« Une journée dans la vie de Afokou » (4/4 ) Claude K. OBOE

« Une journée dans la vie de Afokou » (4/4 ) Claude K. OBOE

Je m’endormis. Mais pendant combien de temps? Seul mon ventre et ses interminables gargouillis le savent. Quand je me réveillai, les meubles avaient rejoint leur place initiale. Une personne serait venue mettre de l’ordre dans la chambre. Mais qui ? Alougba n’était toujours pas de retour. Est-ce la faim qui me jouait de mauvais tours ou était-ce déjà la fin ? J’étais dans mes réflexions lorsqu’on frappa à la porte. Je partis ouvrir. C’était un enfant de la maison qui était venu me dire que ma femme était dehors et avait besoin d’aide. Je bondis dehors et faillis marcher sur un bébé qui s’amusait encore dans la cour à cette heure-là. J’avais même oublié de cacher mes os saillants avec une chemise. A mon arrivée, je restai bouche bée, incapable de parler. Le spectacle qui s’offrait devant moi me dépassait. Les larmes commencèrent à couler de mes yeux comme ces gens . J’étais au portail. Tout mon corps se glaça. Mes poils s’hérissèrent. L’atmosphère devint pesante. Ceux qui passaient nous regardèrent. Les uns s’arrêtèrent pour bien nourrir leurs yeux, les autres, tout en marchant, orientèrent leurs yeux dans notre direction. Il m’était impossible de sortir un mot, ne serait-ce que souhaiter la bienvenue à ma femme. Non, ce n’était pas possible ce que je voyais. Et pourtant c’était vrai. Là, devant moi, Afokou, une voiture taxi, sa femme et un chauffeur. A l’intérieur du véhicule, des  vivres. On pouvait compter : un sac de maïs de 10 kg, deux sacs de riz chacun de 5kg, des tomates, du sel, de l’oignon, un bidon d’huile d’arachide, et d’autres vivres, de quoi fermer la bouche à la faim et lui limer les ongles pour un bon moment.

 

-Viens m’aider à ramener ces choses dans la chambre, me lança ma femme pour faire sortir de ma torpeur, et ne reste pas là inerte comme une statue.

Elle me dépassa et entra dans la chambre avec quelques bagages en mains. Le taximan et moi l’aidâmes  à faire rentrer le reste des bagages. Elle paya le chauffer qui démarra en  trombe. Une fois à l’intérieur, Alougba se changea, mit un t-shirt et un pagne, puis alla à la cuisine. Elle alluma le feu, et commença à préparer.

Toujours interdit, je regardais sa femme dans ses interminables va et vient, de la cuisine à la chambre et de la chambre à la cuisine. Après quarante-cinq minutes, le plat fut servi. Un plat de « riz au gras »  avec des œufs et de la viande. Nous nous mîmes à table, et enfin, le premier repas entra dans mon ventre. Et Dieu sait tout ce que j’ai enduré depuis que je me suis réveillé. Top ému de ce qui se passait, j’avais jugé bon de ne poser aucune question à Alougba sur la provenance de ces denrées. Elle non plus n’avait pas engagé la discussion. Pour moi, le mari, c’était un rêve, un miracle, un signe de la providence, l’exaucement du Notre Père récité ce matin avec foi et espoir. Une fois le repas terminé, il appela sa femme. Tous deux s’assirent par terre et chacun devait raconter à l’autre sa journée. La femme prit d’abord la parole et expliqua à son mari l’origine des marchandises qu’elle avait ramenées à la maison.

 

Depuis le début de l’année, quand elle avait commencé par vendre au marché, elle était rentrée dans une tontine, où il fallait payer 500f cfa par semaine. Malgré le peu qu’elle trouvait comme économie sur sa vente, elle avait réussi à faire cette tontine. Mais elle ne l’avait jamais dit à son mari. C’était une surprise qu’elle voulait lui faire. Parfois, elle n’avait pas d’argent pour la tontine à la fin de la semaine. La semaine suivante, elle faisait l’effort de payer son arriéré et pour la semaine en cours. C’était une vraie lutte, car souvent, elle remettait l’argent, et rentrait les mains vides. Afokou, qui ne travaillait plus depuis qu’il avait été licencié, n’avait plus réussi à se faire embaucher nulle part. Il avait un diplôme en Gestion, mais la structure dans laquelle il travaillait avait fait faillite à cause d’une audace hasardeuse et suicidaire de son patron. Ce dernier avait divisé le capital de l’entreprise en deux. Il plaça une partie à ICC Services, et misa la seconde au Loto Star, suivant les conseils de sa secrétaire particulière qui lui procurait tout. Echec des deux côtés. L’entreprise fit faillite et tout le personnel fut viré. Depuis lors, je traînais comme un boulet le poids du chômage. Je me levai, allai vers sa femme, la pris dans mes bras, les serra très fort et m’écriai :

– J’ai la chance de t’avoir rencontrée. Je remercie le bon Dieu tous les jours pour cela et je lui demande de te bénir pour toujours. Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma vie. Je t’aime très fort, chérie. C’est toi qui es la lumière qui éclaire mes jours. La preuve, tu l’as encore fait aujourd’hui. Merci et mille fois merci.

 

Alougba ne comprenait pas cette attitude de son homme, mais ne dit rien, émue et profondément bouleversée par cette nouvelle déclaration d’amour subite et empreinte de reconnaissance et de chaleur. Elle le serra encore plus fort dans ses bras et tous deux allèrent se coucher. Nous avons eu le pain de cette nuit. Demain se chargera du reste…

Claude Kouassi OBOE

2 comments

Il manger pour vivre et non le contraire…
Belle histoire valorisant le caractère de la fourmi travailleuse chez la femme…
A toutes fins utiles, la faim justifie les moyens…

Vraiment Marcel. Vous avez vécu cette nouvelle jusque dans l’âme. Merci de toujours nous suivre et de nous donner votre point de vue.
Malheureusement, elles ne sont pas nombreuses ces femmes qui se battent becs et ongles pour la survie de leur espèce et ou pour que le couple vive.

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