“À toi qui t’en vas” de Destin AKPO: Hommage à un ami cher.

“À toi qui t’en vas” de Destin AKPO: Hommage à un ami cher.

On le sait, l’écriture, c’est du mensonge rationnel. De l’imaginaire au réel, il y a un trait fictif qui sert de pont pour le passage de la raison. D’où la réflexion est d’abord antinomique, fallacieuse, rationnellement apparente, car c’est elle qui sous-tend l’écriture. Le réalisme de l’écriture s’opère à travers le prisme de la logique. A ce niveau, la pensée quitte l’état de l’utopie pour celui du concret, du vrai, du réel, grâce au rationalisme. Si donc, tout en étant fausse la réflexion fait l’écriture, et que la raison la rend authentique, alors, l’écriture, c’est du mensonge rationnel. Le syllogisme y trouve bien tout son sens. La littérature constitue alors l’alliage du vrai et du vraisemblable. C’est donc ce qui est à l’honneur ce jour à travers ce recueil de nouvelles que j’ai l’insigne honneur de vous présenter : À toi qui t’en vas.

À toi qui t’en vas, c’est un recueil de sept nouvelles commis par le Père Destin AKPO qui rend grâce pour ses sept ans de sacerdoce. L’œuvre est parue aux Editions Savanes du Continent en Août 2021. Elle couvre 151 pages. Le titre peut susciter mille interrogations dans l’esprit. Qui s’en va? Un homme? Une femme ? Ou va donc l’intéressé (e)? Le livre serait alors l’apologie d’une relation amoureuse ? Est-ce un livre de déception ? Ce sont autant de questions qui peuvent naître à la lecture du titre. Mais la littérature est un jeu de cache-cache où, en guettant l’auteur pour l’atteindre à un point A, il se faufile dans l’ombre pour apparaître et vous abattre à un point B. Et le titre du présent livre en est l’exemple probant. À toi qui t’en vas est un hommage à un frère, à un ami séminariste cher à l’auteur. Christian Fanoudan. La première de couverture l’illustre très bien.

Sur un fond rouge, qu’on qualifie souvent de couleur de sang, le vert serpente sous forme de grain comme pour exprimer le chagrin, la douleur, la mélancolie. Au centre, une toge, du moins, une écharpe qui l’évoque, parure chère aux prêtres, s’y repose soigneusement. Elle confirme le statut de celui qui s’en va. Un futur prêtre arraché par la faucheuse. Une précieuse fleur respire au cœur de la toge. Elle symbolise la quiétude, la paix, la béatitude éternelle dans laquelle repose désormais Christian. À l’interpréter autrement, la première de couverture est le reflet d’une tombe. L’endroit qui constitue le second mystère de la vie humaine, la première ambiguïté étant la naissance.

À toi qui t’en vas, c’est un vibrant hommage, un témoignage d’amour, d’estime et d’affection dédié à un ami.

Que peut-on retenir de ces sept nouvelles ?

La première nouvelle du livre s’intitule : »La blague qui ne pas fait pas rire« . Comment une blague peut ne pas faire rire? Quel est alors le but d’une blague si ce n’est l’humour ? Voici que le titre me fait rire déjà.

Dans cette nouvelle, l’auteur met en exergue la vie à l’école primaire. Les espiègleries et les roublardises des écoliers notamment Awajijɛ, Klélévi Adjigannon ; Trito, Assibavi. Bella Agbétikↄ a beau avoir la même taille que le maitre, « son kaki toujours noir et trempé au niveau des aisselles », elle a beau tenter toutes les écoles de la circonscription scolaire, elle n’est jamais parvenue à écrire la première lettre de l’alphabet.

Faut pas que ça va dormir dans tes oreilles et mourir dedans est la deuxième nouvelle. Ce texte évoque la triste épopée d’un migrant. Parti d’Abidjan à la quête d’un avenir certain en Europe, Adama se retrouve finalement en Libye. Entre déboires, soulagement, désespoir, il n’a jamais pu atteindre l’objectif escompté. L’auteur pense que « ce n’est jamais de gaieté de cœur que certains jeunes choisissent l’aventure. » p.38 Il peint le phénomène de la migration avec ses risques et périls, les embûches qui s’y cachent : le viol, la mort, la prison etc.

La troisième nouvelle, Elle s’appelait Isabelle parle des vicissitudes d’une vie de couple. Après neuf ans de mariage sans enfant, le couple Xwélété reçoit finalement la grâce d’être parent. Mais que peut-on ressentir quand on perd juste après l’avoir reçu l’unique cadeau désiré 9 ans durant? En tout cas, pleurant Isabelle et sa belle-mère, Xwélété espère un jour chanter à sa fille partie aussitôt venue cette douce berceuse :

‘’Tutu gbɔɔvi

Tutu gbɔɔvi

Tata mu l’axwe-a mewo

Nana mu l’axwe-a mewo

Awo jé jé vinyɛ Bↄnu bↄnu kpooo (bis) »

Polygame impuissant  est la quatrième nouvelle. « Deux épouses partageaient le même mari. Celui-ci était supposé équilibrer les tours de ses épouses, alors qu’il y a un nombre impair de jours dans la semaine. Qui le recevra pour trois jours et l’autre durant quatre jours ? » p.79  Jusqu’où conduira la jalousie entre les deux épouses Takanon et Kraaka ?

Peut-être dans les bras brûlants de Peter Shi, la sixième nouvelle. En tout cas, que ce soit Peter Shi, ou Kpètèshi, Soɖabi n’a jamais fait du bien à son ami Konnar.

 Danse et cendres est la cinquième nouvelle. Ce texte est l’illustration parfaite du verset biblique Matthieu 16 :26  » À quoi sert-il à l’homme de gagner le monde entier s’il perd son âme ? » Provenant d’un village pauvre, Alougba Axwayoo, s’est battue pour se faire un nom avec son talent qu’est la danse. Entre concerts et invitations personnelles pour des manifestations, elle est devenue une figure emblématique de la musique. Mais au fond, aucun sentiment n’y rayonne. « cette vie qui est mienne, que les gens envient comme un paradis, elle est pour moi un enfer doré. Je n’en peux plus d’afficher ce faux sourire, signe d’une stabilité existentielle qui n’existe d’ailleurs pas.(…) Derrière cette beauté et ce succès professionnel, se dresse un géant monument de solitude et de souffrance. Alougba Axwayoo a connu le succès, la gloire, mais au fond d’elle, tout n’est que cendre.

La nouvelle éponyme A toi qui t’en vas est la septième et dernière. L’auteur rend hommage à son ami avec un tableau sombre où l’élégie s’écoule comme une lave.

Puisque l’occasion m’est gracieusement offerte, de présenter du haut de cette tribune, le recueil de nouvelles de l’Abbé Destin, permettez que je livre rapidement quelques Impressions personnelles.

« A toi qui t’en vas«  est trompeur par le titre. Ce n’est pas que la douleur qui y rayonne. Un humour décapant s’observe à l’intérieur de chaque nouvelle. Il faut avoir un verre d’eau à côté en faisant la lecture. Vous allez rire, encore, encore et encore. Vous allez pleurer, vous allez vous poser mille et une questions. Vous allez vous demander ce que fume l’auteur en composant ses écrits. Car vous ne pouvez tourner une page du livre sans arborer un rire bruyant. Ce rire qui vous arrache un pet bruyant, comme ce « gros pet qui a brûlé les herbes sur lesquelles » était assise la jeune grosse femme  avec « les lolo de Nastou  et les Kplochor d’Eudoxie Yao » p.38, dans la deuxième nouvelle. C’est le ramassis de l’actualité du monde. Le livre est une profonde réflexion sur la condition humaine surtout celle africaine. La jeunesse est interpellée et exhortée à plus de confiance et de travail.

La migration, la responsabilité de ses actes, l’éducation, la jalousie féminine, les épreuves du foyer, l’ambition démesurée et la vanité de la vie humaine sont les thématiques labourées par la plume de Destin. Et bien sûr, la métaphysique est présente avec le dernier texte de l’œuvre. Cette nouvelle est une ode élégiaque où le souffle oscille entre douleur et interrogation, entre espérance et renaissance.

À toi qui t’en vas, a priori, est un livre de deuil. Mais au fond, c’est un livre qui vous aide à faire le deuil. Tout y est pour prendre sa revanche sur les vicissitudes et turpitudes de la vie.

« À toi qui t’en vas » c’est un chef-d’œuvre commis dans un style clair, direct et dépourvu de grandiloquence. Sans même finir une page, vous êtes pressé d’ouvrir la suivante. Tellement, l’émotion reste le point de mire autour duquel gravitent toutes les thématiques du livre.

‘’A toi qui t’en vas’’ Prenez et lisez !!!

Ricardo AKPO

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