Mutt-Lon et La société des bienheureux : de quoi rêver d’une révolution !

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Mutt-Lon, par ce brillant roman aux ambitions futuristes, nous prouve que son pseudonyme n’est pas le fruit d’un heureux hasard. Il n’y a que lui, l’enfant du terroir, pour oser une réflexion aussi perspicace sur ces choses qui dépassent notre entendement, nous autres pauvres camerounais candides. D’ailleurs, écrire sur La société des bienheureux est tout aussi ardu que devoir parler de soi. Le roman se lit pourtant d’un trait… Du reste, je soupçonne ce texte d’avoir été conçu exprès pour nous faire perdre la tête.

Keman est un enseignant vacataire de mathématiques au lycée de Doumé. Sa paie n’étant guère autre chose que de quoi revenir enseigner, il vivote, chérissant le rêve de prendre sa revanche sur ses collègues fonctionnaires qui le méprisent. Puis un jour, alors qu’il se trouve à Djamonomine son village, une Mercedes fait un accident. Arrivé en premier sur les lieux du sinistre, Keman constate le décès des deux passagers du véhicule et en profite pour les dépouiller. Son butin est une mallette contenant la mirobolante somme de trente millions de francs CFA. Plutôt que de se lancer dans la prodigalité de ceux qui ne connaissent pas la souffrance de bâtir une fortune un franc après l’autre, Keman essaie de fructifier cet argent qu’il n’a pas gagné. Il se lance donc dans l’élevage. Mais ses bêtes meurent et tout ce qu’il a acquis grâce à cet argent douteux disparaît mystérieusement au bout du septième jour, gorgeant la mallette de ses trente millions initiaux. Après avoir essuyé deux échecs, il décide de se rendre aux obsèques de la célèbre jeune femme qu’il a détroussée, espérant trouver des réponses à ses angoissantes interrogations. Il y fait la rencontre de l’incroyable Nnom Moro, vrai propriétaire de la curieuse mallette. Loin de le châtier, Nnom Moro fait savoir à Keman la première condition pour garder la mallette : dépenser en don l’entièreté de son contenu en sept jours, après quoi la mallette magique se gorgera à nouveau de la même somme et le cycle reprendra. L’objectif de cette charité travestie est de récolter assez d’énergie vitale pour nourrir l’hallucinant projet 109. Ainsi Keman fait son entrée dans la société des bienheureux, fraternité – plus connue au Cameroun sous le nom de secte – conduite par Nnom Moro qui prépare une révolution pensée par les camerounais pour les camerounais, à partir de leur propre science : la sorcellerie. Keman poursuivra sa mission avec virtuosité jusqu’à ce que l’amour fasse irruption dans sa vie.

Si la thématique centrale ne surprend guère venant de Mutt-Lon, le travail de recherche quant à lui est impressionnant. L’essentiel du texte est écrit sous la forme d’un journal intime, celui que Keman a jugé utile de tenir lorsqu’il a réalisé que posséder la mallette cessait de faire de lui une personne ordinaire. Il a donc décidé de tout consigner, ses réflexions, ses doutes, ses craintes, son aventure pittoresque de bienheureux et ses exigences. Alors qu’il n’a que 27 ans, Keman fait montre d’une prodigieuse culture générale. De la politique à l’art en passant par les finances et les médias, Keman décrypte le quotidien navrant des Camerounais asphyxiés par un gouvernement en deçà de la médiocrité qui n’a rien trouvé de mieux à faire que d’affamer les populations pour mieux les abrutir et les soumettre, ne leur laissant que la religion et l’alcool pour seules issues. Son odyssée de bienheureux touche du doigt l’état de déliquescence d’un peuple qui a cessé de s’interroger sur qui il est, mais surtout sur où il compte aller. C’est d’ailleurs la raison d’être du projet 109 qui entend reformer la société avec la sorcellerie comme unique recours scientifique.

La sorcellerie est une science, là-dessus l’auteur est formel. Ne pas la comprendre ne la rend pas insensée – d’ailleurs, qu’est-ce que la raison si ce n’est une affaire de contexte, de perspective, d’interprétation ? Notre raison a simplement été désentrainée à assimiler nos réalités. Que des gens frustes s’en servent pour poser des actes à leur image ne lui ôte pas non plus sa valeur. Le courant alternatif a bien fait plus sinon autant de morts que la première guerre mondiale ; cela n’a pourtant jamais remis en question son importance. Et alors ! Pourquoi les Camerounais devraient-ils avoir honte de leur savoir ? Jusqu’à quand devront-ils faire semblant d’être qui ils ne sont pas ? Quand prendront-ils enfin la mesure de la puissance de leur spiritualité ?

Grâce à La société des bienheureux, tout prend enfin sens. Les personnes à la fortune douteuse qui chaque jour se rendent coupables d’outrage à la pudeur sans en être inquiétées, les jeunes qui s’embourgeoisent du jour au lendemain et meurent tout aussi vite sans que le fisc ne s’en mêle, les journalistes et les universitaires qui n’ont d’autre vie que d’habiter les plateaux télé où ils brassent du vent comme si leurs jours en dépendaient, les vols récurrents de nouveau-nés au sein même des hôpitaux, les accidents mortels de la route à n’en point finir qui jamais n’émeuvent le gouvernement, les coups de fatigue qu’on ne s’explique pas après avoir reçu un don ou un cadeau… Mutt-Lon met un point d’honneur à étayer la dangerosité du principe caché derrière la notion a priori noble de la gratuité. Il entrebâille les portes de la nuit pour nous permettre de regarder en dedans afin de mieux comprendre ce qui nous arrive et qui nous sommes. Il nous invite à un voyage au cœur de l’ombre pour en tirer la meilleure part.

Mutt-Lon est un auteur agréable à lire. Son style ne s’encombre pas de réflexions philosophiques lourdes et de tournures langagières indigestes. Il écrit comme on vit : avec simplicité et gouaillerie. Ses récits ont ceci de particulier qu’ils happent dès les premières pages. Ils sont vivants, intenses, de sorte qu’ils nous suivent jusque dans nos rêves. En cela, La société des bienheureux est un roman sublime.

Au-delà d’être une autopsie de la société camerounaise, La société des bienheureux paru en 2025 aux éditions Ifrikiya, apparaît comme une suite logique de Ceux qui sortent dans la nuit, roman que l’auteur évoque sans le nommer. Dans ce dernier, Mutt-Lon posait déjà la sorcellerie comme une science capable d’impulser une révolution à travers des voyages dans le temps. Il n’est donc pas à exclure que l’indatable Nnom Moro qui s’est inspiré du prix Ahmadou Kourouma 2014 pour mettre sur pied le fameux projet 109, soit Jean-Paul Ada ou plus loin encore, Jam-Libe, tous deux personnages de Ceux qui sortent dans la nuit. Que Nnom Moro dispose de mallettes contenant d’intarissables millions tout juste bons à acheter des biens qui s’évaporent après sept jours est peut-être le signe que le secret de la dématérialisation des objets a enfin été retrouvé. Et si les romans de Mutt-Lon n’étaient pas la fantaisie ou la science-fiction que s’imaginent les ingénus ? Et s’ils étaient en train de poser les jalons d’une révolution sous notre nez ? Et si Mutt-Lon venait du futur ?    

Kelly YEMDJI

2 réponses

  1. Cyril Sofeu dit :

    Merci Kelly pour ce rendu tout aussi futuriste que la vision de Mutt-lon. Pour avoir lu le livre, j’avoue que tu as touché du doigt la et/ou les vision (s) de l’auteur qui s’inscrivent dans la suite logique de son roman Ceux qui sortent dans la nuit. Le oint que tu as construit entre les deux romans est simplement magnifique. C’est une trouvaille, digne d’une lectrice avertie, animée par une volonté « inavouée » de faire de la littérature comparée une excellente théorie de compréhension de notre univers à travers les textes. J’ai aimé. Merci et à très vite.

  2. Cyril Sofeu dit :

    Merci Kelly pour ce rendu tout aussi futuriste que la vision de Mutt-lon. Pour avoir lu le livre, j’avoue que tu as touché du doigt la et/ou les vision (s) de l’auteur qui s’inscrive (ent) dans la suite logique de son roman Ceux qui sortent dans la nuit. Le pont que tu as construit entre les deux romans est simplement magnifique. C’est une trouvaille, digne d’une lectrice avertie, animée par une volonté « inavouée » de faire de la littérature comparée une excellente théorie de compréhension de notre univers à travers les textes. J’ai aimé. Merci et à très vite.

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