Safia, un conte de fées républicain de Safia Otokoré : Ce que le couteau n’a pas pu taire !

Safia, un conte de fées républicain, co-écrit par Safia Otokoré et la journaliste Pauline Guéna, a paru chez Robert Laffont en 2005, avant d’être réédité en poche chez J’ai Lu en 2006. Né dans un bidonville de Djibouti, excisé et infibulé à sept ans, le corps de Safia Ibrahim est d’abord un territoire conquis. Ce qu’elle en fera — championne d’athlétisme, élue locale, militante — est la matière d’un récit qui refuse à la fois le roman de la volonté triomphante et la complainte victimaire. Dans un paysage éditorial qui parle souvent sur les femmes du Sud plutôt que de les laisser parler, ce livre tient à la fois du témoignage intime, du plaidoyer politique et d’un document analytique d’une actualité brûlante. Sa publication coïncide avec la Journée internationale des droits de la femme du 8 mars, dont l’édition 2026 rappelle que les violences faites aux filles et aux femmes demeurent un fait mondial, persistant et structurel. Ce que Safia avait nommé depuis son bidonville djiboutien, les commissions onusiennes et les tribunaux continuent de le documenter.

« Je suis née femme. Je suis née musulmane. Je suis née noire. Je suis née pauvre.

Je ne sais pas dans quel ordre je dois classer ces propositions.

Mais sur elles, parfois contre elles aussi, j’ai bâti ma vie. »

— Safia Otokoré, incipit

Un titre oxymore, un programme politique

Il existe des titres qui se contentent d’annoncer. Celui-ci se contredit, et c’est là que tout commence. Safia, un conte de fées républicain est un oxymore si dense qu’on pourrait l’entendre craquer sous la pression de ses propres termes. Le « conte de fées » convoque l’improbable, le merveilleux, la bienveillance extérieure qui surgit de nulle part pour changer un destin. L’adjectif « républicain » l’ancre aussitôt dans le politique, l’institutionnel, le laïc, le réel administratif. Ces deux mots ne devraient pas cohabiter. Ils le font pourtant, et cette tension irrigue le livre de la première à la dernière page, posant d’emblée la question centrale que l’auteure ne tranche jamais tout à fait, parce qu’elle est sans réponse simple : la République française est-elle un système de droit ou une promesse encore à tenir? Pour une femme noire, musulmane, issue d’un bidonville de Djibouti, la réponse n’est pas donnée d’avance.

Safia Otokoré, née Ibrahim le 17 octobre 1969 à Djibouti, co-écrit avec la journaliste Pauline Guéna un texte qui tient à la fois du témoignage intime, du plaidoyer politique et de ce que les sciences sociales nomment un matériau emic, soit un récit de l’intérieur, par celle qui a vécu ce qu’elle décrit, non reconstitué par un regard savant extérieur. Ce choix d’énonciation n’est pas anodin dans un paysage académique qui parle souvent sur les femmes du Sud plutôt que de les laisser parler. Il y a dans cette décision de prendre la plume à la première personne quelque chose qui dépasse le choix narratif : c’est un acte épistémologique. La démarche rappelle ce que bell hooks appelait l’exigence de prendre la parole depuis la marge plutôt que d’en accepter la représentation par le centre, non pas parce que la marge serait romantique, mais parce qu’elle offre un point de vue que le centre, structurellement, ne peut pas produire. Quatrième enfant d’une fratrie de dix, fille de réfugiés somaliens d’ethnie issak installés dans le bidonville du Quartier-3 de Djibouti, « sans électricité » précise-t-elle avec cette économie de détail qui dit tout, Safia naît dans un monde où son destin est déjà écrit. Père employé de l’armée française, mère femme du foyer qui incarne à la fois la résignation au sort prescrit et, parfois, une résistance silencieuse que l’auteure lira rétrospectivement comme un modèle ambigu. C’est dans ces interstices, entre le sort prescrit et la résistance possible, que le livre commence vraiment.

L’incipit comme équation politique

L’ouverture est saisissante d’une simplicité trompeuse. Quatre propositions courtes. Femme. Musulmane. Noire. Pauvre. Et cette phrase qui les suit : « Je ne sais pas dans quel ordre je dois classer ces propositions. » Ce n’est pas une hésitation rhétorique mais une pensée. Une pensée dense, rigoureuse, qui refuse la hiérarchie facile des oppressions. Avant la lettre et sans le vocabulaire académique, Safia Otokoré formule ici ce que Kimberlé Crenshaw théorisera en 1989 sous le nom d’intersectionnalité, soit l’impossibilité de hiérarchiser des oppressions qui s’imbriquent et se renforcent mutuellement, produisant ensemble une vulnérabilité qualitativement différente de chacun de ses composants pris séparément. Ce qui opprime Safia n’est ni seulement le genre, ni seulement la race, ni seulement la pauvreté, mais le système que ces trois réalités forment ensemble, dans un contexte spécifique, à un moment historique précis.

Cette lucidité inaugurale n’est pas un accès de vertige intellectuel. Elle correspond à une expérience concrète. Safia a appris très tôt que les systèmes qui la contraignaient se renforcent mutuellement. Sa féminité la rendait vulnérable à l’excision et au mariage forcé. Sa noirceur l’exposait au mépris colonial. Sa pauvreté la privait des ressources nécessaires pour fuir. Son appartenance à l’islam la plaçait sous une forme d’autorité religieuse qui légitimait les précédentes. Aucune de ces conditions n’aurait eu, isolément, le même effet. Quand on songe aux débats contemporains sur la pluralité des discriminations, notamment relancés par les affaires Pelicot et Epstein qui ont mis en lumière, selon le Haut-Commissaire de l’ONU Volker Türk, des systèmes sociaux qui réduisent au silence les femmes et protègent les hommes puissants, on mesure à quel point ce livre d’apparence autobiographique est aussi un document politique d’une brûlante actualité. Vingt ans avant que ces systèmes deviennent visibles dans les prétoires, Safia les avait cartographiés depuis l’intérieur.

Le corps comme scène première

Il faut s’arrêter plus longtemps que sur tout autre passage à celui de l’été de ses sept ans. Safia est excisée et infibulée. Elle le raconte avec une précision clinique délibérée qui n’a rien de voyeuriste, précisément parce qu’elle ne cherche ni à provoquer ni à émouvoir par le pathos. Nommer exactement ce qui a été fait à son corps, c’est refuser l’euphémisme, cette rhétorique de protection qui protège la pratique davantage que la victime. C’est aussi un acte pédagogique au sens fort du terme, car la langue ne peut commencer à désobliger que lorsqu’elle nomme ce qu’elle refuse.

À Djibouti, la prévalence des mutilations génitales féminines atteint 93 % des femmes de 15 à 49 ans selon les données les plus récentes. Malgré une loi d’interdiction promulguée en 1994 et renforcée en 2009, les chercheurs de HAL-SHS ont documenté une incohérence fondamentale : la loi est promulguée mais non appliquée, et cette impunité structurelle nourrit les résistances au changement. Le droit écrit et la réalité des corps vivent ainsi dans deux pays différents. En juillet 2025, Djibouti est devenu le premier État à signer la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles, signal fort dont on peut espérer qu’il commence à refermer cette distance. Le livre de Safia Otokoré avait cartographié cette distance vingt ans plus tôt, depuis l’intérieur.

L’infibulation que Safia décrit comme une « ceinture de chasteté naturelle » dit tout d’un rapport de propriété que la société exerce sur le corps des femmes. Ce corps n’appartient pas à celle qui le porte : il est le dépositaire de l’honneur familial, la garantie d’une virginité commercialisable.

Ce que l’auteure fera ensuite avec ce corps mutilé constitue l’une des dialectiques les plus saisissantes de l’ouvrage. Elle court, d’abord « en tant que garçon » parce que sa mère lui avait interdit de courir comme une fille, et c’est dans cet espace de jeu sur les codes du genre qu’elle devient championne d’athlétisme djiboutienne. Le corps, scène première de la domination, devient ainsi le levier premier de la subversion. Corps-domination, corps-émancipation : cette conversion mérite d’être lue comme l’une des lignes de force les plus originales du récit. On pense inévitablement à Élise Fonteneau qui avait montré comment les pratiques sportives peuvent, dans certains contextes africains, constituer des espaces de résistance au genre imposé. Ce qui est remarquable chez Safia, c’est qu’elle ne théorise pas ce renversement. Elle le vit, et c’est précisément parce qu’elle le vit qu’il fait preuve.

Le roman qui n’a pas eu lieu

Il y a un personnage secondaire dans ce livre qui hante plus longtemps que n’importe quel protagoniste de roman. La sœur aînée de Safia. Mariée de force. Violée par un premier mari. Livrée à un second, médecin de surcroît. Morte d’une appendicite non soignée. Cette mort porte une charge symbolique que la simple biographie ne suffit pas à contenir. Mourir d’un mal curable entre les mains d’un homme dont le métier est de guérir est une sentence qui dit tout sur la façon dont certaines femmes n’existent pas, même dans la maladie. La médecine, comme le droit, est un système qui peut dispenser ses soins ou les retenir selon les corps qu’il a décidé de traiter comme dignes de protection.

La sœur aînée est la figure-miroir, ce que Safia aurait pu être, ce que des milliers de femmes dans ce contexte ont effectivement été et sont encore. La différence entre les deux trajectoires n’est pas morale, ni même une question de caractère. Elle tient à des événements extérieurs d’une contingence radicale : une ONG qui remarque une sœur handicapée, une responsable d’association qui convainc une mère réticente, un professeur de sport qui détecte un don. Des hasards. Des grâces profanes. C’est précisément ce que l’auteure refuse d’habiller en mérite pur, et cette honnêteté-là est l’un des gestes intellectuels les plus courageux du livre. Elle disqualifie d’avance toute lecture qui ferait de son parcours une leçon de volontarisme. On pense à Chimamanda Ngozi Adichie et à sa mise en garde contre le danger de l’histoire unique, soit le risque, en lisant un destin exceptionnel, d’oublier la masse de celles qui n’ont pas eu la bourse, le professeur, l’ONG. La sœur morte est là pour ça. Elle est le rappel permanent que l’exception ne vaut que si l’on garde la règle en vue.

L’éducation comme brèche, non comme garantie

Safia obtient le baccalauréat. Elle décroche une bourse pour étudier à l’Institut National de la Jeunesse et des Sports de Dakar, puis en Côte d’Ivoire. Cette séquence illustre avec une rare efficacité la thèse des capabilités développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum, à savoir la capacité effective des individus à mener la vie qu’ils ont des raisons de valoriser, indépendamment des obstacles structurels qui la rendent théoriquement impossible. Safia développe des capabilités sportives, intellectuelles, relationnelles que des structures hostiles auraient dû rendre inaccessibles. Elle les développe malgré elles, mais aussi, partiellement, grâce à des failles dans ces mêmes structures : cette bourse qui existe, ce prof qui voit, cette association qui agit.

Mais il y a dans ce livre une honnêteté intellectuelle rare qui mérite d’être soulignée et préservée de toute lecture naïve. L’auteure ne construit pas rétrospectivement un roman de la méritocratie pure, où le travail et la volonté suffiraient à triompher des structures. Elle nomme les rencontres providentielles, assume la part de chance et distingue entre ce qu’elle a fait et ce qui lui a été donné. Ce faisant, elle soulève implicitement la question que toute politique d’inclusion doit affronter sans détour : combien de Safia n’ont pas eu cette chance ? Les travaux de Pierre Bourdieu sur la reproduction sociale avaient théorisé cette tension. L’émancipation individuelle traverse les structures, parfois les brise localement, mais ne les abolit pas. Elle peut même, dans certains cas, les légitimer en donnant l’illusion que le système récompense au mérite. Safia Otokoré a compris ce risque avant de l’avoir lu. Elle le déjoue en refusant de se présenter comme la preuve que le système fonctionne.

La domesticité n’a pas besoin de la misère

Le passage le plus subtilement troublant du livre n’est pas celui de l’excision. C’est celui où Safia décrit sa vie de femme de footballeur à Auxerre, après avoir rejoint en 1993 Didier Otokoré, vedette de l’AJ Auxerre. Non pas parce que cette vie serait dramatique, mais parce qu’il révèle une vérité que les féminismes bourgeois ont parfois du mal à formuler sans se déjuger : les mécanismes d’assignation à la domesticité n’ont pas besoin de la misère pour opérer. Le luxe ne libère pas. Il enveloppe la cage d’un tissu plus doux.

La « vie casanière de femme de sportif » qu’on attend d’elle à Auxerre est structurellement identique à ce qu’on attendait d’une fille du Quartier-3 de Djibouti. Se taire, servir, attendre. Les décors changent, les meubles aussi, le quartier aussi, mais la logique demeure. L’attente sociale ne varie pas avec le revenu et se réajuste à chaque environnement. C’est cette continuité entre deux formes radicalement différentes d’oppression qui constitue l’une des démonstrations analytiques les plus saisissantes du livre, d’autant plus forte qu’elle n’est jamais formulée comme telle ni soldée dans un énoncé théorique. C’est le propre des grands récits que de prouver par l’expérience ce que la théorie ne fait qu’énoncer. La sociologue Elsa Dorlin dans Se défendre a montré comment la sécurité de certains corps est construite sur l’exposition permanente d’autres corps, femmes, racisées, pauvres. Le livre de Safia Otokoré l’illustre à travers deux géographies qui n’ont en apparence rien en commun : la cour de terre de Djibouti et le pavillon bourgeois d’Auxerre sont, fonctionnellement, le même espace pour une femme qui n’a pas le droit d’en sortir.

Son refus de cette assignation est fondateur. Elle obtient un diplôme de professeure d’EPS, crée l’Association pour mieux connaître l’Afrique (AMCA), adhère au Parti socialiste en 1999, est élue adjointe au maire d’Auxerre en 2001, puis conseillère régionale de Bourgogne en 2004 et vice-présidente de la région. Sa révocation en 2005 pour « absentisme et problèmes de comportement » soulève des questions que le livre n’élude pas : dans quelle mesure une femme noire, musulmane, d’origine africaine se heurte-t-elle à des standards de comportement politique différenciés ? L’injonction à la « bonne conduite » est-elle neutre en termes de genre et de race ? Aucune réponse définitive n’est donnée, et c’est précisément la bonne façon de poser la question.

Entre deux intégrismes, le voile comme épreuve de nuance

L’un des passages les plus fins du livre, et les moins commentés, est celui où Safia aborde la question du voile islamique. Dans la France des années 2000, ce sujet avait la propriété d’appauvrir le débat en forçant les interlocuteurs à choisir entre deux manichéismes également réducteurs : le relativisme culturaliste d’un côté, qui refusait de voir dans certains ports du voile une forme de contrainte, et l’injonction assimilatrice de l’autre, qui ne voulait pas entendre que l’exclusion scolaire pouvait produire exactement l’effet contraire à celui recherché. La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école cristallisait cette tension que les débats n’avaient pas la finesse d’absorber.

Safia occupe un tiers-chemin beaucoup plus exigeant. Elle dit que l’exclusion « ne doit être utilisée qu’en tout dernier recours, quand tout a été essayé ». Ce n’est pas une capitulation devant le communautarisme, ni une naïveté sur ce que certaines lectures intégristes de l’islam font aux corps des femmes, elle en a été elle-même la cible. C’est une pédagogie du dialogue fondée sur l’expérience concrète de ce que l’exclusion produit sur les femmes concernées. Elle sait que l’exclusion sans accompagnement abandonne des femmes à des réseaux qui, eux, savent les accueillir et savent ce qu’ils font de cet accueil. Cette position, en 2005, était rare. Elle reste rare en 2026, dans un contexte où le débat sur la laïcité s’est encore durci sans s’être affiné.

La grammaire invariante de la domination

Lire ce livre en 2026, c’est le lire dans un contexte saturé d’affaires qui éclairent rétrospectivement chacune de ses pages et qui montrent, s’il en était encore besoin, que la domination masculine ne se décline pas selon les latitudes mais selon les ressources disponibles pour l’exercer. L’affaire Epstein a mis en lumière, selon Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, que ces abus sont rendus possibles par des systèmes sociaux qui réduisent au silence les femmes et protègent les hommes puissants de toute responsabilité. L’enquête sur les Al-Fayed en France, ouverte depuis 2025, dessine les contours d’un système similaire : sélection de jeunes femmes vulnérables, isolement, argent comme instrument d’intimidation et de silence. Le schéma ne varie pas selon les latitudes. Il s’adapte aux décors, Djibouti, Auxerre, les yachts de la Côte d’Azur, mais la grammaire reste la même. C’est cette grammaire que Safia Otokoré avait identifiée depuis son bidonville djiboutien, et que les tribunaux internationaux et les commissions onusiennes continuent de documenter deux décennies plus tard.

La Revue La Déferlante a montré comment le brouhaha médiatique des grandes affaires rend souvent inaudible la parole des victimes ordinaires, celles qui n’ont ni avocat célèbre ni documentaire BBC ni forum international. Ce sont précisément ces femmes-là que ce livre représente. Non pas les victimes d’élites fortunées dont les noms circulent, mais les millions de filles pour qui la violence n’a pas de nom parce qu’elle est la norme, la norme de la famille, la norme du quartier, la norme du corps. À l’échelle africaine, la dynamique est tout aussi parlante. En juillet 2025, Djibouti est devenu le premier État signataire de la Convention de l’UA sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Vingt ans après la publication de ce livre, le pays natal de Safia Otokoré signe un texte dont elle avait, en quelque sorte, écrit les attendus depuis sa propre chair. Le droit finit parfois par rejoindre le témoignage, mais toujours trop lentement.

Ce que la République promet et ce qu’elle doit encore tenir

Le livre a une dimension proprement française qui mérite d’être lue sans complaisance et sans la condescendance symétrique. Quand Safia arrive en France en 1993, elle entre dans un système qui lui offre des ressources inédites, accès à la formation, à la vie politique, à la citoyenneté pleine et entière, et qui, simultanément, lui oppose des résistances que la République peine à nommer parce qu’elles contredisent son récit fondateur. La question de la révocation de son mandat d’adjointe en 2005 reste ouverte : dans quelle mesure les femmes noires en politique sont-elles soumises à un double standard de comportement ? L’élégance institutionnelle avec laquelle on peut écarter une élue « difficile » sans jamais prononcer le mot de race ou de genre n’est pas de la neutralité. C’est une forme plus sophistiquée de la même logique.

On pense ici aux travaux de Fatou Diome, notamment dans Le Ventre de l’Atlantique, qui avait exploré depuis la fiction cette question de la femme africaine confrontée à une France qui promet l’égalité et dispense la condescendance. Safia l’explore depuis le fait. Elle n’est pas dans la fiction : elle a été élue, elle a siégé, elle a été révoquée. Et le fait est que la parité républicaine n’efface pas le regard qui toise une femme noire et musulmane à la tribune d’un conseil municipal. L’auteure ne se pose pas en victime systématique, ce serait trop simple et trop commode pour ses adversaires, mais elle ne passe pas ces aspérités sous silence non plus, ce qui serait naïveté. Elle les signale avec la même précision clinique qu’elle avait appliquée à la description de son excision. Dans les deux cas, le geste est le même : nommer, exactement.

L’héroïsme ne devrait pas être le prix d’entrée dans l’égalité

Il faut terminer sur ce qui est peut-être le message le plus subversif de ce livre, celui qu’on n’entend vraiment qu’à la dernière page, mais qui était là depuis la première ligne, inscrit dans l’ambiguïté du titre lui-même. Safia Otokoré ne dit pas qu’il suffit de vouloir pour pouvoir. Elle ne construit pas un roman de la volonté individuelle triomphant des structures. Elle dit quelque chose de beaucoup plus dérangeant : les systèmes d’oppression ne sont pas absolument étanches. Ils comportent des failles, des interstices, des contradictions internes que des femmes déterminées et lucides peuvent exploiter. Mais ces femmes ne devraient pas avoir à être héroïques pour mériter une vie digne. L’héroïsme ne devrait pas être le prix d’entrée dans l’égalité !

C’est en cela que ce texte dépasse l’autobiographie pour devenir politique, non parce que l’auteure a eu une carrière politique, mais parce qu’il pose, avec la force du vrai, la question à laquelle aucune politique de genre et d’inclusion ne peut faire l’économie de répondre : combien de Safia n’ont pas eu la bourse, le professeur, la responsable d’ONG pour irriguer la source de leur détermination ? Et quel est le coût collectif de ce gâchis systémique de potentiels ? Cette question, pour un lecteur formé à l’analyse de genre, est vertigineuse. Pour un décideur public, elle devrait être urgente. Pour un lecteur ordinaire, elle est simplement nécessaire. C’est la marque des livres qui durent : ils répondent à leur époque en posant des questions que l’époque n’avait pas encore formulées. Safia l’a fait !

Baltazar ATANGANA

Expert en genre/ inclusion, développement et critique littéraire

noahatango@yahoo.ca

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