« Un éditeur sans rigueur et sans exigence de qualité est un maillon défaillant (…) » Habib DAKPOGAN

« Un éditeur sans rigueur et sans exigence de qualité est un maillon défaillant (…) » Habib DAKPOGAN

Bonjour les amis. La série des interviews avec les éditeurs se poursuit. Nous recevons pour vous aujourd’hui Habib Dakpogan, musicien, écrivain, et éditeur.

BL : Bonjour Monsieur Habib. C’est toujours une joie pour nous de vous recevoir sur notre blog. Une question de curiosité : « Que faites-vous quand vous n’écrivez pas ? »

HD : Je lis beaucoup, j’écoute beaucoup de musique, je regarde le basket, le tennis, la boxe, la lutte, je travaille ma voix, je contemple mes perspectives, je rumine mes regrets, je lutte contre les idées noires qui viennent avec l’âge, je ris beaucoup, je m’émerveille des belles choses de la vie, je m’attriste des moins belles, et je marche vers ce que je voudrais que soit ma vie.

BL : Nous sommes toujours sidérés par votre amour pour Georges Brassens. Comment cet amour est-il né et comment faites-vous pour qu’il soit aussi manifeste et fragrant ?

HD : C’est mon frère Eric qui a apporté une cassette de Georges Brassens à la maison. J’avais 9 ans et je lisais déjà beaucoup de livres et de recueils de poèmes. Je me suis attaché à ce style plein de verve et de non-conformisme. Je me retrouvais. Et j’ai poursuivi mon aventure avec ce parolier hors pair jusqu’à ce jour. Il fait partie intégrante de ma culture littéraire.

BL : Dans l’une de vos publications sur Facebook, vous disiez ceci : « Bouge-toi, écrivain, sois fou ! (…) Si en prenant la plume tu as l’intention d’écrire les mêmes idylles douceâtres où la fille finit toujours par retrouver son gars à la plage le soir, laisse tomber, tu n’es pas Novelas. Si c’est pour nous envoyer ces histoires de destins où le lecteur sait exactement que l’enfant maltraité sera riche et s’occupera de toute la famille… vraiment, oublie la plume. Le lecteur n’est ton voisin de quartier. Le lecteur est un être bipolaire qui recherche l’ombre dans l’éclat et la guerre en temps de paix. Dérange-le, empêche-le de dormir. Il faut qu’il soit indisposé par l’inattendu, l’impertinent qui brûle en toi…»[1]C’était le 8 octobre 2021.A-t-on tort d’y lire du dépit ou de la colère d’un lecteur qui en attend davantage de l’auteur ?

HD : Je traduisais juste les impressions du lecteur exigeant et passionné que je continue d’être. J’ai eu la chance de lire de très bons livres, ce qui a élevé le niveau de mes attentes. Je ne peux qu’être intransigeant avec ceux qui commencent à écrire. Je veux de tous ceux qui décident de poser des mots sur les parois de la vie, de le faire avec sérieux, de lire beaucoup et de s’exercer au maximum.

BL : Le livre au Bénin, comment se porte-t-il aujourd’hui, selon vous ?

HD : Je ne sais pas vraiment. J’ai quand-même lu le recueil de polar d’une poignée de jeunes auteurs et je me dis que nous devons espérer. Le livre s’appelle Le gang des haches, édité par mon cher ami et confrère Martial Kogon. Le talent existe et j’en suis fier. Pour ce qui est de la chaine du livre, le DAL et le Directeur de la Bibliothèque nationale ainsi que les autorités du ministère s’y attèlent. Mon idéal est : Auteurs de qualité, éditions de qualité, bon circuit de distribution, rémunération des membres de la chaîne, clarification du circuit de mise au programme des livres qui est en principe une plateforme réelle d’exposition de ce qui se fait de mieux en matière de production littéraire au Bénin. (J’ai deux années de suite déposé mes ouvrages pour la mise au programme et ils ont été rejetés sans la moindre explication.) Je trouve qu’il faudra que tout cela soit clarifié à l’avenir, que nous sachions distinctement qui comment et pourquoi on choisit les livres à mettre au programme. Si c’est un manque de communication, il faut que ce soit corrigé. Si c’est de l’affairisme, il faut que ce soit corrigé également. Je compte sur le ministre et ses conseillers qui sont des personnes éprises de qualité, pour poser leurs yeux dans ce beau panier.

BL : Depuis quelques années, nous vous découvrons comme éditeur. Une autre question de curiosité : « un éditeur est-il un « faiseur » d’auteur » ?

HD : Oui, exactement, un faiseur d’auteurs. J’ai décidé de me lancer dans l’édition pour apporter ma touche à ce milieu qui a besoin de moi. Je ne pouvais plus m’accrocher exclusivement à l’écriture. C’est une façon de rendre hommage à la bonne littérature comme je l’aime, celle qui donne du rêve tout en questionnant les faits sociaux qu’elle expose au regard passionné du passant, le lecteur.

BL : Qu’est-ce donc en réalité qu’un éditeur ?

HD : C’est un faiseur de livre. Ça dit tout. Il fait le livre de l’auteur et l’expose. Il est le diffuseur de la pensée de son époque. Il est la main gauche de l’écrivain si celui-ci écrit avec la droite, et vice sera. Il est garant de la qualité intellectuelle, artistique et physique de l’œuvre de l’auteur. Il n’est pas responsable mais premier témoin de la pensée de l’auteur. Sa rigueur assainit le milieu du livre. Un éditeur sans rigueur et sans exigence de qualité est un maillon défaillant donc dangereux de la chaîne du livre. Edition égale exigence de qualité, rigueur et passion pour l’esthétique.

BL : Avec « Mémoire du chaudron », Encrages a fait son apparition dans le monde de l’édition. Comment avez-vous vécu cette expérience unique de pouvoir éditer ce gros pavé de monsieur Tiburce Adagbe ?

HD : C’est une histoire étrange. Le manuscrit de Tiburce a accéléré ma décision de me constituer éditeur. Je vous épargne les détails sur les péripéties de la genèse de cette grande aventure. Retenez juste que Tiburce était l’auteur à éditer pour entrer dans le monde de l’édition par la grande porte : une histoire originale sous nos cieux, une approche d’écriture originale, le génie de l’auteur doté d’une culturehyper-dense :littéraire, sociologique, historique, géopolitique… C’est un puits de science, mais d’une humilité sans pareille. Donc au bout d’un processus éditorial passionnant et très édifiant pour moi à maints égards, nous voilà face à face avec au milieu, cette immense brique rouge et blanc, de 623 pages, édité avec les meilleures garanties de qualité. La seule question qui est venue à l’esprit a tout naturellement été celle du prix. La discussion nous a pris une semaine, de prospection en prospection, d’idée folle en idée folle. Il était de notoriété publique que le Béninois ne lisait pas de gros livre, qu’il en achetait encore moins, et que ces deux impossibilités mises bout à bout, il était à déduire qu’aucun Béninois bien constitué ne prendrait un livre de 623 pages, qui plus est à 23.000 francs. La suite, nous la connaissons : les librairies nous rappellent chaque semaine pour nous signaler la rupture de stock… Et voici 3 ans que ça dure. Résultat des courses : les Béninois lisent gros et cher quand c’est bon.

BL : Qu’est-ce qui a motivé la « création » de cette maison d’édition que vous dirigez et quelle tâche spécifique lui assignez-vous dans l’univers du livre ?

HD : Je l’ai dit plus haut : apporter ma touche à un milieu qui a besoin de moi. Je mets donc  à contribution mes compétences d’écrivain, de critique littéraire, d’appréciateur (je suis chaque année membre de jury de plusieurs concours), de formateur (je donne des ateliers d’écriture à fréquence régulière) pour enrichir le paysage. Nous sommes pour l’instant dans l’essai, pas par choix spécifique mais par pure fortuité. Nous ne refusons rien, mais n’acceptons que la qualité. Notre perspective est de révéler, aux côtés des confrères, le plus de talents possibles.

BL : Qu’est-ce qui, à vos yeux, justifie ce vent de nostalgie des livres de l’ancienne génération, ce vent qui de nostalgie et aussi de regret qui souffle de temps à autres et qui oblige parfois à une comparaison ?

HD : C’est des idées reçues. Mais des idées reçues qui discréditent la nouvelle génération. Tous ceux qui n’ont rien lu de l’ancienne génération à part quelques fragments de livres au programme crient nostalgie alors qu’ils ne lisent pas grand-chose, encore moins la nouvelle génération. Cette publicité mensongère éloigne de potentiels lecteurs des parutions des nouveaux auteurs. Car il y a plein de talents mais qui ne sont pas en vitrine. Il faut y remédier. Il n’y a pas de regret à avoir concernant les livres de l’ancienne génération. Ils ne sont pas tous bons hein ! Donc je demande aux gens de lire les nouveaux auteurs, pas seulement ceux qu’on veut bien (par un mécanisme que nous éluciderons un jour) mettre au programme, mais des auteurs valables comme un Hilaire Dovonon qui est presque inconnu aujourd’hui alors que c’est un génie.

BL : L’une des remarques les plus récurrentes que l’on fait de nos jours aux livres édités sous nos cieux, c’est malheureusement l’aspect des livres que certaines maisons d’édition mettent sur le marché. Vous convenez avec nous qu’il existe sur le marché beaucoup de livres sont mal présentés, aussi bien dans la forme que dans le fond. Voici d’ailleurs ce qu’en dit Daté-Barnabé Akayi : « Quand ils ont la bonne volonté de prendre en charge entièrement le livre, lorsqu’ils (les éditeurs) l’envoient à  l’imprimerie, le livre ne revient pas toujours en de bonne qualité : c’est comme si nos imprimeurs (ou leurs machines) ont une dent pourrie contre l’esthétique du produit physique qu’est le livre. Eh bien, le livre  n’est pas, sur le marché, attirant ! » Que pensez-vous, en tant qu’éditeur, de cette remarque ?

HD : Elle est pertinente. Nous n’avons pas assez de bons imprimeurs. Beaucoup sont du domaine de la papeterie ou des impressions sur commande d’objets divers. Rares sont vraiment spécialisés en livres. Ceci dit, de plus en plus, il y a de gros efforts assez louables. Certains éditeurs n’ont jamais transigé sur la qualité. Et les dernières parutions de certaines maisons sont fort encourageantes. Sans fausse modestie, ces remarques ne concernent pas Encrage et quelques autres maisons. Nous faisons ce qu’il faut à la douleur de notre tirelire, mais au final, tout le monde gagne. Les éditeurs doivent être exigeants, les auteurs aussi, et bien entendu, les imprimeurs doivent se réinventer. 

BL : Toute la faute revient-elle vraiment à l’imprimeur ? Ce dernier est-il aussi comptable des montages affreux, des couvertures où l’on lit difficilement le titre du livre ou le nom de l’auteur et des tonnes de fautes que l’on rencontre parfois dans certains livres ?

HD : Evidemment non. C’est toute une chaine dont l’imprimeur est le maillon final. Et pour être rigoureux, l’imprimeur n’a en réalité pas une grosse responsabilité dans cette chaîne. Il est l’employé de l’éditeur. L’éditeur répond de lui en fait. C’est dire que si l’éditeur n’est pas exigeant ou s’il se contente de peu, il peut se retrouver victime de lui-même. Lorsque je contacte un imprimeur de cahier ou de calendrier, ou un multiplicateur de faire-part, je dois m’attendre à quoi lorsque je commande un livre ? C’est aussi ça la grande question.

BL : Nous allonsrebondir sur la question: Entre l’auteur et l’éditeur, qui estcomptable des fautes qui subsistent dans le livre publiéétantentendu que le travail de l’auteurfinitdèsqu’il a soumis son manuscrit et qu’ill’aretravaillé sur instruction de l’éditeur qui, de concert avec son équipe, doit épurer le manuscrit et publier un texte propre?

HD : Si l’éditeur existe, c’est pour presenter de l’artiste qu’est l’auteur, un travail propre digeste et vendable. L’auteur a son genie mais il n’est pas graphiste, ni grammairien. Doncl’éditeur a toute la responsabilité. Après, c’est toujours plus agréable de travailler avec un auteur qui vousépargne de commettre des grammairiens à la tonne. La grammaire mal faite change parfois le sens de ce qui estdit. Donc l’auteur n’est pas à totalement dédouaner dans cette affaire. Après, on peut l’excusers’il ne parle pas la langue de lecture ous’ilestillettré (ce n’est pas l’instruction qui fait la belle littérature). L’essentiel est qu’il ait une histoire et c’est à l’éditeur de la vendre, cette histoire.

BL : Qu’est-ce qui peut expliquer le désir très ardent de certains auteurs de se faire éditer en Europe?

HD : C’est légitime.Ça participe du grand paradigme du Black is black, White is white. Puisque l’idée reçue, c’est que la visibilité vient de là-bas. Avoir le sceau d’une grosse maison occidentale, c’est le Graal. Ceci pousse certains auteurs dans la mentalité ‘’Occident malgré tout”. Et ils sont victimes de l’arnaque de faux éditeurs qui pullulent sur le Net et proposent de publier votre Pdf (donc pas de travail editorial) envous proposant des coûts qui en fin de compte deviennent élevés. Et les préjugés sur la littérature en Afrique n’arrangent rien.

BL : Comment peut-on s’imposer sur le plan international bien qu’en se faisant éditer ici, sous les tropiques et plus particulièrement au Bénin, par exempla?

HD : Déjà entendons-nous sur un préalable. La littérature n’a pas pour but de s’imposer. Elle crée le rêve et le partage. Les conditions environnementales favorisentou pas sa diffusion. Un auteur ne cherche pas à s’imposer. C’est le talent qui fait la bonne oeuvre et une bonne politique la porte. C’est le faible effectif de lecteurs et les politiques inefficaces qui donnent l’illusionqu’il faut s’imposer ailleurs. S’il y a un marché qui absorbe l’oeuvre au pays, nul besoin de penser à s’imposer. Livre vendu, auteur promu et chaine rémunérée. Peu importe où. Si nous parallélisons avec la musique nigériane, le constatest que les Nigérians n’ont plus besoin de l’Occident aujourd’hui. La tendance est plutôt inverse.

BL : L’une des phrases les plus récurrentes chez nous se résume en ceci que le livre coûte cher, alors que pouvoir d’achat est faible. Comment équilibrez-vous cette équation “prix du livre-pouvoir d’achat’’ à Encrage Editions?

HD : Encrage a fait mentir cette affaire de pouvoird’achat. Le livre est un produit commercial. Il s’achète lorsqu’il est bien écrit et bien présenté. Celui qui achète de la valeur ne regarde pas à la dépense. Nous vendons toujours Mémoire du Chaudron et Hors Antenne à 23 000 et 11 500 francs et la demande n’a jamais baissé. C’est une question de valeur.

BL : Éditeur, vous avez certainement votre mot à dire sur les différentscontrats d’édition…

HD : Le compt ed’éditeur est un immense risque mais nous l’avons pris jusqu’ici. Parce que nous avons su flairer le marché. Ce n’est pas très evident de faire du compte d’éditeur tout le temps. Mais même à compte d’auteur, nous refusons des oeuvres qui ne semblent pas répondre à nos standards de qualité.

BL : Notre jeunesse estessentiellement portée vers la publication d’oeuvres poétique. Qu’est-ce que cet engouement pour la poésie peut bien traduire?

HD : J’ai écrit de la poésie à 13 ans. C’est souvent comme un exutoire nécessaire. La grosse erreu rest depenser que la poésiee st facile et que l’impression aussi est facile. La poésie est un genre délicat et exigeant qui ne tolère aucune facilité, la première des facilités étant de penser qu’il suffit de faire de la versification (si au moins on la faisait bien !). Donc il n’y a pas à refréner le gout pour la poésie. La sélection est naturelle. Ce qui doit rester restera à la postérité.

BL : Qu’est-ce qui peut faire qu’un livre tombe dans l’oubli quelques mois à peine après sa publication?

HD : Il y a de bons livres méconnus. Mais l’histoire les réhabilite toujours. Mais il y a rarement de mauvais livres qui restent.

BL : A quoi un auteur doit-il s’attendre lorsqu’il soumet son manuscrit aux Editions Encrage?

HD : Il faut qu’il reste patient et confiant. Nous prenons quelques bons livres par an. Nous ne courons pas à la quantité.

BL : Votre mot de la fin

HD : Que les écrivains lisent et prennent le temps d’écrire. Que les éditeurs développent leur flair des bons coups. Bon courage à tous les éditeurs du monde.


[1]https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=pfbid02pkHgbgRqUfr369VgzMNjzF6VJVMHSWaHB8P3Xt1sMHBhfRQQ28ooQAngyJYQ1Noml&id=1670211001&mibextid=Nif5oz

×

Aimez notre page Facebook