Danielle Eyango et Quand les racines chantent : l’histoire que notre sang raconte

Quand les racines chantent

Danielle EYANGO essaie de nous réconcilier à une Afrique qui se meurt, une Afrique qu’on ne connait pas éblouis, qu’on est par les intarissables gadgets de la modernité, une Afrique qu’on ne sait pas aimer…

Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,

La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.

Écoute dans le vent

Le buisson en sanglot :

C’est le souffle des ancêtres.[1]

Publiée en 2023 aux éditions AfricAvenir, Quand les racines chantent est une composition assez particulière, au vu de la complexité de son intrigue, l’enchevêtrement des péripéties, la violence, la vraisemblance et la fatalité du récit. Pour qui a lu KOTTO BASS, comme un oiseau en plein envol et Le parfum de ma mère, ces caractéristiques ne sont rien d’autre que la signature de Danielle Eyango, l’encre que porte sa plume infiniment triste et mélancolique. Quand les racines chantent est un voyage au cœur de la nuit dense, intense et palpitante de Jasmine, Jasmine la maudite… Une Jasmine qui étrangement ressemble à l’autrice.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis

Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire

Et dans l’ombre qui s’épaissit,

Les morts ne sont pas sous la terre

Ils sont dans l’arbre qui frémit,

Ils sont dans l’eau qui coule

Ils sont dans la case, ils sont dans la foule

Les morts ne sont pas morts.[2]

Danielle Eyango plante un décor majestueux. Jasmine, trente-trois ans, est au sommet de sa beauté, épanouie par un poste de haut-cadre dans une grande boîte et des fiançailles avec le célibataire le plus convoité de tout Douala lorsque le sort lui rappelle la facture du sang qu’elle porte. Alors que son fiancé et elle essaient désespérément de faire un enfant, son utérus disparaît. Comme ça. Un beau matin. Son gynécologue-chirurgien assure que malgré des décennies de pratique, il n’a jamais vu un cas aussi ahurissant, cas qui dépasse largement ses compétences de clinicien. Jasmine et l’abbé Martin son confesseur et rempart vont donc entreprendre un voyage pour Bonendalè, son village maternel où jamais elle n’a été. Elle y découvrira l’histoire du terrible anathème que son sang porte, l’anathème des femmes de sa lignée depuis Endalè, fondatrice de son village, mais surtout l’anathème dont a été frappée Nyakè, son arrière-grand-mère, pour avoir offensé la communauté entière. Comme un vent, l’anathème de Nyakè a soufflé sur ses parentes avant de s’abattre de toute sa frénésie sur Jasmine, lui confiant ainsi la lourde responsabilité de l’expier et de le réparer afin de libérer les femmes de sa lignée, passées et futures. Le Janéa gardien des traditions et l’abbé Martin après d’interminables palabres trouveront enfin un consensus pour que Jasmine, chrétienne de la première heure, se soumette au rituel d’expiation et de réparation sans trahir sa foi. L’odyssée de Jasmine nous emmène avec elle dans la nuit impétueuse et frénétique de sa malédiction, plongeant le lecteur au cœur même des traditions Duala ; où les tribulations quotidiennes ne sont parfois que l’appel, le souffle des ancêtres.

Il redit chaque jour le pacte,

Le grand pacte qui lie,

Qui lie à la loi notre sort ;

Aux actes des souffles plus forts

Le sort de nos morts qui ne sont pas morts ;

Le lourd pacte qui nous lie à la vie,

La lourde loi qui nous lie aux actes

Des souffles qui se meurent…

Quand les racines chantent de Danielle Eyango est une illustration de l’indéfectibilité des liens que tisse le sang qu’on porte. C’est un roman qui nous rappelle qu’on n’hérite pas que des traits physiques de nos ascendants. On hérite aussi des tourments et des chagrins qui ont gauchit et bridé leur âme, on hérite de la mélancolie qui a bercé leurs jours, on hérite de la solitude qui a ridé leur cœur. On hérite tant d’eux que la vie s’apparente à un éternel recommencement, comme un égaré dans la forêt qui repasse inlassablement et sans même s’en apercevoir devant le même arbre… tant qu’il n’identifie pas les nœuds à défaire, les blessures à panser, la direction à prendre. A travers ce récit troublant d’une lignée de femmes oubliées du bonheur, Danielle Eyango essaie de nous réconcilier à une Afrique qui se meurt, une Afrique qu’on ne connait pas éblouis qu’on est par les intarissables gadgets de la modernité, une Afrique qu’on ne sait pas aimer. Dans le même temps, l’autrice nous présente une Afrique profondément déchirée, une Afrique où les notables d’une cour sont aussi anciens d’église, une Afrique où l’oracle de tout un village se fait terrasser sur ses propres terres par un prêtre dans un combat spirituel, une Afrique à la mémoire si courte que ses légendes portent déjà en elles la peur de finir dans un endroit en feu pour l’éternité.

Avec cette composition qui pourrait tout aussi bien être un journal intime ou une chanson, Danielle Eyango nous promène dans l’oralité musicale de sa langue maternelle le Duala. Quand les racines chantent est un roman pensé en Duala et partiellement écrit dans la même langue. C’est surtout le ngosso – chant – et les pas d’ésèwè d’une enfant qui cherche sa place en ce monde. Pour avoir vu son père user de sa mère comme d’un tam-tam. Pour avoir été élevée par une mère brisée par l’amour et par la vie, n’ayant reçu de sa mère qu’un cœur éclopé qui elle-même n’a rien reçu d’autre de la sienne… Une génération de femmes coincées à la lisière de la vie qui tentent désespérément et gauchement de trouver rien qu’une place en ce monde. Jasmine n’est rien d’autre que l’aboutissement d’un cycle infernal de drames mystérieux et éprouvants qui ébranlent les femmes de sa lignée. On se demande ce qu’il se serait passé si Jasmine n’avait rien su de ses mères. Du reste, que savons-nous de nos mères ? Lorsqu’elles cessent de faire à manger pour tout le monde, de laver, de repasser, de ranger, de veiller. Que savons-nous de ces femmes, lorsqu’elles ont fini de prendre soin de la terre entière et que la maisonnée ronfle du plus doux des sommeils ? Que savons-nous de leurs rêves, de leurs doutes, de leurs peurs, de leurs fantasmes, de leurs joies ? Que savons-nous des jeunes-filles qu’elles ont été ? Que savons-nous de nos mères ? Que savons-nous de qui nous sommes ?

Dans le lit et sur les rives du fleuve,

Des souffles qui se meuvent

Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleurent

Des souffles qui demeurent

Dans l’ombre qui s’éclaire ou s’épaissit

Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,

Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,

Des souffles plus forts, qui ont pris

Le souffle des morts qui ne sont pas morts

Des morts qui ne sont pas partis

Des morts qui ne sont plus sous terre.

La plume de Danielle Eyango charrie des tourments centenaires, des douleurs qui fracassent l’âme après avoir terrassé le corps, des blessures dont on ne se remet pas. Quand les racines chantent est une bouteille jetée à la mer dans le secret espoir de ne pas disparaître sans laisser de trace. Autant que le roman passe sans transition du « elle » au « je », Jasmine ou Danielle Eyango quémande un bout d’éternité, en attendant l’issue de ce rituel impitoyable d’expiation et de réparation ; le présent texte n’étant que le premier tome de ce qui se présente comme une trilogie… Car il lui reste encore beaucoup à écrire pour ne pas mourir.

Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,

La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.

Écoute dans le vent

Le buisson en sanglot :

C’est le souffle des ancêtres.

Kelly Yemdji


[1] Birago Diop, Leurre et Lueurs

[2] Birago Diop, Leurre et Lueurs



Une réponse

  1. Kampoer dit :

    Très beau tableau de la plume de Danielle Eyango.
    Son ouvrage est une belle passerelle qui réconcilie l’Africain avec son antériorité, quand bien même la démarche semble syncrétique. Mais le plus important étant de se (re)plonger dans notre opulent patrimoine, en vue de mieux tacler notre quotidien.
    Chapeau l’Artiste!

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