Léonora Miano m’est toujours apparue comme une forteresse. Souvent hostile, jamais pénétrable. Outre cette colère sourde et meurtrière, ses écrits portent en eux une grandeur, une élégance qui frisent la suffisance de ceux qui, même pendant qu’ils se cherchent, savent qu’ils savent. Les intrigues de Léonora Miano ne sont pourtant pas les bien gentils récits de contes où le bien finit par triompher sur le mal. Tout en marchant sur des braises, ses personnages ont toujours porté en eux une indéfectible solitude. Ils ne transigent cependant jamais sur leur dignité, pleins qu’ils sont d’eux-mêmes et ou de leurs blessures.
Cette hauteur vertigineuse vis-à-vis des gens et de la vie elle-même m’a intriguée. J’ai voulu connaître Léonora Miano. Non pas l’autrice mais la personne derrière, celle qu’elle est lorsqu’il ne s’agit pas de brandir de grandes phrases, de faire valoir de flamboyantes analyses philosophiques, sociologiques et politiques, d’autopsier froidement l’esprit humain, la mémoire, l’ombre. Et je l’ai cherchée à travers ses personnages, à défaut de pouvoir effectuer un pèlerinage au Togo. De L’intérieur de la nuit à Rouge impératrice en passant par Contours du jour qui vient, Ces âmes chagrines, Crépuscule du tourment I et II.
J’ai découvert que Léonora Miano devient un labyrinthe lorsqu’elle cesse d’être une forteresse impénétrable. Dans Crépuscule du tourment I par exemple, on lit Madame et on lui trouve une profondeur, une consistance et une intimité qui font penser qu’il n’est plus question seulement de fiction. Madame est réelle, elle existe. Madame c’est Miano. Alors on crie Hourrah ! on sait enfin qui est Léonora Miano, on la tient ! Mais on éprouve, alors qu’on reste dans le même roman, le même sentiment avec les trois personnages suivants, Amandla, Ixora et Tiki. Léonora ne peut être à la fois ces quatre femmes fondamentalement différentes. Mais alors, qui est-elle vraiment ? Que lui a couté d’avoir un verbe si puissant, si profond, si beau ? Quel est l’envers du décor de ces romans absolument renversants ? Surtout, me suis-je toujours obsessionnellement demandé si l’occasion me pouvait m’être donnée un jour d’approcher la seigneuresse insaisissable. Puis je suis tombée sur STARDUST !

STARDUST de Léonora Miano est une si longue lettre. Ecrite par Louise à l’adresse de Mbambe, sa grand-mère maternelle dont elle n’a pas pu répondre au dernier courrier. Cette lettre, c’est avant tout à sa propre adresse que Louise la rédige. Parce qu’elle ne peut oublier. Avoir le courage de regarder à l’intérieur de soi avec lucidité. Trouver la paix.
Partie en France poursuivre ses études, Louise perd le droit d’y rester. Avec son amoureux qu’elle fréquente depuis la pré-adolescente, débute l’errance. Ils vont d’hôtel en hôtel. Tous aussi crasseux les uns que les autres. C’est dans l’un de ces minables hôtels qu’elle découvre qu’elle est enceinte. A 23 ans. Hors mariage. Sur les bancs de la fac à Paris grâce à une bourse creuse de l’État camerounais. Au milieu des années 90. Alors qu’elle est brillante et que, plus important encore, ses parents – divorcés – ont une réputation bourgeoise – déjà péjorée par la dévaluation du CFA – à tenir. Catastrophe ! Et même s’il n’avait jamais été question pour Louise de perpétuer l’espèce du fait de la complexité de ses rapports avec sa propre mère, elle décide de garder l’enfant. Bliss est venue au monde malgré la faim, malgré l’errance.
Refusant d’élever à la fois sa fille et son amoureux, Louise s’en va un beau jour. Tracer son chemin. Avec pour seuls bagages Bliss qu’elle aime plus que tout et un sac contenant les affaires de la petite.
Louise et Bliss échouent à Crimée, dans un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale. Le Centre est un mot enjoliveur pour décrire la fosse commune que Louise découvre à Crimée. Toutes les nuances de la misère s’y entassent et se côtoient. Les reprises de justice qui n’ont ni sou ni personne. Les vendeuses de presse à la criée. Les toxicomanes enceintes et plaquées. Les femmes battues qui n’en peuvent plus des coups. Les rebelles de familles immigrées. Les caractérielles. Les rêveuses. Les dépressives. Les dingues. Les paumées. Les dépassées par un monde qui change trop vite. Les mal placées au sein d’une société cloisonnée. Les montrées du doigt par un système qui a refusé de les accueillir pleinement.
Elle doit préserver son âme de tant de précarité. Ne pas se vautrer dans le dénuement, même provisoirement. Ne pas perdre la tête. Surtout ne pas oublier qu’on a droit à mieux, qu’on peut avoir mieux. Louise nous raconte une France qu’on omet de nous montrer à la télé. Celle qui entasse ses défavorisés derrière de hauts mûrs pour préserver sa beauté. Celle qui demande aux femmes battues de retourner chez leurs époux violents. Celle qui échoue à faire preuve de liberté, d’égalité, de fraternité. Celle qui interroge, enregistre, évalue et fiche compulsivement. Celle qui n’a de leçon à donner à aucun pays, aucune civilisation à répandre nulle part, parce qu’elle ne vaut pas mieux. Celle qui ne prend en compte que les souffrances budgétées. La France du tiers monde, celle des analphabètes, des abîmés, des refoulés.
Portée par l’amour dont Mbambe a toujours fait preuve à son égard et par la confiance que Bliss a placée en elle en la choisissant pour mère, Louise se bat. Pour pas qu’on lui retire la garde de sa fille. Faire quelque chose de sa vie à défaut d’être chanteuse. Terminer ses études. La montagne de la réinsertion sociale est haute. Elle pleurera en chemin, c’est sûr. Elle voudra mettre fin à ses jours, c’est certain. Mais elle y arrivera. Parce que sa fille mérite l’amour et l’ancrage qui lui ont manqués. Parce que les histoires de Véronique, de Virginie, d’Asma, de Tao, de Prudence et toutes les passagères de Crimée méritent d’être racontées. Parce qu’elle-même, Louise, est faite d’une poussière d’étoiles. Maya Angelou, Césaire, Damas, Balwin, Glissant, Langton et Countee Cullen l’accompagneront de leur poésie. Et si leurs vers tarissent, il restera assez de Blues, de Jazz, de Gospel, de Soul, de New Jack et d’Acid Black pour lui tenir compagnie. Elle gravira l’Everest de la réinsertion jusqu’à son sommet.
Cette lettre, Louise l’écrit au présent de l’indicatif. Car même si elle arrive à faire la paix avec ce passé, il n’en reste pas moins vivant dans son esprit. Ses phrases sont simples, courtes. Comme souvent lorsque l’on négocie avec soi-même, ou qu’un consensus a enfin été trouvé et qu’on craint de rompre son équilibre délicat. Le ton pur du récit n’évoque aucune pitié malgré l’extrême précarité qu’il relate. C’est que Louise est lucide. Le respect qu’elle exige ne s’acquiert pas en s’apitoyant. Alors elle habille ses propos de tout l’orgueil auquel sa remarquable intelligence lui donne droit, orgueil qui est tout aussi bien celui des écorchés vifs. L’échec fait partie du processus ; il n’y a de fait aucune raison d’en pâlir. Louise écrit donc. L’œil sec. La main affirmée. Le cœur serein.
Paru chez Grasset en l’an 2022, STARDUST de Léonora Miano s’ouvre sur un avant-propos sincère, soulignant que le texte a été écrit plus de deux décennies avant sa publication. Vingt années, le temps de bâtir une enviable carrière d’écrivain, à mille lieues de la vulnérabilité dont le texte fait étalage. Vingt années, le temps surtout de faire le point avec qui on est. Car l’histoire racontée n’est pas une fiction. Louise raconte Léonora. Louise est Léonora. Et cette fois, pour de vrai, on la tient !
Santé !
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