Partir ou rester… L’infamante République, Habib DAKPOGAN

Partir ou rester… L’infamante République, Habib DAKPOGAN

Bienvenue dans l’infamante république. Habib nous plonge, dès les premières lignes de ce roman, dans la savane des pratiques peu orthodoxes érigées en dogmes infrangibles qui quadrillent les cultes paradoxalement occultes et publics qui ont cours dans l’administration de ce pays infâme. Attention, pour fleurir dans les « tropicalités » de ces administrations taillées selon la rigueur de la loi de la sélection naturelle, il n’y a qu’un secret  : faire sien le dicton des « dix doigts inégaux« . Que l’administration soit « le meilleur endroit pour illustrer que nous sommes fondamentalement inégaux devant la loi« , Fifa, l’héroïne du livre et son mari ne devraient pas mettre assez de temps pour s’en convaincre. Et pourtant Fifa retournera dans tous les sens la poignante question : « partir ou rester? ». Devait-elle accepter de rejoindre son nouveau poste à Totaligbé, dans le Nord profond, ou décider de jouer les cartes orthodoxes de la corruption structurelle et fonctionnelle qui peut faire bouger les pions sur un échiquier où le jeu est déjà terminé ou prédéterminé? Qu’elle ait eu le tournis en voyant affiché sur la liste des admis le nom de son amie Sènuwa, qui le jour de la composition, était pourtant hospitalisée, Fifa prendra son mal en patience pour comprendre que l’argent et les « relations », sous les tropiques, sont la solution à tous les problèmes.

Fifa âgée seulement de 22 ans, est titulaire d’un Brevet de Technicien Supérieur (BTS) en Finances et Comptabilité, et aussi nantie d’une petite fille d’environ cinq ans: Mina. Ses correspondances avec son mari constituent la trame de l’œuvre. Progressivement, Fifa abandonne la pratique épistolaire pour le téléphone. En effet, un téléphone solaire vient d’être installé dans son bureau. Un téléphone qui ne marche pas toujours bien. Fifa est contre la corruption, la gabegie, le népotisme. Elle a en horreur le détournement et l’usage à des fins personnelles et privée des biens publics. Quelques mois plus tard, son bureau bénéficie de l’installation d’un vrai téléphone conventionnel: source de tentations. A longueur de journée et de nuit, elle s’oublie en de longues conversations téléphoniques avec son mari resté au Sud, à Zounkodaho, la capitale insalubre de la république sans vision ni ambition: république infâme, sans âme, centre des drames administratifs les plus ignobles.

Dans cette république, prototype de bien pays de l’Afrique, les meilleurs cadres de l’administration ne sont pas toujours les plus méticuleux, trop conscients de leur tâche, et qui l’assument avec zèle et abnégation. Ces derniers deviennent encombrants pour le chef qui les fait muter pour « difficulté d’intégration ». Ici, le pays est un gâteau moelleux. Il faut savoir s’y tailler sa part. Ici, les secrétaires refusent de dactylographier les rapports des séminaires où ils n’ont pas été retenus comme secrétaires. Ici, comme c’est souvent le cas sous les tropiques, on organise moins les formations pour accroître les compétences que pour avoir des per diem à s’ajouter sur le salaire. Pour vivre heureux, il faut s’accrocher à l’une des branches de l’arbre dominateur de la savane politique. La survie est fille d’habileté à savoir se positionner et régler les comptes aux chiffres. Ici, il faut savoir « mettre de côté » certains produits de nécessité et de luxe que jamais le salaire honnête ne saurait offrir…

Habib nous fait toucher du doigt la gravité de nos maux. Sous nos cieux, on ne parle plus de corruption C’est la pourriture, la déliquescence avancée. Tout le tissu social est atteint, les intelligences éteintes, les plus vertueux pervertis. Les nominations sont fantaisistes, faites sur fond de récompense ou de volonté manifeste de dilapider les maigres ressources d’un Etat malade de l’incivisme et de l’inconscience professionnelle de ses fils. La notion de « la nation » n’existe plus. A la patrie se substitue le parti politique. Peu importe le pays devenu malheureusement « Mibinadou, (…) territoire d’échos ayant acquis le veto du dire à force de crier des principes virtuels. »

Ce roman d’Habib DAKPOGAN, en réalité, un long récit, se veut le cri de révolte d’un patriote écœuré de voir se mourir sa patrie. C’est un joyau paru aux Editions Ruisseaux d’Afrique en 2006, véritable vade mecum qui nous permet de réfléchir sur les causes réelles du mal nègre. Si nous sommes encore en voie de sous-développement, c’est peut-être parce que nous faisons une mauvaise gestion des Ressources Humaines. Cette œuvre nous relance, avec à la clef l’humour et le délire, l’auto dérision et la satire, sur les sentiers d’une conversion réelle et profonde. La solution à nos maux réside dans cette dialectique: « Pourquoi dois-tu toujours revenir sur la question de ce que l’avenir nous réserve dans ce pays? Demande-toi plutôt ce que nous réservons à l’avenir de notre pays » (P. 161). Partir ou rester… L’infamante République est écrit dans un style simple, aéré, accessible à tous. On peut l’emporter partout. On peut le lire d’un trait, ainsi qu’on avale le « Talokpémi »…

 

Destin Mahulolo

2 comments

Comments are closed.

×

Aimez notre page Facebook