie du passé même des violences coloniales qui ont marqué les années 1950 en Côte d’Ivoire, Victor Biaka Boda (1913-1956), jusque lors absent de la littérature romanesque. Rappel que contrairement à une idée reçue, la décolonisation de cette région de l’AOF n’a pas simplement été un processus politique, mais une lutte émaillée de disparitions suspectes et d’actions héroïques. Symboliquement, Boda meurt une deuxième mort pour sauver de l’oppression deux ivoiriens nés libres.
Lire aussi: Les brouteurs cosmiques : science-fiction à l’ivoirienne
- Géopolitique dans Les Brouteurs Cosmiques de Cédric Coulibaly: l’alien de l’intérieur et les terros de l’espace.
Nous disions plus haut que la science-fiction n’est pas intrinsèquement occidentale. Dans les années 1990, un critique africain dénigrait le genre en affirmant, en substance, que pour qu’il y ait « science-fiction », il fallait qu’il y eût « science », ce qui ne se trouvait guère en Afrique. Cette boutade est devenue éminemment discutable au 21e siècle. Car nous voyons bien aujourd’hui que si l’Afrique est encore pillée, c’est pour la science – pour les matières premières qui font marcher la science, la technique, mais la font marcher ailleurs, en occident ou en Asie. La science est donc par certains aspects une malédiction pour l’Afrique. Et l’Afrique participe parfois activement de cette malédiction.
Le Cœur de Binbressou s’ouvre sur des pilleurs africains de ressources africaines. Elle introduit une deuxième dimension à cette réflexion sur les effets pervers de la chasse aux ressources : si les gouvernements continentaux ne se dépêchent pas, les bandes organisées se substituant aux entreprises occidentales pour faire main basse sur ces ressources étendront leur contrôle sur l’Afrique. On peut discuter de la légalité des efforts du CNSP, au Niger, pour récupérer l’uranium de son pays, mais pas de leur légitimité, car il est évident aujourd’hui que les terroristes, sous couvert de lutte idéologique, sont surtout des pilleurs à la solde de commanditaires occultes. Le thème est abordé frontalement par la littérature contemporaine du Burkina Faso, dont la circulation limitée ne permet pas une prise de conscience suffisante de la problématique par l’occident (voir par exemple le roman de Ounténi Félix Natama, Le Prix de la stigmatisation, Buffac, 2023).
Le bras droit du terroriste Abou Saga présente Bredoumy au lecteur dans ces termes : « Ce savant est né sur cette terre et est de chez nous. Il doit servir sa terre. » Le débat est on ne peut plus contemporain : pour qui fuient les cerveaux ? Et pourquoi ? Parce que les états n’ont pas de politique scientifique. Aucun état africain n’atteint le premier pourcent de PIB dans la recherche et le développement. Le terrain est tout simplement inoccupé. Le banditisme est une réponse dévoyée aux carences des politiques de développement ; peut-on le laisser devenir le new normal des économies africaines, un acteur comme un autre, et même un acteur technologique ?
Cedric Coulibaly va même jusqu’à envisager dans la nouvelle-titre une géopolitique des relations extra-planétaires, en abordant de façon originale le thème emblématique de la hard SF : le « premier contact », c’est-à-dire la rencontre avec une intelligence extra-terrestre. Pas de petits hommes verts attaquant violemment depuis leurs soucoupes, pas non plus de colombes de la paix et de grands discours : comme on le sait bien en brousse, le chasseur observe d’abord longuement sa proie… Si même le non-humain accoste l’Afrique en se comportant en prédateur, Bredoumy cependant, fil conducteur du recueil, connaît aussi les techniques ancestrales qui permettent de montrer les dents. Les colons from outer space remballent. Mais le mal a été fait : une grande banque africaine a loué les services de malfrats pour remplir un contrat juteux avec « quelqu’un, là-haut », qui n’est pas de ce monde, mais qui paye bien. Quitte à mettre en circulation des armes d’un nouveau genre qui annihilent la volonté des victimes. Toute ressemblance avec des guerres asymétriques se déroulant au Sahel serait purement fortuite…
- Les Brouteurs Cosmiques de Cédric Coulibaly: une véritable poétique de la science.
Au lieu de réciter une prière quand son heure approche, Bredoumy récite l’équation de Schrödinger. On appréciera chez Cedric Coulibaly sa poétique du vocabulaire scientifique, où la vibration de l’atome est « moment secret », « code intime », quelque chose de vaguement érotique… Ou ces neurones que l’on « incline comme une corde de kora qu’on pince » … Le tir de barrage de termes abscons sert d’abord à créer une atmosphère. Il ne faut pas chercher à tout comprendre. Certaines des théories développées en quelques phrases par l’auteur sont clairement des gags de laborantin, ainsi du lien qu’il établit entre le principe de superposition de la mécanique quantique et ce vieux thème de science-fiction que sont les univers parallèles, dans lesquels Bredoumy se retrouve précipité lors de l’accident minier. Ce qui intéresse Cedric Coulibaly, c’est le pouvoir évocateur de la science, qui prend ici des vacances bien méritées : elle n’a plus à expliquer de façon certaine, à affirmer, puisque l’œuvre ne fait que supposer. Ben Okri, dans son célèbre roman The Famished Road (Doubleday, 1992 ; traduction française La Route de la faim, Robert Laffont, 1997), avait de même sorti de leur contexte spirituel les visions de la démonologie nigériane pour masquer par l’allégorie certaines observations subversives sur l’actualité de son pays. Le procédé est similaire : sortir un terme de sa signification originale, en faire un intrus dans un plan de réalité qui n’est pas le sien, a pour double effet de lui conférer du mystère (comme les vocables d’une formule magique), et de faire apparaître sous un nouvel éclairage la réalité dans laquelle il se retrouve propulsé. Par leurs incantations, Okri ouvre des brèches dans le monde des esprits, Coulibaly dans les règles de la physique.
Entre autres africanisations présentes dans le recueil, outre celle du cyberpunk, les amateurs de littérature de genre relèveront les références aux atmosphères gothiques et suintantes de H.P. Lovecraft dans les premières pages de la troisième nouvelle, La Tour des lacs. Des souterrains nauséabonds et privés de lumière depuis des décennies, des présences indicibles, un silence si oppressant qu’il en devient bruyant, un édifice religieux devenu capsule temporelle et porte entre les mondes, un narrateur à la première personne doutant de sa propre raison… Cedric Coulibaly, à travers Les Brouteurs Cosmiques, ouvre d’autres pistes excitantes pour des rencontres entre l’Afrique et les paradigmes d’autres genres comme l’horreur et le suspense.
- Écologie spirituelle de l’Afrique : pour un autre développement.
La pensée africaine manie avec dextérité la symbolique depuis des temps immémoriaux (non écrits). Elle met à distance le rationalisme parfois borné de l’occident. Dans Les Brouteurs cosmiques de Cédric Coulibaly, contrairement à la science-fiction occidentale, ce n’est pas la science (ou le scientifique) se substituant à Dieu qui triomphe, mais la spiritualité qui a regardé faire la science. Et a jugé les hommes, qui ont persisté dans l’erreur, malgré la supériorité des outils mis à leur disposition.
Le Dôme d’Abidjan, dont nous avons analysé les implications socio-politiques, met ainsi en scène un véritable scandale métaphysique : comment peut-on vouloir plus que naître – exister – mourir après avoir bien vécu ? Arrêter le temps, se priver du déroulement naturel de la vie humaine ?
De même dans Le Cœur de Binbressou, le scientifique Bredoumy est confronté à l’hubris, l’excès de confiance arrogant qui provoque la colère divine. Pour un instant (ou une éternité ?), il voit l’idéal du savant fou s’accomplir : commander à la matière. C’est ce que les terroristes lui demandent explicitement : dépasser les capacités humaines (le terrorisme sahélien est de toute façon rejet des valeurs humaines communément admises). L’accident qui en résulte transporte cette lutte dans sa propre chair, en lui conférant des super-pouvoirs. Mais Bredoumy est un scientifique qui a grandi dans l’humanisme africain. Au lieu de pousser son avantage de démiurge, de se confondre avec le Créateur, il choisit humblement d’utiliser ces pouvoirs, dans la confrontation finale avec les forces armées, pour défendre sa terre contre la violence physique et économique.
C’est peut-être la dernière nouvelle du recueil, La Renaissance bleue, qui renouvelle le plus directement le débat « tradition contre modernité » qui sous-tend les littératures africaines depuis qu’elles se sont emparées de l’écriture. Elle met en scène la rencontre de Affou, océanographe, une « madame chiffre » agrippant ses carnets, et Ezané, maître pêcheur qui a passé son existence en mer à apprendre à écouter la mer pour prévenir ses humeurs. La scientifique, pour prévenir un cataclysme, va devoir à son tour apprendre à écouter Ezané…
Si la science-fiction est particulièrement friande de savants fous à l’égo démesuré et aux théories comme aux réalisations titanesques, la « vraie » science, elle, commence par l’observation. Méthode empirique. Elle ne s’appuie pas seulement sur l’étude des phénomènes : au 20e siècle, elle s’est tournée vers d’autres sources. Le mythe, la légende, peuvent être porteurs de vérités déformées par la transmission et l’interprétation par des états de cultures différents de celui où la science occidentale est apparue. Nous ne dirons pas des états de cultures « préscientifiques », car l’observation du temps, des saisons, des marées, la connaissance de la composition des sols, des propriétés des plantes, sont consubstantielles aux modes de vie précoloniaux. Ce sont des sciences ; elles ont, de temps immémoriaux, des spécialistes. Ne perdons jamais de vue que lorsque les Portugais débarquent en Afrique subsaharienne au 15e siècle, certains empires, notamment le Monomotapa (Grand Zimbabwe), n’ont pas plus d’un siècle d’écart technologique avec l’Europe. La symbolique, la légende, l’initiation sont des modes d’encodage de ces connaissances.
Ainsi quand les pêcheurs apprennent à Effou que Ahoum, l’esprit des eaux, jadis enfermé dans une conque, s’apprête à se libérer et se venger, elle les prend au sérieux. Elle sait qu’il s’agit d’une « métaphore ancestrale, que ses équations confirment ». La figure même de la conque la met sur la voie : c’est la spirale de Fibonacci, qui lui permet de bricoler un palliatif à la hâte.
Au-delà de cette suite mathématique, l’une des plus connues du grand public, Cédric Coulibaly, dans Les Brouteurs Cosmiques, fait des concepts de superposition et de résonance des facteurs narratifs et interprétatifs de ses nouvelles. Bredoumy est « décliné » dans différentes versions de lui-même ; les duos ou trios de protagonistes, d’une nouvelle à l’autre, se ressemblent et s’assemblent, comme métaphysiquement ; le dôme d’Abidjan, le dôme de la basilique de Yamoussoukro, le programme industriel Renaissance bleue, mal conçus, provoquent des phénomènes de résonance aux propriétés physiques inédites. Si on fait bouger quelque chose, quelque chose d’autre bouge ailleurs. Si trop de choses bougent, des phénomènes se synchronisent, pour des résultats qui défient la science et ses prédictions. Il ne faut pas négliger le Tout. L’Afrique, d’instinct, a déifié ce Tout. Elle avait choisi, avant le « premier contact » avec l’européen (cet alien mal intentionné), d’accompagner les forces naturelles, plutôt que de les dominer mécaniquement. Étant donné l’énormité des manifestations de ces forces sur le continent, la recherche l’équilibre, c’est la survie.
Plus que de respect de la nature, il s’agit de responsabilité de l’homme vis-à-vis de sa connaissance de la nature. Savoir s’arrêter. Savoir lui laisser son domaine. Cela s’appelle l’écologie. La tradition africaine est ontologiquement écologique.
« La terre a ses lois. On ne perce pas son ventre sans qu’elle se venge », constate un Ancien qui observe depuis les collines le manège des terroristes dans Le Cœur de Binbressou. Celui qui va trop loin, oublie qu’il est lui aussi l’œuvre du Créateur. Quand l’expérience scientifique tourne à la catastrophe, les hommes « frissonnent sans comprendre ». La lueur bleue qui émane de la mine en proie à des forces naturelles inconnues et déchaînées rappelle évidemment le rayon ionisé qui fusa de la centrale éventrée à Tchernobyl et qui fascina les premiers témoins de l’accident nucléaire – peu d’entre eux survécurent à ce spectacle interdit. La terreur sacrée qui frappe les perpétrateurs est proprement religieuse. Qu’on assigne ou non une divinité précise, celle des religions du Livre, celles de l’animisme, à la nature ; qu’on l’appelle tableau périodique des éléments, chimie, biologie, cinétique ; on parle de la même chose. L’homme a encore beaucoup à apprendre pour tempérer son arrogance devant ce qui se dresse face à lui, qu’il a à peine commencé à comprendre, et qui le détruira implacablement au moindre faux-pas. Ce respect intuitif est un des fondements des animismes africains. Les sacrifices propitiatoires aux saisons, aux pluies, aux fleuves, à la terre, aux plantes, aux animaux, est un aveu d’humilité. Les Anciens assemblés regardent s’agiter les fous. Eux n’ont pas peur. Ils vivent entourés d’un système de vetos empêchant l’éclosion de cette folie. Ils ne vont pas tenter plus, que ce qu’ils peuvent maîtriser. C’est aussi la leçon de État fondamental, qui conclut le recueil, où le maître pêcheur accueille avec bienveillance, mais sans illusions, les tentatives frénétiques de la scientifique pour enrayer la catastrophe : la technologie a fait sortir la nature de ses bornes, et il sait qu’elle aura le dernier mot. Il regarde impassible la destruction de son village, et attend le départ de la modernité pour reprendre son long apprentissage né de l’observation. Mais cette fois, il a un disciple : la jeune océanographe a décidé de travailler dans ce sens d’une intégration, de la quête de l’harmonie, au rythme de la nature. Et elle porte leur enfant, qui est peut-être l’espoir d’une meilleure intelligence entre les deux visions du monde.
Essayiste, Maître ès Lettres de l’Université Paris-Sorbonne (Paris-IV).
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