Une journée dans la vie de Afokou (2/4) Claude K. OBOE

Une journée dans la vie de Afokou (2/4) Claude K. OBOE

Je me retrouvai la nuque au sol. Je ne compris pas tout de suite ce qui m’arrivait. Dans mon étourdissement, j’entendais comme dans un rêve : «Je t’avais dit de ne pas tirer fort. Tu as brisé le visage du pauvre. Et s’il mourrait maintenant. Et pourtant, on s’était dit : « balle aux pieds quand les gens passent ». Tu sais que nous n’avons pas le droit de jouer dans la rue. A cause de toi, on risque d’arrêter le jeu. » Quand je me suis réveillé, il y a avait un attroupement autour de moi. Et dans ce tohubohu, le plus baraqué des joueurs, bousculé par la foule, s’écrasa sur moi. Je ne pus me débattre. Je passai un bon moment sans pouvoir bouger. Quand j’ouvris correctement les yeux une seconde fois, je me retrouvai seul. Une dame passait. Elle avait quelque chose sur la tête. Un bagage constitué d’une grande bassine dans laquelle trônait une grande jarre, des gobelets et de petites bouteilles. C’est tout ce que je réussis à voir. Elle s’arrêta à mon niveau, s’abaissa, me toucha la tête, s’enquit de mes nouvelles, prit de l’eau et me lava ma tête, puis repartit en me disant de faire attention. A son départ, elle cria à la volée : « Koko zozo, bouillie chaude, venez acheter! ». Je compris qu’elle était une vendeuse de bouillie. Moi qui aurais aimé qu’elle m’eût donné de la bouillie au lieu de me laver la tête.  Il me fallut quelques minutes pour me relever. Tant bien que mal, un peu étourdi, je décidai de traverser la route. Vivement que je quitte ce lieu où j’ai failli laisser ma peau. Je ne fis pas trop attention ni aux passants, ni aux motocyclistes, ni même aux voitures.

 

Le feu vert venait d’être allumé, ce qui signifie le top pour les engins, et un arrêt pour les piétons, mais moi je ne voyait plus bien.  Toujours sous le choc de ma chute et n’ayant pas mes idées complètement en place, je m’enfonçai sur la route. Devant moi, je vis une ruée de zémidjan et de motocyclistes pressés et menaçants. On aurait dit une course pour voir qui serait le premier. Le comportement de tous ceux-là qui foncèrent droit sur moi n’était pas normal. En quelques fractions de secondes, le temps de quitter cette voie de malheur, j’entendis un bruit métallique sur les pavés mal famés de Gbégamè. Je manquai de me faire ramasser par un zémidjan en furie, les yeux rouges de colère et de rage. Je compris plus tard à travers les grosses insultes qu’il débita à mon endroit qu’il y a un bon moment qu’il n’ait trouvé aucun client. Il acheva son oeuvre en me lançant sans ambages et sans vergogne : « Glétanou ! D’où viens-tu et que fais-tu en villeCul de ton père! Cul de ta mère. Akobanon« .

 

Cet incident  faillit créer un accident. Je venais d’échapper belle. Je deviens la risée et le sujet de conversation de tous les passants. Tous ceux qui me regardaient souriaient, d’autres faisaient la moue. Moi je les comprenais, parce qu’eux ne pouvaient pas comprendre ce que j’endurais. Depuis le matin, je n’avais encore rien mangé. Je prendrai volontiers tout repas qu’on m’offrira. Je réussis néanmoins que traverser enfin la route. Je continuai mon chemin sans savoir où j’allais. Le soleil, du ciel, insensible à ma souffrance, envoyait sur la terre, des rayons brûlants, beaucoup plus  brûlants, à mon goût, ce jour-là. Je crachai. Pas grand-chose ne sortis de mon ventre. Même dans ma bouche, il n’y avait pas assez de salive. C’était la faim qui s’installait toujours. Je relevai la tête, je regardai au loin. J’endentais des rires, des cris, des insultes à tout vent. Tout cela ne me disait rien, tel un canard à qui on jette de l’eau, je ne ressentais rien. Je n’étais pas loin d’une place publique. Je compris plus tard que j’étais à la « Place Nénine ». Dès que je m’y rendis, je choisis une banquette. Je regardais alentours. Personne. Je m’assis. C’était un mois de décembre. Un mois de décembre où la vie ici à Cotonou n’est pas aisée. Et pour cause, le climat en ce moment ne permettait pas des mouvements brusques, désordonnés, ou irréfléchis. Lorsque l’harmattan sort dans nos villes, les habitudes changent. Le vent étant très frais et à la fois sec, la respiration était un peu difficile.  On se couvre des orteils à la tête. Malgré les deux chemises et les deux pantalons que je portais, je sentais en moi un peu de fraîcheur sèche. Toute ma peau était couverte d’égratignures et  fendillée par endroit.

 

Puis une grosse dame blanche vint s’asseoir à côté de moi. Une cinquantenaire, une grosse tête couverte de cheveux laissés au bon vouloir du vent, qui n’hésitait pas à les soulever dans tous les sens. Ce qui me surprit chez elle, est qu’elle avait deux gros yeux injectés de sang. Contrairement à sa tête, le reste du corps était couvert à cause de cet harmattan qui ne faisait pas de différence entre enfants, jeunes ou vieux. Au bout de ses orteils, ses ongles dépassaient la taille normale. Quant aux doigts, la situation était davantage alarmante.

Toute naturelle, elle retira de son sac un gâteau et se mit à manger sans me lancer un regard quelconque. Je ne dis rien, mais récitais intérieurement la prière du Notre Père en la réduisant simplement à la répétition incessante du « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Elle sortit un deuxième gâteau et le mangea, puis un troisième. Combien de litres de salive avais-je avalés ? Dix ? vingt ? Cinquante ? Je n’en sais rien. La seule chose que je sais et dont j’étais au moins au sûr, est quand je la vis sortir le quatrième gâteau, j’étais en ce moment convaincu que ma prière était enfin exaucée, que gâteau-là m’était destiné et qu’elle me l’offrirait de toute évidence. Un petit sourire vint se loger au coin gauche de mes lèvres. Mais Rien. Toujours Rien. Dès qu’elle eût fini de tout manger, elle ouvrit son sac, prit une bouteille d’eau, la but,  puis un livre : « Johnny chien méchant« ,  un roman d’Emmanuel Dongala.

 

A SUIVRE…

 

 Claude K. OBOE

2 comments

Vraiment drolesque! On aurait pu en rire mais la narration de ce texte nous plonge dans la réalité grotesque de cette vie.

Une belle carte postale d’une ville bouillonnante et grisante….la violence à fleur de peau….chacun pour soi…
La faim vers la fin ou la fin vers la faim…le calvaire d’un affamé….on verra quand un morceau de nourriture dans sa bouche?

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