Oumarou Mal Mazou: L’écrivain a pour mission de s’attaquer à l’injustice

Oumarou Mal Mazou est un traductologue et traducteur camerounais. Il est auteur de quatre recueils de poèmes publiés depuis 2006. Son premier roman intitulé Sanda, l’enfant du monde (Éditions de l’Esprit, 2026) est un palimpseste où se lit manifestement le texte sacré de la résilience et de la confiance en soi, des ornières pour la réalisation des rêves.

BL : Monsieur Oumarou Mal Mazou, nous sommes heureux de vous recevoir et vous laissons le soin de vous présenter à nos lecteurs.

OMM : Je vous remercie, cher Boris Noah, de me recevoir. Comme vous l’avez souligné à l’entame de votre propos, je suis Oumarou Mal Mazou, traducteur de profession, né à Mindif, dans l’Extrême-Nord, il y a 51 ans. Je vis et travaille à Yaoundé dans l’administration publique depuis bientôt vingt ans, marié et père.

BL : Monsieur Oumarou Mal Mazou, vous êtes donc titulaire d’un doctorat en Langues, Lettres et Traductologie soutenu à l’Université de Liège en 2020. Il est intitulé : « Analyse du mbôkou, une poésie orale peule du Nord-Cameroun, et de sa traduction en langues européennes : le transfert de l’humour verbal ». Selon vous, quel était l’intérêt de porter une réflexion sur la poésie orale peule ?

OMM : Mon travail est parti d’un constat : les études traductologiques sont pour la plupart eurocentriques, portées généralement vers des combinaisons linguistiques impliquant les langues européennes et/ou orientales. J’ai donc pensé qu’il était important que je porte un regard sur la traduction de la littérature en langues africaines et notamment, ma langue maternelle le fulfulde (ou peul).  Le choix de la poésie orale peule est motivé par le fait qu’aujourd’hui, elle a disparu du paysage artistique peul car elle n’est plus performée. Heureusement, on dispose d’un corpus conséquent et dont l’étude de la traduction participe de sa diffusion et de son importance en tant qu’objet d’étude, l’humour et la satire étant ses principaux traits caractéristiques.

BL : Que représente Fernando d’Almeida pour vous, cher Oumarou Mal Mazou  ?

OMM : Fernando d’Almeida a été mon enseignant de littérature à l’Université de Douala dans les années 2000. Au cours de cette période, la poésie nous a rapprochés. En effet, à l’occasion d’une compétition facultaire, mon texte, pourtant anonymisé, l’avait marqué et il avait demandé à me rencontrer. Malheureusement, la compétition n’avait pas eu lieu. Mais depuis lors, nous sommes restés proches, du point de vue littéraire et humain, jusqu’à son départ de ce monde. Pour me résumer, d’Almeida m’a beaucoup inspiré et m’a permis d’affiner ma sensibilité poétique.

BL : Vous publiez votre premier recueil de poésie en 2006, Au cœur du néant. Depuis quand écrivez-vous et comment est né ce texte ?

OMM : Au cœur du néant a été justement publié en 2006. Mais les poèmes qui le composent datent de 2002. C’était justement d’Almeida qui m’encouragea à les publier, après avoir lu le tapuscrit. Le recueil aborde des thèmes variés, allant de l’absurdité de la vie aux questions politiques.

BL : Tour à tour, vous faites paraître Pensées de l’éphémère, Phantasmes, et Le sens de la promesse qui sont réédités aux Éditions de l’Esprit (2026) sous le titre Trilogiques. Alors, pourquoi Trilogiques ?

OMM : Trilogiques, comme le titre l’indique, est une trilogie composée de trois recueils publiés en trois temps. Le choix de rééditer les trois textes par un éditeur local, en l’occurrence De L’esprit, participe de la volonté de les rendre accessibles au public camerounais. Pour cela, j’ai dû résilier les contrats qui me liaient aux éditeurs français.

BL : Ce florilège est l’expression tenace de votre Moi, un Moi qui s’oppose à l’injustice sociale, un Moi qui questionne la vie et la mort, un Moi qui psalmodie l’amour pour panser blessures et meurtrissures…

OMM : Effectivement. Il s’agit d’une expression profonde de mon être, jusque dans mon intimité. Mais quand je parle de MOI, je parle aussi de l’Autre. Ces questionnements, tout le monde les vit à sa façon.

BL : Sanda, l’enfant du monde, est votre première production romanesque. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce roman ?

OMM : C’est un projet que je nourrissais depuis longtemps, mais je me disais tout le temps que la trajectoire de ma vie n’est pas si extraordinaire. En même temps, je souhaitais partager mon expérience avec mon fils et mes autres enfants qui viendraient après lui. Sauf que pour de nombreuses personnes qui ont croisé mon chemin et qui ont vu ce que je suis devenu, il fallait que je fasse de ce parcours un témoignage. La dernière à m’avoir convaincu de le faire est une ancienne professeure d’anglais que j’ai retrouvée non loin de Boston, aux États-Unis d’Amérique l’été dernier. J’ai donc choisi de partager cette histoire plutôt sous la forme d’une autofiction, pour reprendre les termes de Serge Doubrovsky.

BL : Dans quelle mesure, selon vous, Sanda est un enfant du monde ?

OMM : Sanda est un enfant du monde, car son parcours est la conjugaison des efforts divers venant de partout. Il est né quelque part, mais il a grandi loin du noyau familial, loin de son village natal. Ses pérégrinations l’ont amené à être le fils adoptif de tout le monde, d’où ce titre.

BL : La littérature étant l’expression du beau où l’esprit créatif est prédominant, pourquoi avez-vous fait le choix de donner le nom Sanda à votre protagoniste lorsqu’on sait que Sanda est une autre appellation d’Oumarou, votre prénom ?

OMM : C’est d’abord un roman autobiographique. Au départ, je l’avais titré L’enfant du monde. Puis, j’ai trouvé le titre trop général et en fouillant sur internet, j’ai découvert que plusieurs romans avaient le même titre. J’ai décidé alors d’ajouter Sanda pour marquer la particularité. Comme vous le savez, c’est un roman autobiographique et non un récit autobiographique. J’ai tenu à romancer de nombreux détails pour éviter de tomber dans le piège de la monotonie et de la sublimation de soi.

BL : Décidemment, Mindif est une métaphore obsédante…

OMM : Mindif est en moi ce qui constitue des racines et des ailes. J’y suis né, j’y ai passé les moments les plus importants de ma vie, l’enfance, puis une bonne partie de l’adolescence et de mon âge adulte. Mindif habite en moi. Mes racines y sont solidement enfouies, et les ailes que cette terre natale m’a données me permettent de m’envoler vers d’autres contrées et d’y retourner constamment, sans jamais vouloir me déraciner. Il est donc normal qu’inconsciemment, Mindif habite mes textes avec obsession.

BL : Quand on vous lit, on constate également que le mois de septembre vous semble si cher. Un choix conscient ou inconscient ? Que doit-on comprendre ?

OMM : Je viens de le réaliser ! Septembre est un mois important pour moi : c’est d’abord un mois qui incarne la transition et le renouveau intellectuel. Au Cameroun et dans de nombreux pays du monde, c’est un mois consacré à la rentrée scolaire. Mais en dehors de retourner à l’école chaque septembre, le mois de septembre est beaucoup plus que cela : J’ai débarqué à Douala pour m’y installer le 19 septembre 1995. Par ailleurs, ce neuvième mois de l’année grégorien a vu deux événements importants de ma vie : mon père est décédé le 21 septembre 2001 et mon premier fils naquit le 27 septembre 2011. C’est tout à fait normal que ce mois devienne aussi une métaphore obsédante dans mes écrits.

BL : Votre « Je s’attaque aux maux/À travers des mots/Forgés en blanc et noir » (Trilogiques, p. 158). Jusqu’où compte-t-il aller ?

OMM : L’écrivain a pour mission de s’attaquer à l’injustice en ayant pour arme son texte et pour munitions ses mots. Mon JE compte ainsi combattre les injustices dans leur dernier retranchement. Aujourd’hui par exemple, la France réhabilite la mémoire d’Alfred Dreyfus, injustement accusé et condamné à perpétuité pour haute trahison. Il faut rappeler que c’est Émile Zola qui s’est levé contre cette injustice, à travers son célèbre article « J’accuse », publié en 1894. Par son engagement et en raison des résultats obtenus, l’écrivain Zola devient le symbole du pouvoir de l’écriture au service de la défense d’un homme injustement condamné et de la vérité.

BL : Merci pour votre disponibilité !

Interview réalisée par Boris Noah, pour Biscottes Littéraires

Aucune réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Enter Captcha Here : *

Reload Image

×

Aimez notre page Facebook