Efry Trytch Mudumumbula est un écrivain gabonais. Il fait partie de cette nouvelle génération qui estime nécessaire de prendre cause et effet pour la terre des ancêtres. Son engagement se lit aisément à travers ses écrits.
L’or du Komo, publié aux éditions CNM, en mars 2026, s’annonce d’abord comme un polar urbain, une intrigue criminelle de contrebande de bois précieux. Mais cette première lecture nous trahit. Efry Trytch Mudumumbula ne raconte pas seulement l’histoire d’hommes corrompus qui volent la forêt pour remplir leurs poches. Il raconte le crime de la forêt elle-même, perpétré par ceux qui ont juré de la servir. Le Kevazingo, cette essence rare, devient dans sa pièce de théâtre bien plus qu’un enjeu économique. Il devient un acteur, une victime, une présence étouffée qui refuse de mourir silencieusement. La véritable dramaturgie de ce fait littéraire réside dans cette collision entre le monde humain de la corruption politique et un ordre naturel qui refuse de se laisser marchandiser sans vengeance.

Le Kevazingo comme corps massacré dans L’or du Komo d’Efry Trytch Mudumumbula
Ce qui frappe dans les premières scènes est la matérialité presque charnelle du Kevazingo. Ce ne sont pas des abstractions comptables ou des valeurs marchandes qui circulent sur le port d’Owendo, mais des grumes, des morceaux d’arbre dont on sent l’épaisseur et le poids dans la langue de Efry Trytch Mudumumbula . Quand Nzé résiste à soulever le bois, ce n’est pas une simple question d’argent qui l’arrête. Il entend les ancêtres à travers l’essence vivante. Le Kevazingo parle. Cette dimension écologique profonde demande à être entendue car elle fonde toute la responsabilité morale de la pièce. En d’autres termes, nous ne sommes pas face à une simple critique de la corruption administrative, mais à une subtile « critique dramaturgique » du crime écologique déguisé en rationalité économique.
Efry Trytch Mudumumbula construite son univers théâtral sur une équation simple et terrifiante. L’argent qui circule en bas du port provient directement de la dépouille de la forêt en haut. Mais cette forêt n’est pas une simple ressource. Elle porte l’empreinte du temps long, celui des ancêtres, celui des cycles écologiques que l’humanité ne peut ni comptabiliser ni maîtriser. Messa dit avec une clarté glaçante que les arbres repoussent tandis que les comptes en banque ne s’effacent jamais. Or, cette affirmation est fausse à plusieurs niveaux. D’abord, le Kevazingo, cette essence rare trouvée uniquement au Gabon, ne repousse pas à l’échelle humaine. Un arbre qui prend deux cents ans à croître ne repousse pas dans l’économie du casino de Mengue. Ensuite, cette remarque révèle l’abîme conceptuel entre une logique temporelle capitaliste et une logique temporelle écologique. Efry Trytch Mudumumbula nous force à vivre dans ce décalage très peu pris en compte par les organisations capitalistes, qui jure soutenir une gouvernance environnementale responsable de jour, mais ne jure que par leur profit absolu de nuit.
La pièce échappe brillamment au piège de l’écologie moralisante. Elle ne demande pas aux spectateurs de pleurer les arbres. Elle montre au contraire comment l’extraction de la forêt devient l’instrument de l’asservissement humain. Nzé meurt parce qu’il a touché du bois volé. Ekouma compromet son honneur pour sauver son enfant. Mengue perd sa vie en la gagnant. Chaque acte de destruction écologique entraîne un processus de destruction humaine en cascade. C’est une vision qu’on pourrait qualifier de profondément écologique au sens où Margaret Atwood l’explorait dans ses romans dystopiques : la destruction de l’environnement et la destruction du tissu social sont indissociables, non par moralisme mais par simple logique de causalité historique.

L’Ombre, Génie de la terre offensée ?
Et puis il y a L’Ombre. Cette présence qui traverse toute la pièce en murmures, qui commente chaque acte, qui se manifeste par des frissons et des échos de forêt. Une première lecture y verra le Chœur antique transposé à l’époque moderne, ce personnage collectif qui énonce la morale implicite de la tragédie. Mais L’Ombre n’est pas seulement une voix narrative. Elle est le Ngando, le crocodile sacré de la tradition bantoue, lequel incarne l’ordre de la nature qui survit aux perturbations humaines. Elle est ce qui reste après que l’humain a prétendument tout conquis. La pièce nous montre que L’Ombre n’intervient jamais pour sauver personne. Elle ne crie pas à Nzé d’arrêter. Elle le regarde couler dans le Komo sans le sauver. Elle observe Bikoro avec une compréhension sereine de son inévitable condamnation.
C’est une vision de la nature qui rompt radicalement avec l’anthropocentrisme occidental. Chez les Grecs anciens, même Ovide dans ses Métamorphoses propose une nature capable de transformation, de fuite, de résistance active face aux agressions humaines. Daphné devient laurier, Arachné devient araignée. La nature s’échappe par la magie. Chez Mudumumbula, la nature ne s’échappe pas. Elle attend simplement. Elle consume. Le Komo n’a pas besoin de se venger activement du crime qui se commet sur ses rives. Le simple fait que du sang versé par la violation écologique doive inévitablement s’y résoudre suffit. L’ordre naturel n’est pas une force morale qu’on peut négocier ou séduire. C’est une limite inévitable devant laquelle tous finissent par se briser. Caroline Meva, autre écrivaine camerounaise sensible à ces enjeux de la terre et de l’héritage, que nous avons abondamment étudié, sait aussi que la relation aux ancêtres passe par le respect du sol, ce substrat que personne ne peut marchander sans conséquence.
Ce qui rend cette vision tragiquement puissante est que L’Ombre ne blâme personne. Elle reconnaît la logique meurtrière du système qui force chacun à commettre des crimes pour survivre. Elle contemple le spectacle de la conscience humaine étouffée sous le poids des nécessités économiques. Et pendant qu’elle regarde, la forêt gagne par l’attrition. Pas par la rébellion grandiose, mais par l’inévitabilité. Chaque Kevazingo qui part emporte avec lui une mort certaine. Le trafic s’organise autour d’une mécanique infernale qui dévore ses propres acteurs. C’est peut-être là le génie d’Efry Trytch Mudumumbula : montrer que la destruction écologique n’a nul besoin de la colère des dieux anciens pour entraîner la catastrophe. Elle se suffit à elle-même. Et on le voit bien aujourd’hui… ici et ailleurs : dômes de chaleur, sécheresse prolongée, inondation sans cesse, dégradation des sols, déplacements climatiques forcées. Soit !
Le « système »… machine transgénérationnelle de l’effondrement
Quand Messa énonce son axiome devenu refrain tout au long de la pièce, le système le veut ainsi, il ne parle pas d’une abstraction sans visage. Il parle d’une machine intelligente, dirigée par des hommes intelligents qui ont compris qu’exploiter la forêt demande une perpétuation de la corruption humaine. Le génie du texte réside précisément dans la démonstration que l’extraction écologique et l’extraction humaine constituent un seul et même processus. On ne peut pas voler la forêt sans s’asservir soi-même à une logique où l’argent remplace la conscience. On ne peut pas commercialiser le Kevazingo sans réduire les douaniers à des complices et les directeurs à des trafiquants.
Bikoro incarne cette vérité finale avec une clarté glacée. Cet inspecteur qu’Obame méprisait comme un petit bureaucrate, cet homme qui compte les trombones et relève les incohérences, finit par être le véritable organisateur du système. Et quand L’Ombre lui dit enfin qui il est réellement, il répond avec une arrogance absolue : Je suis le Kevazingo. Cette phrase renverse toute notre compréhension de la pièce. Bikoro ne contrôle pas le trafic. Il est le trafic. Il est la continuation incarnée du processus d’extraction. Il disparaît dans les brumes du pouvoir, emportant avec lui la malédiction du Kevazingo qu’il n’a jamais vraiment compris être la source de sa propre destruction progressive.
C’est par cette structure que Efry Trytch Mudumumbula réussit son coup théâtral majeur. Aucun personnage ne peut s’échapper par la vertu ou la rébellion. Nzé essaie de faire confiance à l’ordre ancestral et finit noyé. Ekouma invoque Dieu pour justifier son compromis, mais son compromis la condamne à vivre un mensonge perpétuel. Mengue fuit dans les conteneurs et disparaît, sans qu’on sache si elle meurt ou vit une mort civile éternelle. Seul Obame s’échappe physiquement, mais le texte laisse entendre qu’il traîne avec lui le Komo, le poids de ce qu’il a fait. Le système garantit qu’il n’existe aucune issue honorable, aucune possibilité de rédemption qui ne soit une complaisance envers le crime.

La fluidité de l’absence et l’encerclement symbolique
Efry Trytch Mudumumbula écrit dans une langue qui refuse la description psychologique directe. Ses personnages ne livrent pas leurs pensées intimes. Ils parlent par actions, par gestes, par réactions physiques. Mengue transpire malgré la climatisation. Obame traîne un pistolet plutôt que de négocier. Ekouma serre une figurine en bois contre sa poitrine. Cette approche matérialiste du théâtre s’accorde parfaitement avec la thématique écologique implicite. Les corps sont des corps, soumis aux lois physiques. Les objets sont des objets, chargés de sens mais inévitablement consumés ou abandonnés. Ce refus du psychologisme romantique confère à la pièce une dimension réaliste qui la sauvegarde de la lourdeur allégorique.
La structure en 12 scènes elle-même participe d’une stratégie d’encerclement thématique. Nous commençons dans un bureau climatisé et nous terminons sur un quai au lever du soleil. Entre ces deux moments, nous circulons dans les espaces du crime : le hangar obscur, le poste de douane blafard, le bureau d’un inspecteur froid, l’appartement d’une femme terrorisée, un fleuve la nuit. Chaque scène nous rapproche d’une vérité qui ne peut être énoncée que par L’Ombre, jamais par les personnages eux-mêmes. Cette technique dramaturgique crée une atmosphère de révélation progressive où chaque action nous entraîne plus profondément dans l’ordre naturel que personne ne peut fuir.
L’or du Komo n’est donc jamais le véritable titre de cette pièce. Le véritable titre serait plutôt Le Komo, ou peut-être simplement L’Ombre. Car ce qui reste dans nos esprits après la lecture n’est pas la trame criminelle ou l’architecture politique de la corruption. Ce qui persiste est cette sensation d’une présence qui attend, patiente et inévitable, dans les eaux du fleuve. Une présence qui ne juge pas parce qu’elle a dépassé le stade du jugement moral. Elle sait simplement que tout ce qui viole l’ordre naturel retourne à la terre et à l’eau, tôt ou tard, avec ou sans rédemption.
Efry Trytch Mudumumbula livre avec cette pièce de 54 pages plus qu’une critique de la corruption gabonaise, même si cette critique existe brillamment. Il offre une théâtralité de l’effondrement écologique en tant que processus inévitable, non par déterminisme fataliste mais par logique simple de causalité matérielle. Chaque arbre abattu modifie les conditions d’existence de tous ceux qui en ont coupé. Chaque grume de Kevazingo devient un poids qu’aucun portefeuille ne peut alléger. C’est une écologie du tragique qui refond notre compréhension de ce que cela signifie de détruire son environnement non pas abstraitement, mais dans les corps spécifiques de ceux qui perpètrent ce crime. Et c’est probablement pourquoi cette pièce aura, je le présume, une portée qui dépasse largement les frontières du Gabon.
Expert genre et critique littéraire
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