Mbougar Sarr : De purs hommes ou l’art d’être aux prises avec soi-même

Mbouga Sarr_De purs hommes

Mbougar Sarr est un monument. De purs hommes est une gifle. Il est difficile de trouver les mots après la lecture d’un tel livre ; ou plutôt devrais-je dire, une telle claque. Cela fait des jours que je cherche, que je cherche, que je cherche. Mais rien qui soit à la hauteur de mon désarroi, de mon émerveillement, mais surtout de la plume somptueuse de Mbougar Sarr.

Le récit est pourtant simple à priori. Ndéné Gueye, professeur de lettres désabusé, profite de la félicité que l’amour précède lorsque Rama, sa partenaire, lui parle de cette vidéo qui cristallise toutes les attentions au Sénégal. Il accepte malgré lui de la visionner. On y voit de jeunes hommes aller rageusement déterrer un mort qu’ils trainent dans la poussière pour le sortir du cimetière. La raison de cette double profanation ? Le mort était soupçonné d’être un góor-jigéen, terme wolof qui signifie homme-femme et qui désigne les homosexuels. Rebuté par ces images abjectes et ignobles, Ndéné va dans un premier temps chercher un sens à la vie entre les cuisses de Rama, comme il l’avait fait bien des années auparavant avec Manon alors qu’il venait d’apprendre le décès de sa mère – un air de Camus. Mais la vision du mort que la connerie humaine a débarrassé de son linceul va l’obséder, le hanter. Alors Ndéné va creuser pour en savoir plus, tant sur la vie du défunt que sur ce qu’il est finalement advenu de sa dépouille sortie du ventre de la terre. Ce qu’il croyait n’être qu’une quête de l’autre va progressivement se changer en quelque chose de terrifiant, de redoutable : la rencontre avec soi-même. 

Mbouga Sarr_De purs hommes

De purs hommes est un roman sur la condition des homosexuels au Sénégal, pays fortement musulman et donc très conservateur. Mbougar Sarr met en scène dans différents environnements, la psychose que crée l’homosexualité : au sein des ménages, à la mosquée, dans la rue, à l’université. Le dénominateur est commun : l’homosexualité n’est rien d’autre qu’une déviance étrangère aux pratiques originelles et culturelles africaines. Les contradictions quant à elles, sont nombreuses. Si l’Afrique est le berceau de l’humanité, cela voudrait dire que toute chose, bonne ou mauvaise – encore faut-il noter que le bien et le mal ne sont pas des notions absolument parallèles – tire son origine en Afrique. A supposer que l’homosexualité soit une calamité tombée sur l’Afrique en même temps que l’esclavage et la colonisation, que l’Afrique est vierge et pure. Espionner autrui jusque dans sa couche, colporter à son sujet des choses dont on n’a pas la certitude, le juger indigne du cadeau de la vie que Dieu lui a fait et le frapper jusqu’à la mort ne sont pas des pratiques culturellement et religieusement – l’idée même de religion n’est-elle pas déjà contraire à celle d’une Afrique vierge et pure ? – acceptables. Car pendant que la culture place la vie au-dessus de tout, la religion elle, dans ses beaux jours, invite à la tolérance, au pardon et à l’amour du prochain. Il est illusoire de prétendre être toujours qui on a été – savons-nous seulement qui on a été ? Vraiment ? – alors que notre imaginaire se construit désormais aussi dans des langues qui ne sont pas les nôtres. Il est évident que le regard que nous posons sur nous-même et sur le monde n’est plus le seul fruit de nos traditions en ruine et de notre culture en quête de repère. Pourquoi donc punissons-nous les nôtres seulement « malades » des « séquelles » de la colonisation dont nous avons tous souffert et continuons de souffrir chacun à sa manière dans un terrible et indicible déchirement ? Pourquoi leur refusons-nous des prières afin que leur âme de damnés trouve la paix ? Pourquoi leur refuser une sépulture alors même qu’on ne les a pas trouvés dignes de vivre ? Quelle logique y a-t-il à enfreindre la justice en prétendant la rétablir ? L’humanité des gens s’arrête-t-elle aux portes de leurs différences ? Où est passée l’Afrique originelle que nous croyons défendre, celle qui ne jette pas le bébé avec l’eau du bain, celle qui encadre, protège, respecte les morts par-delà tout ? Que prétendons-nous défendre au juste ? De quoi avons-nous si peur ?

Ndéné porte aussi un regard critique sur le système éducatif du Sénégal, qui ne se démène que pour rester vautré dans sa médiocrité et sa léthargie. Ce système produit alors des jeunes désœuvrés et tourmentés qui, pour se convaincre qu’ils valent quelque chose ou simplement pour tromper l’ennui, deviennent de véritables loups pour leurs semblables ; le chômage agissant comme ferment de la violence. Sur son laborieux chemin vers lui-même, Ndéné ne manque pas de tancer vertement la religion qui cloisonne les esprits, prêche la violence et la haine, obligeant paradoxalement les humains à vivre dans le péché. Il l’accuse de déshumanisation, de désacralisation de l’humain, de la mort. Pour finir, il reproche aux humains leur lâcheté à aller au bout d’eux-mêmes, à être pleinement qui ils sont. Il leur en veut de se laisser enfermer et conduire comme des moutons. Il les blâme de jouer des rôles plutôt que de vivre, pleinement. 

La relative simplicité du récit cache en réalité une densité que l’on ne soupçonne pas. Mbougar Sarr déconstruit méthodiquement les évidences. Sans en avoir l’air, il nous défie de nous passer du confort et de la sécurité des opinions prêtes-à-penser dans lesquelles on naît et grandit, qu’elles soient religieuses ou culturelles, et d’oser penser par nous-même, sans œillères ni filet de sécurité. Il nous oblige à passer d’une opinion globale à un engagement personnel qui forcément, ébranlera nos certitudes en carton et notre tranquillité de façade. Ndéné n’est en réalité qu’un prétexte insidieux usé par l’auteur pour mettre le lecteur face à lui-même. 

Au-delà de l’homosexualité, ce texte de Mbougar Sarr est une profonde réflexion sur l’humain. Les peurs, les doutes, les contradictions, l’honneur, l’amour, le sexe, la douloureuse et nécessaire rencontre avec soi, la souffrance, la folie, la violence, la mort, tout ce qui fonde l’humanité des gens. C’est une déclaration d’amour à la vie et à toutes ses facettes.

L’habileté de Mbougar Sarr à faire le tour d’un sujet aussi sensible sans fioriture et – plus important – sans tomber dans les clichés est admirable. Le récit est cru, aussi froid et dur que peut l’être la réalité. On l’aborde l’esprit encombré de préjugés, on en ressort nu, confus et honteux de notre présomption, de notre insignifiance, de notre étroitesse. Conscient du choc que sa narration jouissive d’obscénité peut susciter, l’auteur nous gratifie de part et d’autre de petits tours de sarcasme pour nous encourager à poursuivre la douloureuse descente des escaliers lugubres de l’esprit humain.

De purs hommes est paru en 2018 aux éditions Jimsaan alors que Mbouga Sarr n’avait que 28 ans. Cette lucidité, cette profondeur, cette justesse dans le choix des mots à cet âge – pour notre époque en tout cas – présageaient déjà d’un Goncourt tout aussi précoce.  

Kelly YEMDJI

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