Conte : Kokouè et Gbodja.

Il était une fois, dans un village un peu reculé, aux temps où, pour annoncer une nouvelle, il fallait dépêcher quelqu’un qui doit parcourir des heures, des jours, voire même des semaines pour aller la livrer, vivait un vieil homme assez âgé, qui n’avait qu’une seule enfant. Kokouè n’avait pas eu en effet la chance de connaître ses parents. Ces derniers étaient morts quand elle n’était que bébé, foudroyés par le tonnerre. Kokouè n’avait connu que son grand-père.

Parmi ses compagnons d’enfance, il y avait Gbodja, qui était amoureux d’elle, et plusieurs fois, il était venu demander la main de sa raison de vivre, et plusieurs fois, il avait reçu un refus catégorique. Le vieux l’avait même honni et humilié publiquement en le traitant de fou, de voleur. Et pourtant, Kokouè et Gbodja s’aimaient d’un amour vrai. Plusieurs fois, elle avait demandé à son grand-père de la laisser aimer celui qui l’aime et qu’elle aime. Le refus qu’elle subissait aussi faisait qu’elle n’en parlait plus. C’était connu de tous qu’elle était prédestinée à être l’épouse de Kpanman, l’ami de vieille date du grand-père, un vieil homme riche et polygame. Et c’était la raison pour laquelle Gbodja avait abandonné et évitait cette famille. Mais un jour, au moment où le soleil se pointa au zénith, Kokouè demanda la permission à son grand-père d’aller rendre visite à son oncle, de l’autre côté du village. Pour y aller, il y avait un raccourci qui passait par la forêt. Elle partit. Mais, le soir, Kokouè ne revint pas à la maison. L’inquiétude gagna le vieux. N’ayant plus suffisamment de force pour les recherches, il demanda l’aide des jeunes. Ils refusèrent tous prétextant qu’il leur avait refusé la main de sa petite fille. Ils l’abandonnèrent donc et le laissèrent seul, devant sa porte, dans cette nuit noire, obscure et opaque. Il alla voir ensuite Kpanman à qui il demanda de venir chercher et retrouver sa promise. Mais ce dernier avait protesté être occupé avec ses femmes, et que d’ailleurs, il n’avait pas encore mis Kokouè sous la couette, et donc en aucun cas, il ne pouvait faire quoi que ce soit. Dos au mur et ne sachant quoi faire, il mit son égo dans la bouteille et alla voir Gbodja, qu’il supplia et à qui il raconta tout. Il ne s’attendait pas à grand-chose en allant le voir. Mais contre toute attente, le garçon accepta l’aider à chercher sa fille. Ils partirent ensemble cette nuit en direction du village voisin. Il prit un morceau de bois au bout duquel il y mit un tissu qu’il enroula, puis y ajouta de l’huile rouge et mit le feu. Ce qui leur servait de torche pour l’éclairage. Le vieux quant à lui, avait en main un coupe-coupe, une longue corde enroulée, une épingle et un citron. A un certain niveau de la route, il ne savait pas quoi faire, car pour aller dans le village de l’oncle, il y avait deux possibilités : la route normale, qui est très longue, et celle raccourcie, mais qui passe dans la forêt. Ils décidèrent de prendre la raccourcie. A peine entrés dans la forêt qu’ils virent de loin, un petit point qui ressemblait à un feu. Lentement et avec précaution, ils s’approchèrent et constatèrent qu’il s’agissait d’une forme de campement. On pouvait donc voir sur place que des personnes y étaient restées et s’étaient amusées. Mais chose étrange, est qu’il y avait aussi des traces de pattes d’animaux. Ils en étaient là, quand ils furent entourés par des chasseurs. Ils étaient au nombre de 4, lourdement armés avec des carquois, arcs, sagaies, couteaux, coupe-coupe, fusil traditionnel et autres objets.

Les visiteurs virent ligotée à un arbre Kokouè, qui avait déjà perdu connaissance. Les chasseurs leurs demandèrent la raison de leur présence dans cette nuit. Le vieux, ayant retrouvé ses esprits, prit la parole :
– Je suis à la recherche de ma petite fille qui est allée voir son oncle de l’autre côté du village, mais n’est plus revenue. Nous avons voulu partir à sa recherche et pour aller vite, avons préféré passer ici à travers la forêt plutôt que de prendre la grande route. Nous ne sommes pas des voleurs. Nous voulons juste passer.


– Mais ne savez-vous pas qu’il fait nuit et qu’il ne faut pas s’aventurer dans la forêt ? répliqua un des chasseurs, celui qui doit être leur chef.
– Oui oui, mais, Kokouè, c’est la prunelle de mes yeux. Depuis que ses parents sont décédés, c’est moi qui ai pris soin d’elle. Si quelque chose lui arrivait ; j’en mourrais.
– Pourquoi son mari l’a laissée aller là-bas seule ? Ne pensez-vous pas que c’est dangereux ?
Elle ne s’est pas encore mariée, parce que j’ai peur qu’elle m’abandonne en allant rester chez son mari, et qu’on lui fasse du mal.
– Voulez-vous vous-même la marier, c’est ça ? Quel grand-père êtes-vous, en refusant à votre fille d’aimer et de se faire aimer ? N’a-t-elle pas de prétendants ? Ou bien, il y a autre chose que tu dois nous apprendre ? Si tu nous dis la vérité, nous te donnerons ta petite fille, et si tu nous mens, nous te tuons.
Et pour montrer qu’ils ne s’amusaient pas, un autre des chasseurs alla donner de grands et violents coups à la nuque de la fille. Celle-ci se réveilla net et hurla de douleur dans cette nuit noire. Gbodja se jeta à leurs pieds et leurs demanda de prendre sa vie plutôt que la sienne. Devant cette demande inattendue, le vieux se tue. Alors, les chasseurs donnèrent de violents coups à Gbodja, lui remirent une pelle afin qu’il creuse sa propre tombe dans laquelle ils allaient l’enterrer. Il s’exécuta et deux heures plus tard, la tombe était prête. Malgré les protestations de Kokouè, Gbodja descendit dans la tombe et demanda à ses bourreaux de le recouvrir de terre, mais avant, de laisser partir la fille et son grand-père. Ils commencèrent à le recouvrir de sable jusqu’à la poitrine. Le vieux était resté impassible, mais la fille était dans un lac de larmes. Les chasseurs ne comprenaient pas ce comportement. Celui qui semblait être leur chef, demanda une dernière fois pourquoi Gbodja agissait ainsi au point de vouloir sa propre mort à la place d’une autre.
– Vous ne pouvez pas comprendre. Cette fille que vous voyez là, c’est la seule que j’ai aimée durant toute ma vie. Je suis amoureux d’elle et si cela ne dépend que de moi, on serait déjà époux et épouse. Je l’aime et pour lui montrer cela, je préfère mourir pour elle plutôt que de la laisser mourir. Et si elle meurt, ma vie ne servirait plus à rien et n’aura d’ailleurs plus aucun sens.


Devant cet aveu et cette déclaration d’amour, les chasseurs se tournèrent vers la fille, qui confirma leur amour. Au tour du vieux de confirmer et de dire pourquoi il ne voulait pas de Gbodja pour gendre. Il leur raconta toute l’histoire.
– Voilà que tous ceux sur qui tu comptais t’ont abandonné, même celui à qui tu voulais remettre ta fille. Et c’est l’homme que tu as dédaigné, humilié et traité de voleur qui te sauve et veut mourir pour que ta petite fille vive, avoua le chef des chasseurs.
Devant ce fait inédit, ils sortirent Gbodja du trou et renvoyèrent tout le monde à la maison. En chemin, personne ne pipa mot. Une fois à la maison très tardivement, le vieil homme se lança en excuses devant Gbodja et Kokouè, puis les bénit en leur donnant son accord.
– J’ai compris maintenant que tu aimais ma petite fille au point de donner ta vie pour elle. Je sais désormais que tu prendras soin d’elle et que je peux être tranquille, parce qu’elle sera dans de bonnes mains. Allez et ayez beaucoup d’enfants. Venez me voir tant que vous le pouvez.


Les deux passèrent encore une semaine avec le vieux, puis partirent. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Kouassi Claude OBOE

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