Vers une néo-dialectique culturo-citoyenne : penser la révolution intime et collective
Le sursaut attendu ne se loge pas dans les procédures convenues mais dans une traversée intérieure. Le long poème Révolution ! de Jean-Pierre Noël Batoum, publié en octobre 2025 aux Éditions Tila Africa, s’impose comme une œuvre de rupture. Il ne se contente pas de dénoncer, il arrache le lecteur à la torpeur et l’oblige à respirer autrement. Écrit dans une langue qui saigne et qui soigne en même temps, il inscrit la poétique du Care dans une démarche culturo-citoyenne où l’art devient matrice de transformation et où la mémoire se fait levier de renaissance.

La poétique du Care comme matrice de la néo-dialectique
La poétique du Care, telle qu’elle se déploie dans Révolution !, n’est pas une simple éthique de la sollicitude. Elle est une architecture de résistance, une manière de tenir debout dans un monde qui s’effondre. Batoum ne parle pas de prendre soin comme on répète une consigne morale, il parle de prendre soin comme on sauve une terre qui brûle, comme on protège une mémoire menacée d’effacement, comme on reconstruit un pays qui s’effondre.
La néo-dialectique culturo-citoyenne déployée dans l’acte d’écriture de Batoum se nourrit de cette tension. Elle refuse la logique binaire du pouvoir et de la soumission, elle propose une dynamique de co-construction et de co-création où l’individu ne se dissout pas dans la masse mais s’élève avec elle. Le texte-fleuve de Batoum est traversé par cette dialectique, il ne cherche pas à séduire, il cherche à réveiller. La médiocratie, décrite comme une sorcière se nourrissant du sang des enfants, n’est pas une métaphore gratuite, elle est une image viscérale qui oblige à voir la décomposition sociale camerounaise et africaine. La poétique du Care devient, ici, praxis, elle invite à transformer nos sociétés de l’intérieur par une lumière qui ne vient pas des institutions, monotone, mais des consciences.
La pertinence d’une écriture de rupture
Ce qui rend Révolution ! particulièrement pertinent, c’est sa capacité à s’inscrire dans le prolongement des grandes interrogations littéraires africaines, tout en proposant une voie singulière. On pense à Ahmadou Kourouma (Les soleils des indépendances, 1970 et En attendant le vote des bêtes sauvages, 1998), qui a mis en scène la désillusion postcoloniale, à Mongo Beti (Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, 1972), qui a dénoncé la confiscation des rêves collectifs, ou encore à Patrice Nganang (La Révolte anglophone, 2018), qui a inscrit son écriture dans l’urgence des crises contemporaines.
Dans cette constellation critique, l’œuvre de Batoum se distingue par son souffle poétique. Là où le roman de Charles Gueboguo (Cacophonies des voix d’Ici, 2018) déploie une polyphonie pour dire les fractures d’un pays imaginaire, miroir du Cameroun, Batoum choisit la densité du poème pour réveiller les consciences. Les deux démarches convergent dans leur refus de la superficialité et leur volonté de convoquer la mémoire comme levier de transformation. Mais Batoum, en 2025, déplace cette exigence vers une poétique du Care, qui ne se contente pas de dénoncer mais qui propose une architecture de renaissance.
Ainsi, la pertinence de son texte ne réside pas seulement dans la force des images ou dans la densité de la langue, mais dans sa capacité à démontrer que la littérature demeure un espace de résistance et de transformation. Là où d’autres ont montré les balbutiements politiques, les confiscations de liberté ou les crises identitaires, Batoum rappelle que la révolution véritable ne peut se réduire à un constat. Elle doit se vivre dans les corps, dans les consciences, dans les pratiques quotidiennes. Son écriture devient alors un instrument de lucidité, une manière de faire émerger un débat fort, par le foisonnement des problématiques protéiformes qui traversent nos sociétés.
La révolution comme sursaut intime et collectif
Chez Batoum, la révolution véritable se situe dans l’intime, dans la capacité des individus à refuser la résignation et à réinventer leurs pratiques quotidiennes. Elle se déploie dans les familles, dans les quartiers, dans les villages, là où la parole se transmet et où la sagesse se partage. Cette révolution intime se nourrit de la mémoire des ancêtres, des cris des jeunes générations, des blessures accumulées dans les corps et dans les terres. Elle ne cherche pas le bruit mais le bien, elle ne vise pas l’héroïsme solitaire mais l’éveil collectif.
Dans la démarche « scripto-créative » de Batoum, la littérature devient alors praxis. Elle ne cherche plus le divertissement mais l’éveil. Elle convoque les artistes et les écrivains à une responsabilité, non pas rechercher la lumière des projecteurs mais porter une lumière intérieure, une flamme qui ne s’éteint pas. Dans cette perspective, Batoum rejoint les grandes voix qui ont montré que l’art pouvait devenir un levier de transformation sociale, mais il le fait en inscrivant cette exigence dans une poétique du Care, qui associe la mémoire, la sollicitude et la résistance.
La terre à faire renaître, vers une citoyenneté poétique
Le Kamerun, écrit Batoum, n’est pas une terre à vendre mais une terre à faire renaître. Cette phrase, qui résonne comme une déclaration d’amour et de guerre, ouvre une réflexion sur la citoyenneté poétique. Être citoyen, ce n’est pas seulement participer aux institutions, c’est habiter la terre avec responsabilité, aimer le pays comme une maison commune, refuser de brader ses rêves.
Cette citoyenneté poétique rejoint les grandes interrogations portées par les écritures africaines depuis les années 1970. Comment habiter la terre avec dignité, comment refuser la superficialité et réinventer une communauté fondée sur la reconnaissance mutuelle. La néo-dialectique culturo-citoyenne proposée par Batoum invite à dépasser les clivages artificiels et à inscrire les aspirations individuelles dans une dynamique collective. Elle refuse les illusions de surface et appelle à une profondeur relationnelle.
Dans ce sens, la révolution n’est pas un événement ponctuel mais un processus continu. Elle se nourrit de la diversité des expressions artistiques, de la pluralité des voix, de la capacité des citoyens à dialoguer et à construire ensemble. Elle est une traversée, une marche, une parole qui vient du fond de la terre.
Révolution intérieure partagée
La néo-dialectique culturo-citoyenne, articulée à la poétique du Care chez Batoum, offre un cadre puissant pour penser les transformations nécessaires de nos sociétés. Elle valorise l’art comme moteur de changement et la citoyenneté poétique comme horizon. Révolution ! (Batoum, 2025) n’est pas un livre de circonstance, c’est une œuvre qui touche les tripes, qui oblige à voir, à sentir, à agir. Elle s’impose comme une voix qui dépasse les frontières nationales et rejoint les dynamiques culturo-littéraires internationales, celles qui font de l’écriture un espace de résistance et de création, celles qui rappellent que la littérature, lorsqu’elle refuse la superficialité et convoque la mémoire, peut devenir un instrument universel de transformation. Batoum inscrit ainsi son œuvre, poème-de-feu, dans une perspective mondiale où la poésie et la pensée critique se rencontrent pour ouvrir des horizons nouveaux, capables de relier les luttes locales aux aspirations universelles.
Par Baltazar ATANGANA dit Nkul Beti
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