Tchapalo Tango de Fidèle GOULYZIA, une œuvre bouleversante

Il existe des livres dont les histoires s’apparentent à la réalité et au vécu d’un certain nombre d’individu. Ces livres ne se lisent pas, ils s’étudient, s’explorent et se critiquent. C’est précisément dans cette catégorie que se retrouve Tchapalo Tango de Fidèle GOULYZIA publié aux éditions Captio. Cette œuvre nous plonge dans les méandres les plus obscures de la politique et du journalisme.

‎L’auteur, dans un décor fictif mais familier, nous dévoile lentement les merveilles de sa plume. Bienvenue à Dougoutiana, un pays où les habitants s’abreuvent d’un « Tchapalo Serré-Préssé TSP » pour oublier, ne serait-ce qu’en l’espace d’une minute, leur quotidien fade. Pendant qu’ils ingurgitent ce liquide, leur politique, elle, danse le tango. Parfaite harmonie n’est-ce pas ? Entre l’alcool et la danse, il n’y a qu’une ligne à franchir.

Néanmoins, derrière cette atmosphère festive se cache une réalité bien plus sombre : la politique.

À Dougoutiana, elle ne se débat pas, elle s’impose. Pendant que les verres se remplissent, les consciences, elles, s’inclinent. Le pouvoir enivre plus sérieusement que le tchapalo, et le peuple, pourtant premier concerné, semble avoir courbé l’échine. Devant cette boisson, il a la lucidité de critiquer le pouvoir en place mais jamais le courage de prendre des décisions qui pourraient changer et impacter son avenir. Quant aux dirigeants, ils sont plus préoccupés par la durabilité de leur pouvoir que par la prise en compte des besoins de leurs. Un passage du livre illustre parfaitement cette réflexion : « L’ivresse du Tchapalo et l’ivresse du pouvoir partageaient un dénominateur commun. Les deux types d’ivresse faisaient dandiner leurs sujets. A la seule différence que le buveur de tchapalo ivre pouvait rentrer à la maison, la lucidité certes malmenée mais la conscience tranquille. Alors que dans le cas du roi ivre de pouvoir, la lucidité et la conscience tranquille avaient fait naufrage dans l’océan agité de l’obstination à se maintenir au pouvoir » p122

‎Dans cet horizon d’abandon politique et d’ivresse collective — peuple et dirigeants — une trajectoire singulière surgit et marque la différence. Au tchapalodrum le tableau n’est pas toujours peint en noir car même dans ce lieu sinistre, des opportunités peuvent naître. C’est exactement dans cet espace que la vie de Paul Stokely le protagoniste de l’œuvre a basculé.

Paul Stokely est un jeune étudiant de sociologie. Avec une énergie débordante, une confiance déconcertante et une grande ouverture d’esprit, il s’applique à donner le meilleur de lui-même. Ce sont justement ces qualités qui lui ont ouvert les portes du journalisme. Il n’a jamais rêvé faire ce métier. C’est plutôt le journalisme qui est venu à lui. Il existe en effet, des professions que l’on ne choisit pas mais qui s’imposent à nous. On y est contraint soit par nécessité économique soit par manque d’alternative.

‎Bien qu’il n’ait jamais souhaité devenir journaliste, Paul l’a exercé comme une mission. Il possède en lui, une fibre journalistique. Sa plume est percutante, foudroyante, dérangeante. Sa plume dérange parce qu’elle a choisi la parole plutôt que le silence. Dans ce pays où la justice et la vérité constituent des crimes, Paul choisit tout de même de les défendre au détriment de sa vie.  Coïncidence ? Chance ? Destinée ? Providence ? On ne saurait trouver un mot approprié pour qualifier la tournure qu’a prise la vie de Paul.

‎Malheureusement, dans un régime où la contradiction et la vérité sont intolérables, cet engagement de Paul ne peut rester impuni. En effet, en devenant journaliste d’investigation, Paul n’est pas allé de main morte avec le pouvoir politique en place. Il a attaqué sans retenue le pouvoir actuel. Ses minutieuses enquêtes menées ont dévoilé au grand jour, de sombres secrets qui n’auraient jamais dû sortir de leur boîte. En choisissant cette voie, il venait lui-même de se priver de quelque chose de vitale : sa liberté. Il ignorait encore jusque-là l’infortune qui pèserait sur sa tête et qui l’éloignerait des siens.

Tchapalo Tango n’est pas seulement un livre politique. C’est un miroir qui renvoie le reflet de nos propres réalités. Il décrit avec une virulence acerbe, la politique qui n’impose pas celle qui donne le pouvoir au peuple. On se rend compte que la maxime d’Abraham Lincoln : « La démocratie est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. » n’est que balivernes. Elle n’existe que pour ajouter de la valeur aux discours formulés par des hypocrites, magnats du pouvoir. Et comme l’affirme l’auteur : « Le pouvoir est mystère. Son exercice mythomanie. Le pouvoir change bien de bonnes gens en zombies assoiffés de sang et de jouissance. » p263

Pour étayer cette réflexion, Charlène DANON, auteure du livre Il y a un Dieu pour les cons affirme qu’ «un homme qui a tué ne peut plus être sensible à un homme qui a faim ». Car le pouvoir mal perçu dépossède de toute humanité. Ces deux livres abordent la politique avec un regard critique mais véridique.

À travers Paul Stokely, l’auteur démontre qu’être journaliste ou faire le journalisme relève d’un acte de bravoure. Et dans des États où dire la vérité devient un crime, écrire peut parfois être la plus grande forme de résistance : Résister face à l’injustice, à la violence. Que nous soyons journalistes ou non, nous devrions unir nos forces pour éviter que notre politique oscille davantage entre l’ivresse du pouvoir et le bien-être du peuple.

A la fin de la lecture de ce livre, des interrogations s’imposent : combien de Paul doivent encore mettre en péril leur vie pour défendre la justice et la vérité ? Combien de temps la politique doit-elle encore demeurer un mouroir pour le peuple, un étouffoir pour les libertés ?

Fidèle GOULYZIA a commis une œuvre, pour le moins, réaliste qui s’ouvre comme une plaie béante et se ferme en laissant ouvertes de grosses interrogations. N’est-ce pas cela aussi le but d’un livre ? Laisser ouvertes des pistes de réflexions afin que le lecteur, en s’y investissant, découvre non des réponses, mais se heurte à une nécessité renversante mais salutaire : le devoir de réfléchir et de laisser habiter par l’inquiétude.

‎Stécy Bodounrin, passionnée de lecture et de l’écriture. Titulaire d’une licence en Administration du Travail et de la Sécurité Sociale à l’ENA, elle est engagée dans la défense des droits des filles et des femmes.

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