Bruno Adjovignon FAÏHOUN (B.A.F) et ses « Dix boules d’akassa ne me suffisent pas »

Bruno Adjovignon FAÏHOUN est double Lauréat du Grand Prix FELIPA (Parakou) et du Prix MILA du Livre Francophone (Côte d’Ivoire) avec son premier roman « Dix boules d’Akassa ne me suffisent pas« . Il a bien voulu répoondre aux questions de Chrys Amegan.

 

BL : Cher Bruno Adjovignon FAÏHOUN,  dans votre roman Dix boules d’akasa ne me suffisent pas, vous racontez presque tout le parcours de Pénélope à la deuxième personne du singulier. Pourquoi avoir opté pour ce même procédé que Butor dans La Modification, Perec dans Un homme qui dort ou Mabanckou dans Le commerce d’un allongé ? Qu’est-ce que ce tutoiement narratif vous permettait de faire (ou vous interdisait) que la troisième personne n’aurait pas permis ?

B.A.F : Sur la liste non exhaustive des auteurs et des ouvrages cités dans votre question, je peux inscrire Les Fantômes du Brésil de notre compatriote Florent COUAO-ZOTTI dans lequel le tutoiement narratif est aussi utilisé. Mais vous conviendrez avec moi que ce procédé narratif est plutôt rare en littérature. Et comme nous le savons, la rareté crée de la valeur. J’ai donc choisi ce « tu » pour porter le récit en raison, d’abord, de la rareté du procédé. En m’écartant des traditionnels « il » et « je », je donne à lire au lecteur un récit comme il en lit rarement, ce qui, à mon avis, peut accroitre l’intérêt et la valeur qu’il accorde à mon roman. Ensuite, par le recours au « tu », je visais à créer entre le lecteur et le livre, une plus grande intimité que ce qui se fait habituellement. C’est une manière d’interpeler directement la conscience du lecteur, de l’associer plus intimement, de le questionner et de le bouleverser.

BL : Votre roman est découpé en vingt-quatre « Mèmes » plutôt qu’en chapitres classiques. Un choix qui fait du langage des réseaux sociaux la grammaire même du livre. Monsieur Bruno Adjovignon FAÏHOUN, est-ce une manière de dire que le roman lui-même devient, malgré vous, un objet viral parmi d’autres ou il s’agit d’une critique de cette viralité, prise à son propre piège ?

B.A.F : Je mentirais si je vous disais qu’en écrivant le roman, j’ambitionnais de le voir remporter tout le succès qu’il connait aujourd’hui. Ce serait même un peu présomptueux de ma part de dire que j’ai découpé le roman en mèmes pour le voir devenir viral une fois publié. J’ai fait plutôt ce découpage atypique pour rester collé à l’univers des réseaux sociaux dans lequel est campée l’intrigue du roman. Quand on regarde le parcours de Pénélope, on se rend compte que l’essentiel des événements l’ayant jalonné s’est déroulé sur les réseaux sociaux. Les faits marquants de sa vie sont devenus, les uns à la suite des autres, tous viraux, y compris la mise en bière de son cadavre. Il fallait donc que, pour chapitrer le roman, je m’inscrive dans le champ sémantique d’internet, berceau et univers de prédilection du récit. Ce qui, en revanche, peut être considérée comme une critique de la viralité, c’est tout le roman. C’est un fait que qui cherche à trop vivre sous la lumière des projecteurs finit souvent par payer le prix de sa trop grande exposition. Cette réalité, la vie des influenceurs et d’autres célébrités des réseaux sociaux nous la démontre à suffisance.

BL : Est-ce que le roman, monsieur Bruno Adjovignon FAÏHOUN, soutient la thèse que la liberté individuelle absolue hors de tout lien est structurellement impossible ? parce que quand on suit le parcours de Pénélope, on voit que d’un père tyrannique à Divarine, puis à Parfait, puis au « salon de Dubaï », Pénélope croit à chaque étape gagner en autonomie et se retrouve, à chaque fois, sous une nouvelle forme de contrôle.

B.A.F : Se croire libre est l’une des douces illusions dont aiment se bercer les humains. L’illusion de liberté et surtout d’une liberté absolue vient du fait que nous sommes inconscients, la plupart du temps, des causes réelles qui nous déterminent dans nos actions. Chaque jour, nous pensons faire des choix autonomes, uniquement voulus par la puissance de notre libre arbitre sans comprendre qu’il y a une multitude de déterminismes qui orientent nos choix. La vie de Pénélope illustre parfaitement cette vérité sur la liberté humaine. En quittant le domicile parental où sévit son tyrannique père, elle voulait bâtir une vie dans laquelle elle serait l’ultime maitresse de ses décisions. Elle voulait vivre sans dépendre de personne, briser les liens des conditionnements familial et religieux qui l’empêchaient d’être elle-même. Mais très vite, elle comprend, dans ses rapports avec Divarine, qu’elle ne s’est débarrassée d’un maitre que pour s’en trouver un autre. Il en va ainsi de la vie de tous les humains. Par exemple, un homme pauvre assujetti au fardeau de ses besoins inassouvis se bat pour améliorer sa condition en amassant les biens matériels. Mais une fois cet objectif atteint, il se rend compte, pour peu qu’il veuille bien réfléchir sur sa nouvelle condition, qu’il est, en fait, devenu l’esclave de ses possessions. La liberté est un mythe. Face à elle se dressent les déterminismes social, familial, culturel, psychique, économique, etc. C’est pourquoi la meilleure manière d’être libre est de prendre conscience des déterminismes qui se présentent sur le chemin de nos aspirations et de savoir les utiliser intelligemment à notre avantage.  

BL : La scène de la correction paternelle, puis sa diffusion publique, est l’un des passages les plus durs du livre. Vous ne l’esquivez pas, mais vous ne la jugez pas non plus de façon univoque ; le roman donne aussi voix aux mères, au père, à la logique de l’honneur familial. Ne craigniez-vous pas, cher Bruno Adjovignon FAÏHOUN, d’être mal lu sur ce point quand on voit que vous êtes entre dénonciation et compréhension des ressorts culturels de cette violence ?

B.A.F : Je ne peux nier que le risque que vous évoquez existe et m’a effectivement effleuré l’esprit quand je construisais la scène de la violente fustigation de Pénélope. Mais je me suis convaincu que, sans clairement condamner la violence de papa Sènakpon, la trajectoire de la vie de Pénélope permettra aux lecteurs de comprendre que je ne suis pas partisan de cette manière de résoudre les problèmes. Pénélope aurait-elle enchainé cette série de mauvais choix jusqu’à sa déchéance si son père et ses frères avaient choisi d’écouter la voix de la raison après la publication sur internet de sa première vidéo à caractère sexuel ? Là se trouve la vraie question. À la lumière de ce qu’elle est devenue, on est en droit de penser que sa vie se serait déroulée autrement n’eût été le rigorisme de son père. Par ailleurs, je dois vous dire qu’il ne m’appartient pas, en tant qu’écrivain, de juger moi-même la conduite des personnages que j’ai créés dans un livre. Mon rôle n’est pas de donner des leçons de morale, mais de fournir, de manière pertinente et équilibrée, les éléments textuels pour qu’après lecture, les lecteurs puissent juger les personnages, tirer des leçons et comprendre de quel côté je me place sur le plan axiologique en ce qui concerne les sujets abordés. Et avec humilité, j’estime avoir atteint cet objectif puisque le lecteur avisé doit comprendre, voyant la contre-productivité de la violence infligée à Pénélope, que son père n’aurait jamais dû se montrer aussi cruel envers elle.  

 

BL : Vos personnages, monsieur Bruno Adjovignon FAÏHOUN, portent des noms fon lourds de sens : Kandjɔmantazogbin, Sètonouɖé, Sɛdami, Dovonmanɖoudjɛ… Pour un lecteur non-fonphone, ces noms restent opaques, mais ils portent visiblement une signification que vous seul et les fonphones connaissez pleinement. Pouvez-vous nous éclairer sur le sens de quelques-uns d’entre eux et nous dire pourquoi vous avez choisi de ne pas le traduire ou l’expliciter dans le texte ? Est-ce une manière de dire que certaines strates du récit ne sont pleinement accessibles qu’à un lecteur béninois ou fonphone ?

B.A.F : Dans Dix boules d’akassa ne me suffisent pas, il aurait été fastidieux d’entreprendre une explication des noms des personnages puisqu’ils sont presque tous puisés dans les langues locales du Bénin. J’assume donc que les lecteurs qui ne parlent pas ces langues ne puissent pas comprendre certains aspects du récit, et, d’ainsi ne pas bénéficier du supplément de sens que la compréhension des noms des personnages ajoute à la compréhension globale du roman. Mon intention n’a, toutefois, jamais été de les léser. J’ai juste compris que la meilleure manière d’aspirer à l’universel est d’y aller avec sa particularité culturelle. Ce n’est pas en faisant dos au limon linguistique et culturel qui m’a façonné en tant qu’humain que je vais le mieux satisfaire au désir d’être lu, compris et aimé des lecteurs. C’est plutôt en étant moi-même. Le lecteur a des droits, c’est vrai. Mais il ne me parait pas raisonnable d’y inclure celui de comprendre entièrement tout ce qu’il lit dans un livre. Comment peut-on vouloir cerner l’exhaustivité de la pensée d’un auteur alors qu’on ne partage pas son référentiel culturel et socio-linguistique ?

Pour ce qui est de l’explication, ici, de certains noms de personnages, retenez que Kandjɔmantazogbin veut dire, littéralement, le sang (sous-entendu sang humain) ne peut servir à allumer une lanterne. On ne peut se servir du sang comme combustible pour allumer une lanterne. Ce nom souligne la préciosité du sang et dans liens familiaux qu’il faut toujours préserver. Sètonouɖé signifie ce que Dieu ou plus précisément l’esprit d’une personne a planifié, organisé, personne ne peut l’empêcher de se réaliser. Ce nom à connotation essentialiste signifie que ce qui été scellé dans la destinée d’une personne ne peut être défait. Dovonmanɖoudjɛ veut dire que le ver de terre ne peut se nourrir du sel. C’est pour mettre l’accent sur ce que notre nature intrinsèque rejette ou ce qui est incomptable avec notre ipséité.

BL : Le roman ne se referme pas sur une leçon consolatrice. Il n’y a pas de retour au bercail ni triomphe assumé de l’influenceuse. Pourquoi avoir refusé ces deux issues attendues : la punition méritée ou la success story ? Qu’est-ce que ce refus dit, selon vous, du regard que la société porte sur les femmes qui choisissent la visibilité à tout prix ?

B.A.F : L’issue choisie pour l’histoire de Pénélope montre que les choses sont souvent plus complexes qu’elles ne paraissent. Avec les choix qu’elle a faits, elle a compris qu’un retour au bercail n’était plus à l’ordre du jour. D’un côté, si j’avais rendu ce retour possible, cela aurait été perçu comme une grande leçon de mansuétude. Mais le personnage de Sènakpon, tel que construit, est incompatible avec ce retour. De l’autre côté, s’il y avait eu, pour Pénélope, une happy end, une success story comme vous dites, cela aurait envoyé le message de ce que l’on peut tout se permettre, s’adonner à toutes les compromissions morales et s’en tirer à un si bon compte. Il n’y a pas de mal à vouloir être visible sur les réseaux sociaux, que l’on soit un homme ou une femme. Le problème, c’est la manière dont cette visibilité est recherchée et assumée. Et ce à quoi l’on assiste aujourd’hui, c’est une jeunesse prête à tous les écarts moraux pour devenir des célébrités du net. Voilà ce qui explique la dureté du regard de la société sur les femmes qui choisissent la célébrité à tout prix.

BL : Monsieur Bruno Adjovignon FAÏHOUN, vous êtes enseignant de philosophie. Entre conception des fiches de cours, correction des copies et autres tâches professionnelles, comment avez-vous concrètement trouvé le temps et la discipline d’écrire Dix boules d’akassa ne me suffisent pas ? Aviez-vous une méthode, un rituel ?

B.A.F : Je n’ai ni rituel ni méthode particulière. Je puis juste vous dire que je suis une personne très disciplinée. Il peut m’arriver d’être lent à prendre certaines décisions. Mais une fois que je décide de passer à l’action, j’ai pour habitude d’aller au bout de ce que j’ai commencé. Pour écrire Dix boules d’akassa ne me suffisent pas, j’ai dû m’organiser, entre les cours au collège et les travaux à faire à la maison. J’écris souvent les matins, rarement les soirs. Donc, les jours libres, au réveil, j’écrivais avant de faire quoi que ce soit d’autre. Avec discipline et rigueur, j’ai maintenu ce rythme de travail sur des mois.

BL : Le roman a d’abord été distingué au FELIPA à Parakou et reçoit maintenant le Prix MILA à Abidjan. Comment avez-vous vécu ce passage d’une reconnaissance locale à une reconnaissance panafricaine et francophone ? Est-ce que cela change quelque chose à la façon dont vous envisagez la suite de votre travail ?

B.A.F : J’ai accueilli l’arrivée des deux Prix avec satisfaction morale et détachement. Chaque mot bienveillant qui nous est adressé à la suite d’un travail bien fait ravit l’âme. C’est toujours moralement gratifiant de voir son travail salué et récompensé. Cela témoigne de ce qu’on est en train de bien faire les choses. Mais il faut faire attention à ne pas laisser la reconnaissance nous monter à la tête et nous faire croire que tout est déjà accompli, d’où le détachement évoqué en début de réponse. Je me sais désormais attendu. C’est pourquoi, sans me mettre la pression, je dois élever mon niveau d’exigence et de rigueur dans le travail. Je vais donc continuer à faire ce que j’aime tout en prenant le soin de bien le faire.

 

Une réponse

  1. Amoinlina dit :

    Agréable

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